{"id":6646,"date":"2022-09-27T12:18:36","date_gmt":"2022-09-27T12:18:36","guid":{"rendered":"https:\/\/florealpeleato.com\/?p=6646"},"modified":"2022-09-27T12:18:36","modified_gmt":"2022-09-27T12:18:36","slug":"je-monte-donc-je-suis-petit-eloge-de-lalliance-entre-lhomme-et-le-cheval","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/je-monte-donc-je-suis-petit-eloge-de-lalliance-entre-lhomme-et-le-cheval\/","title":{"rendered":"Je monte, donc je suis. Petit \u00e9loge de l&rsquo;alliance entre l&rsquo;homme et le cheval"},"content":{"rendered":"<p>Art\u00edculo publicado en la revista Positif (n\u00ba 737-38, julio-agosto de 2022).<\/p>\n<p>Au soir de sa vie Tolsto\u00ef ressentait encore le besoin de communier \u00e0 cheval, apr\u00e8s avoir cependant consacr\u00e9 sept ann\u00e9es enti\u00e8res, disait-il, au plaisir de chausser les \u00e9triers. Chaque foul\u00e9e \u00a0perp\u00e9tuait l\u2019alliance ancienne scell\u00e9e entre le peuple des hommes et celui des chevaux. Dans cette partition n\u2019ont leur place que les sentiments et le souffle, guid\u00e9 par l\u2019invisible pendule \u00e9nerg\u00e9tique situ\u00e9 dans nos entrailles gr\u00e2ce auquel le cavalier assure l\u2019avanc\u00e9e de sa monture. Si il est vrai que, selon le g\u00e9n\u00e9ral Ney, le <em>\u00ab\u00a0cheval n\u2019a pas de patrie\u00a0\u00bb<\/em>, et que l\u2019utopie n\u2019existe nulle part, alors l\u2019\u00e9cuyer incarne l\u2019id\u00e9al d\u2019une utopie itin\u00e9rante, peut-\u00eatre m\u00eame est-il une \u00eele en mouvement.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi, qui veut comprendre le lien consenti par le cheval est appel\u00e9 \u00e0 filmer l\u2019exp\u00e9rience sensible d\u2019une seule personne. Son coursier l\u2019arrache au pass\u00e9 pour l\u2019enraciner dans le pr\u00e9sent. En quelque sorte il freine l\u2019emploi du flashback cin\u00e9matographique, et d\u2019ailleurs il sied mal au western comme au film d\u2019aventures. L\u2019homme \u00e0 cheval, c\u2019est l\u2019homme mis \u00e0 nu. Est enfouie en lui une lointaine r\u00e9miniscence adanique, si il l\u2019accueille il renonce \u00e0 tout ornement rh\u00e9torique, voire \u00e0 tout raisonnement. Non sans pertinence Nadejda Dourova \u00e9crit\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Plus d\u2019une fois d\u00e9j\u00e0, j\u2019avais \u00e9prouv\u00e9 que l\u2019instinct de l\u2019animal \u00e9tait dans certains cas de plus de profit pour l\u2019homme que ses propres r\u00e9flexions.\u00a0\u00bb<\/em> (1) Quel profit\u00a0? Les noces du rythme et d\u2019une pens\u00e9e ensauvag\u00e9e.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Ran-2.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6647 alignright\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Ran-2-300x163.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"163\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Ran-2-300x163.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Ran-2.jpg 728w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Dans la br\u00e8ve ouverture de <em>Ran<\/em> (1985) Kurosawa scrute des cavaliers aux aguets, immobiles, silencieux. Au diapason des sens de leurs chevaux, quand leur corps d\u00e9lest\u00e9 des mots pense juste ils se fondent dans les vallons vertigineux. Le ma\u00eetre de la mise en sc\u00e8ne condense ici en quelques haikus picturaux l\u2019aspiration \u00e0 se dissoudre dans les hautes herbes pour atteindre, en un instant de gr\u00e2ce, la communion fusionnelle, faut-il dire cosmique, de qui s\u2019engage sur la voie du cheval.<\/p>\n<p>En selle on se tait souvent, on se confesse parfois, on badine rarement. <em>Continuer <\/em>(Joachim Lafosse, 2018) montre comment Sybille entreprend un lointain voyage au Kirguistan afin de mieux comprendre son fils adolescent quelque peu violent. Le pas soutenu de leur chevaux les aident \u00e0 s\u2019affranchir du superflu parmi des paysages rudes et rocailleux. On s\u2019affronte d\u2019abord, on tend ensuite vers l\u2019essentiel, car les chevaux rendent vaine toute consid\u00e9ration futile. Pour la m\u00e8re et le fils l\u2019important n\u2019est pas de bien monter, plut\u00f4t d\u2019\u00eatre en accord avec eux-m\u00eames, et le silence des lieux contribue \u00e0 donner plus de poids aux mots partag\u00e9s.<\/p>\n<p>D\u2019autres personnes peinent \u00e0 ma\u00eetriser la parole, tant qu\u2019elle devient une souffrance. Dans <em>Nevada <\/em>(<em>The Mustang, <\/em>Laure de Clermont-Tonnerre, 2019) un d\u00e9tenu participe \u00e0 un programme de r\u00e9habilitation qui consiste \u00e0 d\u00e9bourrer des chevaux sauvages. Cet homme laconique et tourment\u00e9 trouve le chemin de la r\u00e9conciliation avec lui-m\u00eame et avec sa fille gr\u00e2ce au contact avec un \u00e9talon r\u00e9tif. Parce que les chevaux ne mentent pas, parce que celui-ci l\u2019oblige \u00e0 \u00eatre exigeant, il r\u00e9apprend le respect et d\u00e9couvre la gratitude. L\u2019homme reconnaissant enfreint les normes pour rendre au cheval sa libert\u00e9, mais \u00e0 peine celui-ci est-il dans le d\u00e9sert qu\u2019il salue son bienfaiteur \u00e0 travers les grilles de la prison.<\/p>\n<p>Depuis les origines du cin\u00e9ma les r\u00e9alisateurs aiment filmer un compagnon fid\u00e8le et fier, et surtout libre. \u00c0 la fin de <em>Viva Zapata <\/em>(1952), du haut de la montagne le cheval blanc d\u2019Emiliano Zapata d\u00e9fiait ses assassins. Ce plan d\u2019un symbolisme excessif \u2013\u00a0 impos\u00e9, dit-on, \u00e0 Kazan par Darryl Z. Zanuck \u2013 exaltait les vertus du h\u00e9ros insoumis. De temps \u00e0 autre l\u2019image ressurgit dans certains films pour illustrer l\u2019id\u00e9e d\u2019une libert\u00e9 inali\u00e9nable.<\/p>\n<p><em> <a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Rider-1.jpg\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6655 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Rider-1-300x201.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"201\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Rider-1-300x201.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Rider-1.jpg 608w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>The Rider <\/em>(Chloe Zao, 2018) n\u2019est pas mieux pr\u00e9par\u00e9 que le prisonnier de <em>Nevada\u00a0 <\/em>pour laisser affleurer ses \u00e9motions. Brady les r\u00e9serve aux chevaux. Un <em>bronco<\/em> l\u2019a jet\u00e9 \u00e0 terre pendant un rod\u00e9o, depuis il vit avec une plaque de m\u00e9tal dans la t\u00eate, il en souffre et doute de pouvoir vivre encore sa vocation. Dans la r\u00e9serve de Pine Ridge (Dakota du Sud) on appr\u00e9cie son talent de <em>horse trainer<\/em>, capable de vaincre en douceur les r\u00e9sistances des chevaux les plus rebelles. Quelques sc\u00e8nes quasi documentaires le confirment. \u00a0Mais tout blesse Brady\u00a0: la pr\u00e9carit\u00e9, la relation conflictuelle avec son p\u00e8re, sa soeur atteinte d\u2019un handicap l\u00e9ger, son ami Lane priv\u00e9 de parole, clou\u00e9 dans un fauteuil roulant apr\u00e8s qu\u2019un taureau l\u2019a gri\u00e8vement bless\u00e9 pendant un rod\u00e9o, le sacrifice de l\u2019un de ses chevaux entaill\u00e9 par les barbel\u00e9s d\u2019un enclos. Chevaucher seul dans les Badlands est sa mani\u00e8re de survivre.<\/p>\n<p>S\u2019occuper des chevaux dans une vaste ferme isol\u00e9e du Montana est l\u2019unique r\u00e9confort auquel s\u2019accroche la jeune femme (<em>Certain Women<\/em>, Kelly Reichardt, 2016) meurtrie par l\u2019indiff\u00e9rence manifest\u00e9e par celle dont est tomb\u00e9e amoureuse. <em>The Rider <\/em>avait pour lui l\u2019ivresse du galop et l\u2019admiration de ses pairs, elle doit se contenter du souffle chaud dans les box tandis que la plaine hivernale est battue par le blizzard. C\u2019est une intimit\u00e9 moins \u00e9clatante, mais non moins n\u00e9cessaire. Face \u00e0 sa solitude extr\u00eame la bienveillance des chevaux lui est un baume.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Crin-Blanc-2.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6648 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Crin-Blanc-2-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Crin-Blanc-2-300x200.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Crin-Blanc-2.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Si <em>Crin Blanc<\/em> (Albert Lamorisse, 1953) \u00e9meut encore c\u2019est que, entre le ciel et l\u2019eau de la Camargue,\u00a0 Folco dressait sans effort l\u2019indomptable \u00e9talon blanc. L\u00e0 o\u00f9 les manadiers \u00e9chouaient, le petit sauvageon se montrait aussi accueillant que tenace.\u00a0 \u00c0 la fin il galopait \u00e0 cru vers le fleuve pour \u00e9chapper aux gardians d\u00e9sireux de soumettre le chef de horde. Le pays mentionn\u00e9 par la voix off o\u00f9 les hommes et les chevaux sont des amis n\u2019existe pas, mais chaque cheval offre au cavalier l\u2019opportunit\u00e9 de cr\u00e9er sa propre utopie. Malgr\u00e9 son inexp\u00e9rience Folco agissait en h\u00e9ritier de Nuno Oliveira, lequel se sentait combl\u00e9 lorsqu\u2019il voyait un cheval <em>\u00aben\u00a0\u00e9quilibre, heureux et sans r\u00e9sistance.\u00a0\u00bb <\/em>(2) N\u2019est-ce pas aussi une belle description d\u2019un homme libre\u00a0?<\/p>\n<p>Dans l\u2019aust\u00e8re Patagonie chilienne balay\u00e9e par les vents Mora, fille de treize ans, ind\u00e9pendante et but\u00e9e comme l\u2019\u00e9tait Folco, courtise <em>\u00a0Zahor\u00ed<\/em> \u2013 sourcier \u2013 un cheval dress\u00e9 par un indien Mapuche. Mar\u00ed Alessandrini, r\u00e9alisatrice de <em>Zahor\u00ed <\/em>(2021), sait s\u2019attarder sur les moments d\u2019observation mutuelle ou le cheval et l\u2019adolescente apprennent \u00e0 s\u2019accepter. Lass\u00e9e par l\u2019\u00e9cole et les conflits de ses parents suisses p\u00e9tris de convictions anticapitalistes, elle s\u2019apaise aupr\u00e8s de ce compagnon myst\u00e9rieux. A vrai dire il n\u2019est pas son confident car elle lui parle peu. C\u2019est inutile d\u2019ailleurs, lui sait qui elle est, sans avoir recours \u00e0 la parole.<\/p>\n<p>Bien que <em>Cheval de guerre <\/em>(<em>War Horse<\/em>, Steven Spielberg, 2011) semble par endroits une version hollywoodienne et emphatique d\u2019<em>Au hasard Balthasar,<\/em> le film tisse un lien fort entre Albert et un cheval de race ab\u00eem\u00e9 par les travaux des champs. Lorsqu\u2019\u00e9clate la Premi\u00e8re Guerre mondiale, le p\u00e8re du jeune homme, endett\u00e9, le vend \u00e0 l\u2019arm\u00e9e anglaise et plusieurs fois depuis il change de ma\u00eetre.\u00a0 Au plus fort de la guerre, dans un h\u00f4pital de fortune dress\u00e9 en France, le jeune soldat anglais, les yeux band\u00e9s apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 aveugl\u00e9 par un gaz, devine que son cheval ador\u00e9 est le miraculeux rescap\u00e9 des barbel\u00e9s\u00a0 h\u00e9riss\u00e9s entre les tranch\u00e9es. En effet, deux hommes, l\u2019un Britannique et l\u2019autre Allemand, ont su engager une tr\u00eave br\u00e8ve pour lui sauver la vie. Alors que l\u2019on s\u2019appr\u00eate \u00e0 sacrifier l\u2019animal bless\u00e9 ont lieu les retrouvailles. Le cheval hypermn\u00e9sique reconna\u00eet imm\u00e9diatement le sifflement du conscrit et va \u00e0 sa rencontre.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/tippihedrenmovies.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6649 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/tippihedrenmovies-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/tippihedrenmovies-300x200.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/tippihedrenmovies-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/tippihedrenmovies-768x512.jpg 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/tippihedrenmovies.jpg 1050w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Miroir de notre moi inconnu, le cheval nous relie \u00e0 des \u00e9nergies qui peuvent \u00e9branler. Il n\u2019\u00e9chappera pas au lecteur que l\u2019\u00e9quitation n\u2019a dans <em>Pas de printemps pour Marnie<\/em> (<em>Marnie, <\/em>Alfred Hitckcock, 1964) qu\u2019une br\u00e8ve pr\u00e9sence. Pourtant elle \u00e9claire la psych\u00e9 de sa protagoniste. Marnie fuit les hommes pour trouver refuge aupr\u00e8s des chevaux. Eux seuls, croit-elle, l\u2019aiment et la comprennent. Eux seuls, croit-elle encore, vivent sans entraves. H\u00e9las, cette amazone devra sacrifier son bien-aim\u00e9 apr\u00e8s avoir commis une imprudence \u00e0 l\u2019origine d\u2019une chute grave. Des courants inconscients submergent Marnie, inhib\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 un point pathologique. Le cheval le lui r\u00e9v\u00e8le. Aupr\u00e8s de lui s\u2019estompe le para\u00eetre au profit de l\u2019\u00eatre. C\u2019est que sa souplesse, sa sensibilit\u00e9 aig\u00fce, la rapidit\u00e9 de ses r\u00e9flexes, l\u2019infaillibilit\u00e9 de son instinct fortifient l\u2019\u00e9corch\u00e9 vif, si il a le courage de s\u2019accepter, et rudoient les fiers-\u00e0-bras trop s\u00fbr d\u2019eux. Il desille les yeux des humains aveugl\u00e9s par l\u2019\u00e9go.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019inverse, un regard humain g\u00e9n\u00e9reux peut d\u00e9celer le potentiel de celui qui n\u2019est ni le plus flamboyant, ni le plus virtuose et dont le lignage fait sourire les amateurs de dynasties \u00e9questres, trop attentifs aux performances tecniques. C\u2019est l\u2019histoire de <em>Pur-sang<\/em> (<em>Seabiscuit<\/em>, Gary Ross, 2003) et <em>Jappeloup <\/em>(Christian Duguay, 2013), deux h\u00e9ros encens\u00e9s mais d\u2019abord ignor\u00e9s. Aux \u00c9tats-Unis, Red Pollard, jeune jockey canadien qui ne voit que d\u2019un oeil, fils d\u2019une famille ruin\u00e9e par la Grande D\u00e9pression, est rep\u00e9r\u00e9 par un entra\u00eeneur de l\u2019ombre pour monter Seabiscuit, un pur-sang sans prestige sur le point d\u2019\u00eatre abattu. Tous deux prodiguent sans compter des soins au cheval de robe baie, alors le champion rend au centuple la pr\u00e9venance dont il est l\u2019objet. Plus tard, Red est gri\u00e8vement bless\u00e9 \u00e0 la jambe, Seabiscuit au jarret mais leur affection r\u00e9ciproque permet aux \u00e2mes soeurs d\u2019entrer dans la l\u00e9gende des champs de course apr\u00e8s une ultime victoire m\u00e9morable. Leur galop fascine le spectateur dans l\u2019attente d\u2019une repr\u00e9sentation litt\u00e9rale de l\u2019impulsion bondissante vers l\u2019horizon, plus encore en ces temps o\u00f9 les laiss\u00e9s-pour-compte mouraient de n\u2019avoir pas d\u2019avenir. Apr\u00e8s un accident qui l\u2019\u00e9loigne des carri\u00e8res Pierre Durand, lui de famille bourgeoise bordelaise, rejette d\u2019abord Jappeloup, d\u2019un caract\u00e8re ingrat et jug\u00e9 trop petit pour le saut d\u2019obstacles. Grossi\u00e8re erreur. Avant de go\u00fbter \u00e0 la griserie de la cons\u00e9cration les <em>outsiders<\/em> \u00e9criront un br\u00e9viaire o\u00f9 le calme, la concentration, la connection \u00e9motionnelle et le contr\u00f4le de soi seront les vertus cardinales pour d\u00e9passer les \u00e9checs et devenir ce qu\u2019ils sont. C\u2019est encore un r\u00e9cit d\u2019apprentissage o\u00f9 le d\u00e9pouillement embellit l\u2019exigence.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Milady.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6650 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Milady-300x245.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"245\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Milady-300x245.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/Milady.jpg 425w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>De mani\u00e8re assez proche, dans <em>Milady <\/em>(Fran\u00e7ois Leterrier, 1977), tourn\u00e9 pour la t\u00e9l\u00e9vision, apr\u00e8s avoir d\u00e9missionn\u00e9 du Cadre Noir de Saumur o\u00f9 son talent n\u2019est pas reconnu \u00e0 sa juste valeur, un officier ach\u00e8te une jument refus\u00e9e par las Haras nationaux. Deux ans plus tard Milady est une merveille, mais un divorce co\u00fbteux oblige le commandant \u00e0 la vendre \u00e0 un banquier. Quelques semaines plus tard, celui-ci l\u2019invite \u00e0 observer comment la jument s\u2019est adapt\u00e9e \u00e0 son nouvel \u00e9tat. Le cavalier rigoureux consid\u00e8re tout son travail r\u00e9duit \u00e0 n\u00e9ant. L\u2019ind\u00e9cision et l\u2019impr\u00e9cision des aides du nouvel acqu\u00e9reur avachissent la belle jument.\u00a0 Bless\u00e9 dans l\u2019\u00e2me, l\u2019officier propose au banquier de guider Milady le long d\u2019un acqueduc, afin qu\u2019il apprenne ce que veut monter droit veut dire. Au milieu du trajet il se jette dans le vide avec la jument. Tout ou rien, voil\u00e0 son credo. Il pourrait souscrire au principe de Fran\u00e7ois Baucher\u00a0:\u00a0 <em>\u00ab\u00a0L\u2019harmonie des forces donne l\u2019\u00e9quilibre et l\u2019\u00e9quilibre donne l\u2019harmonie des mouvements.\u00a0\u00bb<\/em> (3) Selon les traditions, certains feront de cette qu\u00eate une m\u00e9thode, une science ou mieux encore un art.<\/p>\n<p>Le corps bris\u00e9 de l\u2019innocente Milady et de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale la mort du cheval est souvent le symbole d\u2019une souillure, d\u2019un sacrifice, d\u2019une sortie de l\u2019\u00c9den. On se souvient de <em>Kagemusha <\/em>(Akira Kurosawa, 1980) o\u00f9 un long travelling lat\u00e9ral montrait un champ de bataille jonch\u00e9 d\u2019une vingtaine de cadavres de chevaux. On percevait dans cet amoncellement l\u2019\u00e9bauche de massacres \u00e0 faire douter de la beaut\u00e9 du monde. Un court-m\u00e9trage travers\u00e9 par la hantise de l\u2019horreur va plus loin. Dans <em>El\u00e9gia <\/em>(1965) Zolt\u00e1n Husz\u00e1rik ins\u00e8re dans une mosa\u00efque de plans qualifi\u00e9s de po\u00e9tiques et abstraits des chevaux en libert\u00e9 indiff\u00e9rents aux hommes dont ils devraient pourtant avoir peur car ils mourront \u00e0 l\u2019abattoir sous les coups des \u00e9quarisseurs sans conna\u00eetre la raison de leur infortune. Le cheval est dans ce film le survivant d\u2019un monde archa\u00efque dont les arcanes demeurent inexpliqu\u00e9s. Il contient un gros plan r\u00e9p\u00e9t\u00e9 ailleurs\u00a0: l\u2019oeil de sphinx effar\u00e9 par la barbarie des hommes. \u00ab\u00a0<em>Horror has a face\u00a0\u00bb, <\/em>semble-t-il avouer. Le colonnel Kurtz aurait-il \u00e9t\u00e9 cheval dans une vie ant\u00e9rieure\u00a0?<\/p>\n<p>Mort du cheval encore lorsque le cowboy doit tirer \u00e0 bout portant sur son compagnon \u00e9puis\u00e9. Hors western se poursuit l\u2019attachement cette fois du soldat attrist\u00e9 de le savoir condamn\u00e9 par la vie madril\u00e8ne \u00e0 n\u2019\u00eatre plus qu\u2019une pi\u00e8ce de boucherie (<em>El \u00faltimo caballo<\/em>, Edgar Neville, 1950), ou de ne pouvoir emp\u00eacher son ex\u00e9cution, sous pr\u00e9texte de maladie, dans une Albanie encore sous l\u2019emprise d\u2019Enver Hodja (<em>Vdekja ekalit<\/em>,<em>The Death of a Horse<\/em>, Saimir Kumbaro, 1992). \u00c0 chaque fois l\u2019homme ressent cette mort comme le glas d\u2019un monde sur le point de s\u2019\u00e9teindre.<\/p>\n<p>Nul besoin d\u2019\u00eatre hussard, cosaque ou indien des Plaines pour regretter la cruaut\u00e9 d\u2019un monde o\u00f9 le cheval n\u2019a plus sa place. Un valet de ferme veut \u00e9viter \u00e0 Ulysse, us\u00e9 par le labeur, d\u2019\u00eatre mont\u00e9 par un picador, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019\u00eatre expos\u00e9 aux assauts d\u2019un taureau<em> (Heureux qui comme Ulysse<\/em>, Henri Colpi, 1970). Il monologue \u00e0 souhait pendant sa travers\u00e9e \u00e0 pied du Vaucluse. Quel partenaire id\u00e9al que cet Ulysse : il ne juge pas, n\u2019interrompt pas davantage le personnage porte-parole de l\u2019auteur. Le voyage prend fin en Camargue o\u00f9 le vieux valet le l\u00e2che parmi des chevaux fringants. \u00c0 la v\u00e9rit\u00e9 c\u2019est un peu de libert\u00e9 qu\u2019il s\u2019accorde, lui qui a \u00e9t\u00e9 toute sa vie, on le suppose, un homme soumis \u00e0 des r\u00e8gles strictes. Au d\u00e9part de son modeste p\u00e9riple une seule \u00e9toile le guidait\u00a0: son humilit\u00e9 franciscaine.<\/p>\n<p>Elle sera essentielle \u00e0 qui s\u2019aventure vers une spiritualit\u00e9 de l\u2019ailleurs. Dans <em>Chamane <\/em>(Bartabas, 1996) le violoniste Dimitri s\u2019\u00e9chappe du goulag avec un vieux chamane yakoute dont la guimbarde exerce un charme puissant sur un cheval des neiges. Prot\u00e9g\u00e9 par \u00ab\u00a0l\u2019esprit du cheval\u00a0\u00bb le fugitif\u00a0 traverse des limbes d\u2019un autre \u00e2ge.\u00a0 Sur le point de mourir transi de froid par des eaux glaciales il boit un peu de sang de son petit cheval hirsute et survit. Parvenu \u00e0 une ville, il renonce au violon, \u00e0 une nouvelle vie, peut-\u00eatre \u00e0 une histoire d\u2019amour pour retrouver son ma\u00eetre. Cette fin donne raison \u00e0 ceux qui affirment qu\u2019une personne doit \u00eatre fid\u00e8le au chamane qui l\u2019a initi\u00e9e, car en changer peut alt\u00e9rer sa sant\u00e9 physique et mentale. Ce qui est \u00e0 peine implicite dans le film c\u2019est qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 le chamane n\u2019est pas le vieux yakoute d\u00e9c\u00e9d\u00e9, il n\u2019\u00e9tait que le passeur, mais le cheval psychopompe qui escorte Dimitri jusqu\u2019au seuil de l\u2019\u00e9veil. Sur son dos il s\u2019\u00e9rige maintenant en p\u00e9lerin de la ta\u00efga.<\/p>\n<p>Peu d\u2019\u00e9lus acc\u00e8dent au r\u00e8gne de l\u2019indicible o\u00f9 l\u2019homme et le cheval ne font qu\u2019un. Est centaure le cavalier dont le rythme cardiaque \u00e9pouse les tr\u00e8s lentes pulsations de sa monture. Il l\u2019est aussi celui qui par sa seule respiration a raison de son cheval emport\u00e9 par la col\u00e8re ou la crainte. Parfois m\u00eame ressent-il, le temps de l\u2019envol \u00e9ph\u00e9m\u00e8re qu\u2019est le galop en suspension, l\u2019illusion d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une sagesse ancestrale trop souvent oubli\u00e9e. Quand n\u2019importe plus que l\u2019\u00e9quilibre de son centre de gravit\u00e9 le proverbe turkm\u00e8ne\u00a0 s\u2019\u00e9claire : <em>\u00ab\u00a0Le cheval est \u00e0 l\u2019homme ce que les ailes sont \u00e0 l\u2019oiseau\u00a0\u00bb. <\/em>Par bonheur, certains cin\u00e9astes c\u00e9l\u00e9brent le panache du cavalier en marche vers l\u2019utopie, ce pays o\u00f9 l\u2019homme devient libre lorsqu\u2019il accorde au cheval de l\u2019\u00eatre aussi.<\/p>\n<ul>\n<li>Nadjeda Dourova, <em>Cavali\u00e8re du Tsar, <\/em>\u00c9ditions Viviane Hamy, 1995, p 342.<\/li>\n<li>Nuno Oliveira, <em>Oeuvres compl\u00e8tes<\/em>, \u00c9ditions Belin, 2006, p 239.<\/li>\n<li>Nicolas Chaudun, <em>Un centaure au cr\u00e9puscule<\/em>, Actes Sud, 2016, p 71. Lettre de Fran\u00e7ois Baucher adress\u00e9e au g\u00e9n\u00e9ral L\u2019Hotte le 31 d\u00e9c 1858.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Art\u00edculo publicado en la revista Positif (n\u00ba 737-38, julio-agosto de 2022). Au soir de sa vie Tolsto\u00ef ressentait encore le besoin de communier \u00e0 cheval, apr\u00e8s avoir cependant consacr\u00e9 sept ann\u00e9es enti\u00e8res, disait-il, au plaisir de chausser les \u00e9triers. Chaque foul\u00e9e \u00a0perp\u00e9tuait l\u2019alliance ancienne scell\u00e9e entre le peuple des hommes et celui des chevaux. 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