{"id":6695,"date":"2023-03-10T17:30:31","date_gmt":"2023-03-10T17:30:31","guid":{"rendered":"https:\/\/florealpeleato.com\/?p=6695"},"modified":"2023-03-10T17:30:31","modified_gmt":"2023-03-10T17:30:31","slug":"mirega-de-la-vie-au-bord-de-larc-en-ciel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/mirega-de-la-vie-au-bord-de-larc-en-ciel\/","title":{"rendered":"Mirage de la vie. Au bord de l&rsquo;arc-en-ciel"},"content":{"rendered":"<p>MIRAGE DE LA VIE. AU BORD DE L\u2019ARC-EN-CIEL<\/p>\n<p>Positif, n\u00ba 539, janvier 2006, p 109-110.<\/p>\n<p>Aux \u00e2mes aristocratiques l\u2019aspiration au bonheur des personnages du <em>Mirage de la vie <\/em>para\u00eetra pl\u00e9b\u00e9ienne, \u00e0 l\u2019instar de ce personnage de Marguerite Yourcenar convaincu \u201c<em>Qu\u2019il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 fade d\u2019\u00eatre heureux !\u201d<\/em><a href=\"#_edn1\" name=\"_ednref1\">1<\/a>. D\u2019aucuns diront que le malheur de vouloir \u00eatre heureux n\u2019est plus de mise dans le cin\u00e9ma aujourd\u2019hui. A d\u2019autres enfin ce songe semblera une chim\u00e8re f\u00e9mimine. On peut se demander si le film gagnerait encore sans coup f\u00e9rir la faveur du public si ses personnages principaux n\u2019\u00e9taient f\u00e9minins. Est-ce-\u00e0 dire qu\u2019il est plus simple de traiter du bonheur avec un personnage de femme ou que l\u2019on se convainc qu\u2019un tel propos ne sera pas ridicule s\u2019il s\u2019agit d\u2019une femme ?<\/p>\n<p>D\u2019embl\u00e9e le film est plac\u00e9 sous le signe de l\u2019\u00e9l\u00e9ment f\u00e9minin : il raconte l\u2019histoire de Lora Meredith et Annie Johnson qui \u00e9l\u00e8vent seules leurs filles priv\u00e9es de la pr\u00e9sence d\u2019un p\u00e8re, mort dans le cas de Susie, qui les a abandonn\u00e9es elle et sa m\u00e8re dans le cas de Sarah Jane. Face \u00e0 Lora trois hommes falots dont l\u2019instinct g\u00e9n\u00e9sique est tenu en lisi\u00e8res : l\u2019impr\u00e9sario Allan Loomis lui offre un lit qu\u2019elle refuse, le dramaturge David Edwards lui offre une carri\u00e8re mais ne la comble gu\u00e8re et le patient photographe Steve Archer lui offre une deuxi\u00e8me opportunit\u00e9. Le succ\u00e8s est pour Lora un substitut du d\u00e9sir et du plaisir sexuel, absents selon toute apparence de la vie d\u2019Annie plong\u00e9e dans le silence et la foi.<\/p>\n<p>La pl\u00e9nitude que poursuivent Lora, sa fille Susie et Sarah Jane la m\u00e9tisse n\u2019est pas une promesse de marchand d\u2019orvi\u00e9tan mais un \u201carc-en-ciel\u201d \u00e9voqu\u00e9 par Steve une premi\u00e8re fois lorsque Lora et lui-m\u00eame sont encore inconnus, puis dix ans plus tard quand il lui rappelle sa qu\u00eate d\u2019un \u201cvieil arc-en-ciel\u201d qui n\u2019est autre que celui du bonheur.<a href=\"#_edn2\" name=\"_ednref2\">2<\/a> Seul parmi les personnages du film \u00e0 ne pas clamer ce besoin Annie est une inconnue pour ses proches, surtout pour <em>miss <\/em>Lora qui ne voit en elle qu\u2019une femme cantonn\u00e9e \u00e0 l\u2019office. Au cours de la soir\u00e9e qui pr\u00e9c\u00e8de la f\u00eate de remise de dipl\u00f4me, Lora s\u2019\u00e9tonne qu\u2019Annie ait de nombreux amis et celle-ci r\u00e9pond par un laconique \u201cJamais vous ne m\u2019avez pos\u00e9 de questions\u201d qui r\u00e9sume la place discr\u00e8te d\u00e9volue \u00e0 une femme noire.<\/p>\n<p>Dans l\u2019un des entretiens qu\u2019il a accord\u00e9s au r\u00e9alisateur Antonio Drove en 1982, Douglas Sirk affirme <em>\u201cQu\u2019il doit y avoir un certain \u00e9l\u00e9ment de pessimisme pour qu\u2019 une personne puisse \u00eatre optimiste. (&#8230;) C\u2019est une sorte, comment dire ?, d\u2019autoprotection&#8230; (&#8230;) le pessimisme est presque un instrument pour retenir l\u2019optimisme.\u201d<\/em><a href=\"#_edn3\" name=\"_ednref3\">3<\/a> Voici donc une le\u00e7on de lucidit\u00e9 de Sirk \u00e0 l\u2019adresse de son admirateur espagnol. Plus tard il s\u2019en r\u00e9f\u00e8re \u00e0 <em>Urworte<\/em> un po\u00e8me de Goethe qu\u2019il r\u00e9cite en allemand et exprime, dit-il, l\u2019une de ses pens\u00e9es les plus intimes :<em>\u201cComme le jour o\u00f9 tu es venu au monde<\/em> <em>et que le soleil conjuguait les plan\u00e8tes ainsi es-tu et ainsi continueras-tu \u00e0 \u00eatre. Selon l\u2019ordre marqu\u00e9 le premier jour, ainsi tu dois \u00eatre et tu ne peux \u00e9chapper \u00e0 toi-m\u00eame. Ainsi l\u2019ont pr\u00e9dit les sybilles et les proph\u00e8tes ; et nul pouvoir ne pourra briser la forme donn\u00e9e qui vit en se d\u00e9veloppant.\u201d<\/em><a href=\"#_edn4\" name=\"_ednref4\">4<\/a> C\u2019est ce qui advient \u00e0 Sarah Jane qui \u00e9tant enfant refuse la poup\u00e9e noire que lui tend Susie et demande si J\u00e9sus \u00e9tait noir puis, devenue adulte, se rebelle avant de se r\u00e9fugier dans l\u2019art de la repr\u00e9sentation. Dans une moindre mesure l\u2019aveuglement conduit Lora \u00e0 \u00e9vincer Steve, \u00e0 \u00e9loigner Susie bien malgr\u00e9 elle, \u00e0 m\u00e9sestimer Annie et \u00e0 accorder trop d\u2019importance au th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>Ce destin qui selon Sirk est assign\u00e9 \u00e0 chacun d\u2019entre nous au moment de sa naissance \u00e9reinte celui ou celle qui refuse le sort qui lui est \u00e9chu et veut \u00eatre un autre. Que l\u2019on ne se m\u00e9prenne pas, Sirk ne pr\u00f4ne pas la r\u00e9signation pour autant que l\u2019attitude d\u2019Annie nous invite \u00e0 le croire lorsqu\u2019elle dit que \u201cLe Seigneur a ses raisons pour cr\u00e9er les blancs et les noirs\u201d et que sa fille est \u201cn\u00e9e pour souffrir\u201d. Toute l\u2019ambig\u00fcit\u00e9 du film est l\u00e0, croire au destin et accepter la mal\u00e9diction biblique que depuis le mythe de No\u00e9 les racistes font peser sur la descendance de Cham ou rompre les amarres. Sirk a dit vouloir traiter des injustices subies par les noirs mais le paradoxe est que sa d\u00e9nonciation sociale \u2013 selon certains les effluves du m\u00e9lodrame l\u2019appauvrissent \u2013, renforce l\u2019id\u00e9e d\u2019un racisme ordinaire presque banal.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re s\u00e9quence du <em>Mirage de la vie<\/em> est sur ce point \u00e9clairante. C\u2019est une v\u00e9ritable ouverture dans laquelle les protagonistes assument d\u00e9j\u00e0 le r\u00f4le qui sera le leur. Sur la plage de Coney Island en 1947 Lora court \u00e0 la recherche de sa fille, Annie a l\u2019abn\u00e9gation d\u2019une sainte et la bont\u00e9 d\u2019une bienheureuse \u2013 elle offre aux deux enfants des <em>hot-dogs<\/em> alors m\u00eame qu\u2019elle n\u2019a ni feu ni lieu \u2013, Susie est une enfant joueuse et fragile, Sarah Jane est une enfant m\u00fbre, d\u00e9chir\u00e9e par son origine noire. Quant \u00e0 Steve Archer il est un prince charmant qu\u2019un baigneur irrit\u00e9 confond avec le mari de Lora. Il garde d\u2019ailleurs jusqu\u2019\u00e0 la c\u00e9l\u00e8bre sc\u00e8ne de l\u2019enterrement son r\u00f4le de t\u00e9moin bienveillant. Lorsque Lora, Susie et Sarah Jane assises sur la banquette arri\u00e8re de la voiture noire sourient malgr\u00e9 tout \u00e0 la vie et se prennent la main, Sirk prend soin de filmer Steve seul \u00e0 l\u2019avant qui\u00a0 les regarde \u00e9mu.<\/p>\n<p>De nombreux spectateurs \u00e9tanchent leurs larmes parce que dans le film la qu\u00eate du bonheur propre au m\u00e9lodrame se heurte au sourd destin de la trag\u00e9die et d\u00e8s lors le libre arbitre est une vague bris\u00e9e contre une digue. Chez Annie s\u2019incarne la double tension du film : l\u2019humilit\u00e9 de la victime ch\u00e8re au m\u00e9lodrame est affermie par l\u2019orgueil d\u2019une h\u00e9ro\u00efne de trag\u00e9die. Ainsi, le film hausse le quotidien jusqu\u2019\u00e0 l\u2019exceptionnel et l\u2019homme se sent roi et la femme devient reine, comme Annie dont les fun\u00e9railles ont la pompe d\u2019un cort\u00e8ge royal d\u2019autant plus \u00e9mouvant que son sacrifice \u2013 maternel, professionnel, social \u2013 procure un fort sentiment d\u2019injustice.<\/p>\n<p>Autour d\u2019Annie deux forces dramatiques contraires traversent le r\u00e9cit : un \u00e9lan vital tendu vers le haut et un poids qui \u00e9treint au point que le film oscille entre l\u2019accablement et l\u2019apaisement.\u00a0 Pour Lora le succ\u00e8s ne se d\u00e9ment pas et pourtant elle est une m\u00e8re min\u00e9e par un sentiment d\u2019\u00e9chec. De la m\u00eame fa\u00e7on, dans la sc\u00e8ne la plus bouleversante du film,\u00a0 Annie est \u00e9puis\u00e9e par ce trop plein d\u2019amour qu\u2019elle \u00e9prouve pour Sarah Jane qui la renie devant une danseuse qui partage sa loge au music-hall.<\/p>\n<p>Le film culmine dans le <em>regressus ad uterum <\/em>cathartique de Sarah Jane face au cercueil de sa m\u00e8re qui n\u2019annonce pas une r\u00e9elle r\u00e9conciliation mais plut\u00f4t un retour \u00e0 l\u2019ordre, c\u2019est-\u00e0-dire que malgr\u00e9 son affection Lora ne peut imaginer que Sarah Jane et Susie partagent les m\u00eames droits civils. D\u2019ailleurs la r\u00e9union est br\u00e8ve car Susie quitte le nid familial pour aller \u00e9tudier \u00e0 Denver et Steve ne remet pas en cause l\u2019ordre social. N\u00e9anmoins, la majorit\u00e9 des spectateurs veut croire \u00e0 une sorte d\u2019anagnor\u00e8se, c\u2019est bien l\u00e0 la force de Sirk.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 sa saveur de fruit trop s\u00fbr <em>Le mirage de la vie<\/em> encha\u00eene des plans dou\u00e9s des sentiments et des pens\u00e9es de leur auteur. Sirk oeuvre tant\u00f4t comme un lapidaire qui cherche des ar\u00eates vives, tant\u00f4t comme un ma\u00eetre verrier \u00e9pris des couleurs pures d\u2019un vitrail. Il est aid\u00e9 en cela par l\u2019orchestration des couleurs chaudes et contrast\u00e9es de Russell Metty qui se joue des valeurs et d\u00e9laisse les ombres. Cette puissance color\u00e9e cr\u00e9e un monde de formes pleines, de contours nets et de surfaces mates o\u00f9 la fusion des \u00eatres est un leurre. Chacun s\u2019y trouve face \u00e0 un miroir dont le tain brouille la vue mais aussi permet l\u2019ivresse qui nous d\u00e9livre de l\u2019illusion, car nous savons que nous vivons une \u201cimitation de la vie\u201d, que la vraie vie est ailleurs, mais o\u00f9 ?<\/p>\n<p>1 Marguerite Yourcenar, <em>Feux, <\/em>Gallimard, 1974, p 191.<\/p>\n<p>2 <em>Dont\u2019 you believe in chasing rainbows\u00a0?<\/em> demande Steve Archer \u00e0 Lora Meredith.<\/p>\n<p>3 Antonio Drove, <em>Tiempo de vivir, tiempo de revivir, Conversaciones con Douglas Sirk.<\/em> Filmoteca de Murcia, Colecci\u00f3n Imagen, Extra n\u00ba 4, 1994, p 240-241.<\/p>\n<p>4 Op. Cit\u00e9, p 294-295.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>MIRAGE DE LA VIE. AU BORD DE L\u2019ARC-EN-CIEL Positif, n\u00ba 539, janvier 2006, p 109-110. 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