Artículo publicado en marzo de 2017 en el nº 673 de la revista Positif.

De ses tout premiers films Kanal (1957), Cendres et diamants (1958) et Lotna (1959) jusqu’à quelques uns de ses derniers dont Katyn (2007) et L’homme du peuple (2013), les tourments de l’Histoire européenne traversent régulièrement la filmographie d’Andrzej Wajda. En témoignent aussi Cendres (1965),  La Croisade maudite (1968), Paysage après la bataille (1970), La Terre de la grande promesse (1974), L’Homme de marbre (1977), Danton (1982) ou encore Pan Tadeuz (1999), pour former un ensemble de nature épique et symphonique, ancré dans le présent et tourné vers l’avenir.

Mais il est un autre versant de son oeuvre plus apaisé, non moins intense pour autant, et peut-être moins apprécié. A l’opposé des fresques historiques du réalisateur quatre films se nourrissent d’une esthétique du fragment où tout s’exprime en pointillés sur un ton de murmure. Le talent du cinéaste pour la musique de chambre s’exprime au mieux dans Le Bois de bouleaux (1970), Les Demoiselles de Wilko (1979), Tatarak (2009), tous trois écrits par Jaroslaw Iwaskiewicz (1), et  Chroniques des évènements amoureux (1986).  Comme si Wajda s’occupait à d’apparents menus travaux dans l’attente de futurs vastes ouvrages.

L’obsession d’un passé parsemé de réminiscences parcours ces films. Chateaubriand écrit : « Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. À l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine parternel… Quand je l’écoutais alors, j’étais triste de même qu’aujourd’hui. Mais cette première tristesse était celle qui naît d’un désir vague de bonheur, lorsqu’on est sans expérience ; la tristesse que j’éprouve actuellement vient de la connaissance des choses appréciées et jugées. » (2)

Cette même sensation étreint les personnages désireux de retrouver leurs racines avant qu’il ne soit trop tard. Tunia, l’une des demoiselles de Wilko, dit à Wiktor (Daniel Olbrychski), le protagoniste, pourtant encore dans la force de l’âge : « pourquoi parles-tu toujours du passé ? » Dans le même film Wiktor  trouve un soir son oncle assis seul dans un salon où il vient, dit-il, pour se souvenir. Le vieil homme dit avoir été heureux, assez pour avoir vécu longuement, mais cette oscillation entre l’appétit de vivre et la contention amoindrit la volonté de tous les personnages. À l’inverse des films historiques du metteur en scène où elle est souvent tendue à l’extrême. Cette hantise du souvenir n’épargne pas non plus Boleslav (Daniel Olbrychski encore dans Le Bois de bouleaux) qui n’a de cesse de se tourmenter car son épouse défunte en aimait un autre. Sa douleur est telle qu’il ira jusqu’à soumettre sa fille Ola à un interrogatoire cruel et sans issue afin d’obtenir d’elle la vérité concernant l’infidélité de sa mère.

Il en résulte un ton maladif, exacerbé parfois par un lyrisme à fleur de peau. Voilà pourquoi la nature est si prégnante dans ces quatre films : elle évoque l’enfance que chacun des personnages veut retrouver. Tout, un brin d’herbe, un cours d’eau, un ciel voilé, tout les émeut et tout les blesse. Ils aiment à danser seul (Le Bois de bouleaux), à se promener en bicyclette (Chronique des évènements amoureux), en tandem (Le Bois de bouleaux), ou en calèche (Les Demoiselles), à pique-niquer dans les champs (Les Demoiselles, Chronique des évènements amoureux), à se retrouver avec l’être aimé loin des autres (Le Bois de bouleaux, Chronique des évènements amoureux). Ces films se déroulent pendant la première moitié du XX siècle, c’est-à-dire pendant l’enfance et l’adolescence de Wajda, si bien qu’il sont autobiographiques en ce sens que les sentiments, non  les évènements, ont été vraisemblablement ressentis par le réalisateur. Et cette nature verdoyante filmée telle un Éden perdu est sans doute le paysage de son enfance.

Voilà aussi pourquoi le motif du retour est au coeur de ces quatre films. Retour réel vers la demeure familiale ou retour impossible vers une renaissance sentimentale. L’enfance n’était peut-être pas un paradis mais au moins autorisait-elle une promesse de bonheur. Au début de Chronique des évènements amoureux Witold rencontre pour la première fois dans un train un fantôme surgi de l’avenir. Serait-ce lui-même devenu vieux ? L’étudiant lui demande : « Qu’est-ce que la vie me réserve ? » Cette question habite les personnages, convaincus d’avoir mené une vie en friche dont le sens leur échappe. Ils pourraient dire, comme Adam Zagajewski . « Vivre, c’est trahir ce qui il y a en nous de plus précieux (…) c’est être en dessous des valeurs, en dessous des exigences. » (3) « Trahir » consiste dans ces élégies à n’avoir pas vécu des amours contrariées ou naissantes, à avoir renoncé aux idéaux de jeunesse résumés dans l’exhortation de la mère de Witold : « Tu seras un grand savant, un grand médecin, tu soigneras les riches et les pauvres. Tu seras le meilleur » Meilleur n’est pas à prendre ici dans un sens compétitif mais signifie plutôt réunir les plus louables qualités morales. Dans Les Demoiselles de Wilko Wiktor assume avoir été un lâche, pour être passé à côté de sa vie, mais il ne change pas pour autant. Le retour  à Wilko ne lui aura pas permis d’être emporté par un élan vital. Au contraire, cette deuxième opportunité manquée, notamment avec Tunia, éteint à jamais son goût de vivre. Juste avant son départ définitif il confie à la « demoiselle » qui l’accompagne jusqu’au bac : « Demain ce serait trop tard, je ne pourrais plus partir. »

Dans Le Bois de bouleaux le jeune Stanilas (Olgierd Lukasewicz), atteint de tuberculose, arrive du sanatorium de Davos pour mourir en paix dans la maison protégée du fracas du monde par le bois de bouleaux. Il s’emplit pour la dernière fois des sensations qui furent les siennes autrefois. Dans Les Demoiselles de Wilko, après quinze ans d’absence et à la suite d’un deuil, Wiktor décide de revenir à la maison ou vivent les « demoiselles » devenues dames et mères pour certaines. Toutes sont là, à l’exception de Fela qu’il aimait en secret. Il est trop tard, la coquetterie et le marivaudage sont désormais vains et chacun est rappelé par la solitude. Dans Tatarak Marta (Krystyna Janda), femme mûre, malade elle aussi, s’éprend d’un garçon de vingt ans qui lui rappelle un fils perdu pendant la guerre. Et dans Chronique des événements amoureux les destructions produites par la Deuxième Guerre mondiale rendront impossibles les retrouvailles dans les maisons qui vont vu naître l’amour de Witold et Alina.

Erreur tragique du retour car la vie est impermanence et chaque fois un drap funèbre assombrit le film. D’ailleurs le cimetière est un thème récurrent. La femme de Boleslav est enterrée dans le bois de bouleaux. Fela est enterrée hors du caveau familial. Le fantôme croise un soir Witold dans un bois et dit être à la recherche d’un cimetière. Ce n’est pas un hasard si Les Demoiselles de Wilko est dédié à Jaroslaw Iwaskiewicz, qui mourra en 1980 peu après la sortie du film, et Tatarak l’est à la mémoire d’Edouard Klosinki, l’époux défunt de Krystyna Janda auquel l’actrice consacre plusieurs monologues ajoutés à la trame du film. Elle y évoque sa propre existence pendant la maladie de son mari. Dans ce bloc de Tatarak se manifeste avec le plus de netteté la tendance à l’introspection des personnages des quatre films.

Entre le réel décevant et la mort à venir se glisse l’espace du rêve ou du moins de la rêverie éveillée. Au moment de son agonie Stanislas se voit porté sur son lit de mort dans le bois de bouleaux. Alina dit à Witold avoir rêvé le retour de son père puis elle affirme être médium et tout au long du film elle croit répondre à l’appel d’un songe. Et que dire du « fantôme » de Chronique des évènements amoureux ?

Pour chacun des personnages, la musique semble le moyen le plus sûr d’être en accord avec soi-même. Plaisir suprême, elle permet aussi d’échapper au désenchantement du  monde. Elle libère les personnages de leurs tensions et les autorise à exprimer ce que les mots peinent à dire. On s’asseoit au piano pour jouer une mélodie suave et surannée, on soupire ou on s’exalte. On y joue du piano comme d’autres tiennent un journal intime. Parfois aussi on chante et danse mais le masque de l’énivrement n’éloigne pas la menace de la mélancolie. Et puis la bienséance reprend ses droits.

À l’image de ces vies empêtrées et presque finissantes les herbes, la glèbe, les champs, les jardins et les bois sont gorgés d’eau. Wajda  environne les maisons d’étangs, de lacs et surtout de rivières. L’espace visuel de ces films est celui de la fondrière. À cause d’inondations la femme de Boleslav (Le Bois de bouleaux) n’a pu être enterrée dans le cimetière et l’est dans le bois de bouleaux. Dans le même film Malina est aspergée par son amant Michal, puis se baigne sous les yeux de Stanislas et s’adonne à quelques étreintes avec Boleslav dans une nature détrempée. Tout le film est placé sous le signe d’une eau tantôt funeste, tantôt bienfaisante, mais quoi qu’il en soit envahissante. Dans ce film puis dans Les Demoiselles de Wilko un bac permet de joindre deux rives. Et c’est bien sùr au bord d’une rivière qu’aura lieu le pique-nique avec Tunia. Tatarak commence précisément par des images des tatarak, ces longues algues, la rencontre entre Marta et Bogus se produit sur un ponton et la mort du jeune homme par noyade a lieu dans une rivière.

À la fin de Chronique des évènements amoureux Wajda polit l’image du couple amoureux derrière lequel coule une paisible rivière. Cette composition picturale d’inspiration romantique est un leitmotiv. Ici, le cinéaste fait éclore son motif jusque là ébauché dans les films antérieurs. Après avoir fait l’amour pour la première fois les deux adolescents entrent dans l’eau jusqu’aux genoux, tout habillés. Cette immersion dans des eux lustrales prend des allures de cérémonie païenne. Elle rehausse aussi leur attachement sentimental. Alina dit : «Puisse la rivière rester sans péchés » Cette phrase à la fois simple et solennelle met en mémoire ce beau vers de Pierre Reverdy : « J’irai laver mon coeur dans la rivière, comme un linge souillé des rigueurs du destin. »

La prière d’Alina, car c’en est une, est une invitation à croire en la beauté du monde. Rappelons que l’intrigue a lieu en 1939 et que le film ne laisse aucun doute sur le déclenchement de la guerre. Bien sûr, on peut voir dans cette scène l’ingénuité des jeunes amants mais aussi et surtout la volonté du cinéaste de nous dire aux creux de l’oreille que l’espoir est à réinventer en dépit des revers de l’existence. Au fil des quatre films Wajda montre des personnages dont on peut se demander si la fragilité apparente ne cache pas une force ténue mais constante. Envers et contre tout ces roseaux discrets continuent de s’enraciner dans la vie.

Paradoxalement, le film le plus triste – Le Bois de bouleaux – est aussi le plus vital. Il court dans Les Demoiselles de Wilko un air de jouvence tardive et de mélancolie douceureuse, mais pas vraiment d’affliction. Chronique des évènements amoureux est porté par l’allégresse et la naïveté de ses jeunes protagonistes. La gravité de Tatarak est tempérée par la retenue et la dignité de Marta et de son mari médecin. Mais rien ne freine le déchirement de Boleslav dans Le Bois de bouleaux. Et pourtant, aux dernières images filmées dans le bois on le voit monter à cheval, lui qui avait abandonné l’équitation, avec la petite Ola assise devant lui. La mort de Stanislas l’a assommé puis a cautérisé sa propre douleur d’homme veuf.  Après avoir séduit puis trahi la vie s’en va. Puis revient. Boleslav enfin sourit. À sa fille, à la vie.

  • Konrad J. Zarebski, Les noces de cinéma de Jaroslwaw Iwaskiewicz et Andrzej Wajda, Positif, nº 588, février 2010, p 23-25.
  • Chateaubriand, Mémoires d’Outre-tombe, Première partie – Livre troisième – Chapitre 1 – Promenade – Apparition de Combourg.
  • Adam Zagajewski, La trahison, Editions Fayard, 1993, p 114.
  • Pierre Reverdy, Sable mouvant,
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