{"id":6659,"date":"2023-01-09T08:40:24","date_gmt":"2023-01-09T08:40:24","guid":{"rendered":"https:\/\/florealpeleato.com\/?p=6659"},"modified":"2023-01-09T08:40:24","modified_gmt":"2023-01-09T08:40:24","slug":"blancanieves-habillee-de-lumiere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/blancanieves-habillee-de-lumiere\/","title":{"rendered":"Blancanieves, habill\u00e9e de lumi\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p>Art\u00edculo publicado en el n\u00ba 624 de Positif en febrero de 2013.<\/p>\n<p>Selon Jos\u00e9 Bergam\u00edn il n\u2019y a de v\u00e9rit\u00e9 que dans les clich\u00e9s, si bien que loin de s\u2019en offusquer les espagnols devraient se flatter que Don Quichotte, Carmen, Don Juan, les <em>bandoleros<\/em> et <em>p\u00edcaro<\/em><em>s<\/em>, les patios s\u00e9villans et les plaines poussi\u00e9reuses, les cruelles f\u00eates de villages plus pa\u00efennes que chr\u00e9tiennes, le flamenco, m\u00eame s\u2019il n\u2019a pas la <em>hondura<\/em> des <em>palos<\/em> les plus purs, aient acquis une renomm\u00e9e mondiale. Parmi ces repr\u00e9sentations parfois caricaturales de l\u2019Espagne il en est une qui les condense\u00a0toutes : la tauromachie.<\/p>\n<p>Qu\u2019il ait lu ou pas les beaux livres du vieux ma\u00eetre de la digression consacr\u00e9s au myst\u00e8re de l\u2019ar\u00e8ne et les autres inspir\u00e9s par l\u2019Espagne, Pablo Berger semble en accord avec lui et ne craint pas qu\u2019Antonio Villalta, p\u00e8re de sa Blanche-Neige p\u00e9ninsulaire, soit un tor\u00e9ador au fa\u00eete du succ\u00e8s, pas plus qu\u2019il n\u2019h\u00e9site \u00e0 accompagner les sc\u00e8nes de corrida d\u2019un pasodoble et plus tard d\u2019une <em>saeta<\/em>. Certes, il a pris soin de situer son r\u00e9cit dans l\u2019Espagne endeuill\u00e9e depuis 1920 par la mort de Joselito, \u00e9lev\u00e9 au rang de martyr autant par la foule que par les artistes. Dans un pays ploy\u00e9 par la dictature de Primo de Rivera, vou\u00e9 au repliement et au ressassement, le tor\u00e9ador apportait au peuple les \u00e9blouissements que la vie quotidienne se refuser \u00e0 lui donner, et Joselito, plus que tout autre alors, incarnait ce r\u00eave d\u2019une \u00e9ternit\u00e9 saisie dans un instant.<a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Blancanieves-3.jpg\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6662 alignright\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Blancanieves-3-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Blancanieves-3-300x225.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Blancanieves-3.jpg 720w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Il est tr\u00e8s rare qu\u2019un r\u00e9alisateur espagnol puise dans ce moment historique pourtant passionnant, par peur du ridicule, sous le pr\u00e9texte fallacieux qu\u2019il vaut mieux oublier cette p\u00e9riode, \u00e0 moins que ce ne soit par m\u00e9pris ou par ignorance, sans sous estimer, bien s\u00fbr, les objections des producteurs assur\u00e9s que l\u2019\u00e9poque n\u2019int\u00e9resse personne.<\/p>\n<p>Rien ne rappelle chez Villalta la gr\u00e2ce de Joselito mort \u00e0 vingt-cinq ans sous les assauts d\u2019un taureau, son port massif est plus conforme \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019une \u00e9poque o\u00f9, en d\u00e9pit de la gloire, l\u2019homme tra\u00eenait le souvenir de journ\u00e9es harassantes sans pain ni repos. \u00a0Chaque d\u00e9tail de son habit de lumi\u00e8re film\u00e9 en gros plan signale le soin rituel qui pr\u00e9c\u00e8de le face \u00e0 face liturgique. L\u2019homme implore la mis\u00e9ricorde de la Vierge avant d\u2019affronter seul six taureaux, comme il sied aux tor\u00e9adors au sommet de leur art, et surtout aux plus t\u00e9m\u00e9raires (1). Avant la mise \u00e0 mort, Villalta se tourne vers Carmen, sa jeune femme enceinte, mais la <em>montera <\/em>tombe du mauvais c\u00f4t\u00e9, signe d\u2019un destin funeste. Puis, tandis que sa Madone meurt en mettant au monde une petite fille, il est terrass\u00e9 par le taureau Lucifer et condamn\u00e9 ainsi \u00e0 demeurer t\u00e9trapl\u00e9gique (2).<\/p>\n<p>Le voil\u00e0 hors-la-vie, prostr\u00e9, \u00e0 regret il rejette sa fille dont la pr\u00e9sence avive l\u2019image de la d\u00e9funte. Une infirmi\u00e8re, Encarna, exerce son emprise sur lui puis l\u2019\u00e9pouse. Autant qu\u2019elle le peut elle \u00e9loigne du p\u00e8re Carmencita, charmant sauvageon en manque d\u2019affection, n\u2019\u00e9tait la douce et trop br\u00e8ve pr\u00e9sence de la grand-m\u00e8re. La gar\u00e7onne aux cheveux courts grandit sous l\u2019\u0153il bienveillant du p\u00e8re prisonnier\u00a0d\u2019un corps inerte. Dans la p\u00e9nombre d\u2019un salon, elle apprend l\u2019usage de la <em>muleta<\/em> au contact de ce p\u00e8re convaincu que son enfant serait un gar\u00e7on, mais bient\u00f4t la mar\u00e2tre d\u00e9cide d\u2019en finir avec elle. Commence alors l\u2019aventure de Carmen mu\u00e9e en Blancanieves.<\/p>\n<p>Rien ne manque \u00e0 ce cort\u00e8ge de clich\u00e9s et il faut s\u2019en r\u00e9jouir car d\u00e8s ces premi\u00e8res minutes le cin\u00e9aste loin de \u00ab\u00a0moderniser\u00a0\u00bb son film, muet faut-il le pr\u00e9ciser, assume la n\u00e9cessaire simplification presque outranci\u00e8re de la trame caract\u00e9ristique des films d\u2019alors dont le sc\u00e9nario, pour aussi suggestif qu\u2019il fusse, n\u2019\u00e9tait qu\u2019une promesse de mise en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>En guise de personnages, des forces dramatiques oppos\u00e9es\u00a0; plut\u00f4t qu\u2019une \u00e9volution \u00e9motionnelle, un manich\u00e9isme\u00a0certain ; en lieu et place d\u2019une psychologie ailleurs bienvenue, des sentiments extr\u00eames soutenus par les ressorts archa\u00efques des contes, pour certains cit\u00e9s sans d\u00e9tour, comme <em>le Petit Chaperon rouge <\/em>et <em>la Belle<\/em><em> au bois dormant.<\/em> Au vrai, <em>Blancanieves <\/em>\u00e0 son commencement n\u2019est pas un conte,\u00a0 nous assistons \u00e0 sa lente \u00e9closion jusqu\u2019\u00e0 souhaiter que sous nos yeux prenne vie le r\u00e9cit populaire r\u00e9crit par les fr\u00e8res Grimm et que Carmen soit pour nous Blanche-Neige, comme elle le devient pour les nains qui accueillent la jeune fille amn\u00e9sique.<a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Blancanieves5.webp\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6661 alignright\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Blancanieves5-300x169.webp\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Blancanieves5-300x169.webp 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Blancanieves5.webp 708w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Peu nous importe alors que l\u2019histoire soit situ\u00e9e en Espagne et que ses figures en soient bross\u00e9es \u00e2 grands traits. Antonio Villalta est et doit demeurer sto\u00efque, Encarna doit \u00eatre fl\u00e9trie par la vanit\u00e9, le chauffeur doit \u00eatre veule, pour notre plaisir la grand-m\u00e8re n\u2019est que bont\u00e9 et tendresse, les nains sont g\u00e9n\u00e9reux, \u00e0 l\u2019exception de l\u2019un d\u2019entre eux, et l\u2019innocence de Carmen irradie le film dans son entier. On pourrait se lasser de ce visage travers\u00e9 par la joie, malgr\u00e9 les avanies, de ces yeux ouverts sur le monde, de ce sourire gourmand qui dit oui \u00e0 la vie, de cette l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de feu follet, mais ce serait nier que le film invite \u00e0 l\u2019abandon de la raison et \u00e0 la sollicitation des sens. Le noir et blanc, tant\u00f4t charbonneux, tant\u00f4t t\u00e9n\u00e9briste de Kiko de la Rica, nourri par la gravure, l\u2019eau-forte, sans n\u00e9gliger la carte postale, sculpte \u00e0 loisir les visages de Macarena <em>Garc\u00eda<\/em> (Blancanieves) et Maribel <em>Verd\u00fa<\/em> (Encarna), toutes deux tr\u00e8s convaincantes, et stimule notre \u0153il sans rel\u00e2che en une suite de poudroiements par moments pointillistes. Il faut mentionner la partition compos\u00e9e par Alfonso de Villalonga dont l\u2019ampleur lyrique\u00a0 explore ce que toute musique de film, digne de ce nom, doit laisser affleurer\u00a0: l\u2019inconscient du film. Le montage de Fernando Franco fait la part belle aux acc\u00e9l\u00e9rations et aux dilatations, aux gros plans, tels des copeaux arrach\u00e9s par le ciseau de l\u2019\u00e9b\u00e9niste, comme il advient dans le salon o\u00f9 Carmencita fait tournoyer le fauteuil de son p\u00e8re ou lorsque la r\u00e9miniscence annonce la r\u00e9v\u00e9lation finale.<\/p>\n<p>Paradoxalement, la suj\u00e9tion du film aux situations convenues lib\u00e8re son r\u00e9alisateur. La ferme volont\u00e9 de se consacrer \u00e0 la forme lui permet de multiplier les effets de sym\u00e9trie. Ainsi, en contrepoint du\u00a0 corps p\u00e9trifi\u00e9 du p\u00e8re s\u2019inscrit la gracilit\u00e9 de Carmen. Le metteur en sc\u00e8ne nous \u00e9pargne clins d\u2019\u0153il, parodies, collages et recyclages, chers aux avant-gardistes d\u2019un soir, h\u00e9las si fort pris\u00e9s aujourd\u2019hui, afin de b\u00e2tir un hommage fond\u00e9 sur la maturit\u00e9 cin\u00e9philique. Il n\u2019occulte pas le choc produit par les films de Gance, Dreyer, Lherbier, Sj\u00f6str\u00f6m et Murnau plut\u00f4t que par les grands ma\u00eetres am\u00e9ricains, n\u00e9anmoins le sujet pourrait \u00eatre celui d\u2019un film de Tod Browning et \u00e7a et l\u00e0 un plan \u00e9voque Lubitsch (la robe blanche tremp\u00e9e dans un bain noir est un \u00e9cho, tragique il est vrai et non piquant, tant de <em>La veuve joyeuse<\/em> que de <em>Ninotschka<\/em>). Et que dire du visage de Carmen sinon qu\u2019il \u00e9veille le souvenir de jeunes femmes pures aper\u00e7ues chez Borzage ou King mais color\u00e9 par une vitalit\u00e9 sans faille\u00a0? La cin\u00e9philie est parfois bonne f\u00e9e, peut-\u00eatre visite-t-elle dans son sommeil cet auteur nourri aux meilleures sources, mais patience, un film ne fait pas une \u0153uvre, il faudra attendre pour observer si une heureuse surprise est encore au rendez-vous.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Blancanieves4.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6663 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Blancanieves4-300x233.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"233\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Blancanieves4-300x233.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/Blancanieves4.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Huit ann\u00e9es lui auront \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaires pour convaincre des producteurs de soutenir le projet. C\u2019est long mais son pari n\u2019aura pas \u00e9t\u00e9 vain. Bergam\u00edn, encore lui, disait qu\u2019en Espagne tout ce qui est grand vient du peuple, <em>Blancanieves <\/em>nous r\u00e9concilie avec un cin\u00e9ma qui a feint de l\u2019oublier en croquant la pomme empoisonn\u00e9e d\u2019un cin\u00e9ma d\u2019auteur plus condescendant qu\u2019ambitieux ou trop souvent a terni cet h\u00e9ritage, au point de l\u2019avilir dans le formatage et le populisme. Pablo Berger a r\u00e9ussi l\u00e0 o\u00f9 d\u2019autres ont \u00e9chou\u00e9\u00a0: \u00e0 sa seule exigence il doit d\u2019avoir su cr\u00e9er un film muet et vivant.<\/p>\n<p>1)Lors de la derni\u00e8re F\u00e9ria des Vendanges \u00e0 N\u00eemes Jos\u00e9 Tom\u00e1s a honor\u00e9 cette tradition avec brio.<\/p>\n<p>2) Cela peut sembler m\u00e9lodramatique mais les <em>aficionados<\/em> fran\u00e7ais se souviendront du triste sort de Christian Montcouquiol, mieux connu sous le nom de Nime\u00f1o II.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Art\u00edculo publicado en el n\u00ba 624 de Positif en febrero de 2013. 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