{"id":6623,"date":"2022-03-01T15:51:15","date_gmt":"2022-03-01T15:51:15","guid":{"rendered":"https:\/\/florealpeleato.com\/?p=6623"},"modified":"2022-03-01T15:51:15","modified_gmt":"2022-03-01T15:51:15","slug":"les-amours-borderline","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/les-amours-borderline\/","title":{"rendered":"Les Amours borderline"},"content":{"rendered":"<p>Art\u00edculo publicado en el n\u00ba 605-606 de julio\/agosto de 2011 en el dossier dedicado a Claude Chabrol.<\/p>\n<p>Les temp\u00e9raments romanesques se plaisent \u00e0 s\u2019interroger sur les causes et les manifestations de leur amour et l\u2019on se souvient des deux personnages f\u00e9minins pr\u00e9nomm\u00e9s Marion dans <em>La sir\u00e8ne du Mississipi<\/em> (1969) puis dans <em>Le dernier m\u00e9tro<\/em> (1980) de Fran\u00e7ois Truffaut se demandant, par le biais d\u2019un dialogue qui cache \u00e0 peine l\u2019instropection\u00a0:\u00a0 <em>\u00ab\u00a0Je viens \u00e0 l\u2019amour. Est-ce que l\u2019amour fait mal\u00a0?\u00a0\u00bb <\/em>Sans doute, en ce que la susceptibilit\u00e9, l\u2019impatience, les sautes d\u2019humeur fragilisent ceux qui ne parviennent \u00e0 se soustraire au besoin de souffrir.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, on ne saurait qualifier de romantique le regard de Claude Chabrol, plus occup\u00e9 \u00e0 d\u00e9voiler nos petitesses qu\u2019\u00e0 magnifier notre \u00e9ventuelle grandeur, n\u00e9anmoins sa filmographie n\u2019est pas exempte de personnages capables de pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019illusion ou le mensonge plut\u00f4t que d\u2019assumer ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler le r\u00e9el. Parfois ils s\u2019en \u00e9loignent au point de glisser irr\u00e9m\u00e9diablement vers la folie. D\u2019embl\u00e9e, <em>Les fant\u00f4mes du chapelier <\/em>(1982) et <em>La c\u00e9r\u00e9monie <\/em>(1995) font \u00e9cho \u00e0 ces d\u00e9r\u00e8glements surgis chez des personnes ayant aboli tout sentiment, non sous l\u2019effet de la volont\u00e9 mais d\u2019une force qui s\u2019impose \u00e0 eux, \u00e0 l\u2019instar de Mika (Isabelle Huppert) qui confesse \u00e0 la fin de <em>Merci pour le chocolat\u00a0<\/em> (2000)\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Je sens en moi une vraie puissance dans ma t\u00eate. Je calcule tout.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Cette \u00ab\u00a0puissance\u00a0\u00bb bouleverse la vie des personnages lorsque l\u2019apparition de l\u2019amour ou d\u2019une id\u00e9e de l\u2019amour met \u00e0 mal leur \u00e9quilibre \u00e9motionnel. Le go\u00fbt du cin\u00e9aste pour les sc\u00e9narios construits \u00e0 partir d\u2019une trame unique ou dont les trames secondaires sont tr\u00e8s t\u00e9nues contribue \u00e0 d\u00e9pouiller l\u2019intrigue et \u00e0 renforcer l\u2019impression d\u2019enfermement des protagonistes, d\u2019autant plus qu\u2019il privil\u00e9gie les amours non r\u00e9ciproques et les huis-clos car les parcs entrevus dans <em>Le femme infid\u00e8le<\/em> (1968).<em> L\u2019enfer<\/em> (1994) ou <em>La demoiselle d\u2019honneur <\/em>(2004) sont autant de prisons \u00e0 ciel ouvert.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Boucher-1.jpg\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6626 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Boucher-1-300x183.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"183\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Boucher-1-300x183.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Boucher-1.jpg 495w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Selon le cin\u00e9aste \u00ab\u00a0l\u2019amour fait mal\u00a0\u00bb, et m\u00eame tr\u00e8s mal, mademoiselle H\u00e9l\u00e8ne (<em>Le boucher<\/em>, 1969) avoue avoir avoir d\u00fb \u00e0 en gu\u00e9rir, comme on le dirait d\u2019une maladie, et mieux vaut se tenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart des cimes sublimes r\u00eav\u00e9es par les romantiques, des promesses d\u2019amour \u00e9ternel, des passions d\u00e9l\u00e9t\u00e8res, des attachements sensuels trop forts, d\u2019un r\u00eave qui peut se d\u00e9liter en cauchemar. Jusque sous sa forme filiale l\u2019amour conduit \u00e0 la d\u00e9viance dans l\u2019oeuvre de Chabrol. L\u2019inceste (<em>Violette Nozi\u00e8re,<\/em> 1978\u00a0;<em> La fleur du mal<\/em>, 2003) ou la crainte d\u2019y c\u00e9der (<em>Merci pour le chocolat<\/em>) assombrit des relations parfois \u00e0 la limite de la cruaut\u00e9. Madame Cuno (St\u00e9phane Audran) est dans <em>Poulet au vinaigre <\/em>(1984) une m\u00e8re qui vit dans l\u2019id\u00e9alisation d\u2019un mari d\u00e9funt et feint d\u2019\u00eatre parapl\u00e9gique afin de pr\u00e9server \u00e0 jamais la d\u00e9pendance affective de son fils (Lucas Belvaux). Dans <em>Betty <\/em>(1992) Betty (Marie Trintignant) dit \u00e0 Laure (St\u00e9phane Audran)\u00a0n\u2019avoir pas ressenti l\u2019amour maternel. Elle pr\u00e9cise\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Avant m\u00eame d\u2019accoucher j\u2019\u00e9tais la m\u00e8re, j\u2019\u00e9tais jalouse.\u00a0\u00bb<\/em> Et les flash-back retra\u00e7ant\u00a0 sa vie aupr\u00e8s de son mari et de sa belle famille bourgeoise nous montrent une jeune femme priv\u00e9e de ses enfants confi\u00e9s \u00e0 une gouvernante, mais \u00e9galement une m\u00e8re apparemment peu soucieuse de leur sort et prisonni\u00e8re de sa propre difficult\u00e9 \u00e0 vivre, partag\u00e9e entre un ti\u00e8de amour conjugal et des aventures br\u00e8ves. Dans <em>Que la b\u00eate meure <\/em>(1969) il est plus ais\u00e9 de comprendre et peut-\u00eatre de justifier le besoin de vengeance de l\u2019\u00e9crivain Charles Th\u00e9nier (Michel Duchaussoy) dont le fils a \u00e9t\u00e9 fauch\u00e9 par la voiture d\u2019un conducteur (Jean Yanne) qui a pris la fuite, cependant les derni\u00e8rs plans du film et le commentaire en off nous indiquent qu\u2019il choisit le suicide plut\u00f4t que de vivre sans son fils. Bien que Chabrol se gausse des exc\u00e8s de l\u2019id\u00e9al une telle fin ne nous \u00e9loigne gu\u00e8re des r\u00e9cits o\u00f9 pr\u00e9valent la soif d\u2019absolu et le refus des compromissions. On devine l\u2019amour du p\u00e8re pour ce gar\u00e7on mort plus qu\u2019on ne le per\u00e7oit car le cin\u00e9aste semble mettre un point d\u2019honneur \u00e0 ne pas montrer la douleur du p\u00e8re et \u00e0 concentrer toute son attention \u00e0 la construction d\u2019un sch\u00e9ma de vengeance. Bien souvent d\u2019ailleurs, l\u2019ironie de Chabrol nous maintient sur le seuil d\u2019une \u00e9motion que son auteur se refuse \u00e0 partager avec les spectateurs.<\/p>\n<p>A son tour <em>Le boucher <\/em>offre un nouvel exemple de personnage sans points de rep\u00e8re, \u00e9cartel\u00e9 entre deux obsessions, la guerre, d\u2019Alg\u00e9rie ou d\u2019Indochine, peu importe, durant laquelle il a vu verser beaucoup de sang et des <em>\u00ab\u00a0cadavres coup\u00e9s en deux, la bouche ouverte, la t\u00eate dans la gadoue<\/em>\u00bb et l\u2019amour que Popaul (Jean Yanne) ne s\u2019autorise pas \u00e0 vivre aupr\u00e8s mademoiselle H\u00e9l\u00e8ne (St\u00e9phane Audran), l\u2019institutrice du village. Il se sait sous influence des d\u00e9mons qui le poussent au crime. Dans la salle de classe plong\u00e9e dans l\u2019obscurit\u00e9, face \u00e0 la femme qu\u2019il aime il s\u2019enfonce dans un couteau le \u00a0ventre car il ne peut supporter de lui faire horreur. Cette mani\u00e8re de retourner contre soi l\u2019agressivit\u00e9 latente, ce besoin d\u2019automutilation traduit une raison qui chanc\u00e8le. Pendant qu\u2019il agonise dans la 2 CV il lui dit n\u2019avoir v\u00e9cu que pour elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: right\">Lorsque le film se concentre sur un couple l\u2019amour produit chez celui qui le ressent le plus profond\u00e9ment un besoin douloureux de happer l\u2019autre. La protagoniste de <em>Violette Nozi\u00e8re <\/em>(1978) incarne certain m\u00e9lange de docilit\u00e9 et de d\u00e9vouement lorsqu\u2019elle dit \u00e0 son amant\u00a0Jean Dabin \u00a0<em>\u00ab\u00a0Je vous aime comme une b\u00eate\u00a0\u00bb<\/em> qui la rend tour \u00e0 tour autoritaire et presque servile. \u00ab\u00a0Aimer comme une b\u00eate\u00a0\u00bb \u00e9quivaut \u00e0 \u00eatre lib\u00e9r\u00e9 du fardeau de la pens\u00e9e, non pas pour affiner ses sens mais plut\u00f4t pour les anesth\u00e9sier et en l\u2019absence de Jean la jeune femme se sent d\u00e9munie de tout, car ce lien donne, croit-elle, un sens \u00e0 sa vie. D\u00e9j\u00e0 le plan final du\u00a0 visage de Violette Nozi\u00e8re dans la prison contient en essence le dernier plan de <em>Merci pour le chocolat <\/em>o\u00f9, l\u00e0 encore, la cam\u00e9ra traque les traits d\u2019Isabelle Huppert plong\u00e9e dans une sorte d\u2019engourdissement tandis qu\u2019elle attend la venue de la police.<a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Chocolat.png\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6625 aligncenter\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Chocolat-300x188.png\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"188\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Chocolat-300x188.png 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Chocolat.png 628w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Mais il est un autre versant de l\u2019amour chez Chabrol \u00a0plus aveuglant, plus proche aussi de la perversion, suscit\u00e9 par le d\u00e9sir de modeler l\u2019autre, d\u2019exer\u00e7er sur lui une emprise. Dans <em>La demoiselle d\u2019honneur <\/em>Senta (Laura Smet) est convaincue d\u2019avoir rencontr\u00e9 en la personne de Philippe Tardieu (Beno\u00eet Magimel) <em>\u00ab\u00a0celui que j\u2019attendais, mon destin, mon karma\u00a0\u00bb<\/em> et que les unit <em>\u00ab\u00a0quelque chose de mystique, de magique.\u00a0\u00bb<\/em> Elle veut ignorer tout ce qui entoure Philippe, au point de l\u2019attendre des jours durant dans son sous-sol semblable \u00e0 une caverne ut\u00e9rine. Son amour \u00e9touffant exige des preuves et ne va-t-elle jusqu\u2019\u00e0 commettre un meurtre, un acte gratuit pour afficher son m\u00e9pris du monde et son incapacit\u00e9 \u00e0 vivre une relation harmonieuse. Philippe se voit contraint de dire \u00e0 Senta\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Dans quel monde vis-tu\u00a0? R\u00e9veille-toi.\u00a0\u00bb <\/em><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/F-infidele.png\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6628 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/F-infidele-300x203.png\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"203\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/F-infidele-300x203.png 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/F-infidele.png 691w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Celui qui aime est alors un malade tourment\u00e9 par une id\u00e9e fixe\u00a0: vivre un rapport fusionnel avec l\u2019\u00eatre aim\u00e9 qui exclut toute possibilit\u00e9 de tol\u00e9rance et de partage. Son credo peut \u00eatre r\u00e9sum\u00e9 par les paroles adress\u00e9es par Charles Desvall\u00e9es (Michel Bouquet) \u00e0 sa femme H\u00e9l\u00e8ne (St\u00e9phane Audran) lorsqu\u2019il devine que l\u2019officier de police vient l\u2019arr\u00eater pour avoir tu\u00e9 Victor Pegala (Maurice Ronet), l\u2019amant de sa femme. <em>\u00ab\u00a0Je t\u2019aime comme un fou\u00bb<\/em> dit Charles \u00e0 H\u00e9l\u00e8ne avec calme et d\u00e9f\u00e9rence. Rien n\u2019alt\u00e8re la surface lisse des apparences bien que l\u2019implosion \u00e9motionnelle le d\u00e9truise, comme elle use Popaul qui dans <em>Le boucher <\/em>avoue tardivement \u00e0 mademoiselle H\u00e9l\u00e8ne son tourment et son amour, comme elle taraude Charles Th\u00e9nier dans <em>Que la b\u00eate meure<\/em> qui face au bourreau de son fils garde sa contenance, \u00e0 l\u2019exception de la s\u00e9quence d\u2019affrontement sur le voilier. Ou encore dans <em>La fleur du mal <\/em>cette menace souterraine oppresse tante Line (Suzanne Flon) d\u00e9sireuse d\u2019endosser un crime qui n\u2019est pas le sien afin d\u2019\u00eatre enfin punie pour celui commis soixante ans plus t\u00f4t. A sa petite-ni\u00e8ce elle r\u00e9v\u00e8le que <em>\u00ab\u00a0le temps n\u2019existe pas, seulement un pr\u00e9sent perp\u00e9tuel\u00a0\u00bb <\/em>Pour la plupart des personnages hors-norme film\u00e9s par Chabrol le temps, en effet, se d\u00e9robe.<\/p>\n<p>Chez le cin\u00e9aste la tristesse l\u2019emporte sur la col\u00e8re, peut-\u00eatre pendant la phase d\u2019\u00e9criture croyait-il \u00e9crire des br\u00fblots mais sa mise en sc\u00e8ne aplanit les conflits et les r\u00e9sorbe. On pourrait imaginer dans des situations analogues des personnages dont la vitalit\u00e9 s\u2019exprime par le biais de forces antagonistes. Isabelle Huppert affirme avoir interpr\u00e9t\u00e9 le r\u00f4le d\u2019Emma Bovary ( <em>Madame Bovary<\/em>, 1993) en t\u00e2chant de lui insufler force et esprit de r\u00e9volte pour mieux fuir l\u2019image compass\u00e9e de la victime de son \u00e9poque et de son milieu, n\u00e9anmoins il est surprenant de constater \u00e0 quel point la tristesse peu \u00e0 peu envahit le film sans que rien ne puisse la freiner. Peut-\u00eatre l\u2019attitude d\u00e9bonnaire, placide, et l\u2019humour persifleur cachaient-ils un mal-\u00eatre sourd et durable chez celui qui disait \u00ab\u00a0n\u2019avoir pas d\u2019ego\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Cceremonie.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6624 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Cceremonie-300x180.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"180\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Cceremonie-300x180.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Cceremonie-1024x613.jpg 1024w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Cceremonie-768x460.jpg 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Cceremonie.jpg 1280w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Dans <em>La c\u00e9r\u00e9monie <\/em>Sophie (Sandrine Bonnaire) a peine \u00e0 cacher derri\u00e8re un masque de froideur la douleur qui la ronge d\u2019\u00eatre analphab\u00e8te. Lorsqu\u2019aux c\u00f4t\u00e9s de Jeanne (Isabelle Huppert) elle tue \u00e0 coups de fusil les quatre membres d\u2019une aimable famille bourgeoise Sophie ne semble ressentir ni haine ni emportement. Dans son cas la folie longtemps contenue survient dans une vie priv\u00e9e d\u2019amour, par une sorte de r\u00e9\u00edfication graduelle, comme si pour le r\u00e9alisateur le manque \u00e9tait aussi dangereux que le trop-plein et que pour \u00e9viter un amour \u00e0 haut risque il faille un savant dosage d\u00b4h\u00e9donisme m\u00eal\u00e9 de scepticisme.<\/p>\n<p>Le personnage <em>borderline <\/em>n\u2019est plus de ce monde, m\u00eame si les signes ext\u00e9rieurs montrent un \u00eatre int\u00e9gr\u00e9 d\u2019un point de vue social et professionnel, voire familial. Dans <em>La femme infid\u00e8le <\/em>Charles Desvall\u00e9es est un bourgeois mod\u00e8le, bon p\u00e8re et bon mari, cependant son regard d\u2019oiseau de proie, si intense et si fixe, montre qu\u2019il n\u2019est ni sain ni tout \u00e0 fait fou, mais alors quelle force le pousse jusqu\u2019au crime\u00a0? La jalousie, la frustration, un sentiment d\u2019impuissance, la peur de l\u2019abandon\u00a0? Non, cet homme est anim\u00e9 par l\u2019amour certes mais surtout par le besoin de maintenir un ordre imp\u00e9rieux sans lequel son univers s\u2019effondre.<\/p>\n<p>Paul Prieur (Fran\u00e7ois Cluzet) est dans <em>L\u2019enfer <\/em>(1994) un homme en proie \u00e0 une pens\u00e9e unique r\u00e9p\u00e9t\u00e9e jusqu\u2019au vertige\u00a0: la jalousie pathologique. Non sans ironie le cin\u00e9aste place \u00e0 la toute fin du film le carton suivant\u00a0: \u00ab\u00a0Sans fin\u00a0\u00bb pour signaler que la jalousie de Paul est sans issue et le condamne \u00e0 reproduire \u00e0 l\u2019envi les m\u00eames sc\u00e8nes de d\u00e9lires puis de d\u00e9pressions, d\u2019ab\u00eemes suicidaires puis de tentations homicides. Quoi que fasse ou dise sa jeune \u00e9pouse Nelly (Emmanuelle B\u00e9art) il la soup\u00e7onne de prendre des amants et rien ne peut apaiser ce mari d\u2019abord insomniaque, puis ombrageux et enfin odieux. Il la suit, il fouille ses affaires, il la soumet \u00e0 des interrogatoires, il l\u2019attachera m\u00eame aux barreaux de son lit. Rien de ne peut le d\u00e9livrer de ses visions, ainsi lorsqu\u2019un vacancier projette le soir dans son h\u00f4tel des plans anodins de promenade en barque aussit\u00f4t il croit voir Nelly enlac\u00e9e avec le garagiste du village. Telle est la pression produite par ces images mentales qu\u2019il soliloque, vitup\u00e8re, interrompt la projection et gifle sa femme. Les tergiversations de Paul, ses col\u00e8res, ses enfantillages, sa conviction d\u2019\u00eatre une victime, ses \u00e9clats de violence, ses oscillations sans transition entre le mutisme et les crises d\u2019angoisse rappellent <em>El <\/em>(1952) de Bu\u00f1uel. Ses atermoiements se fondent sur une douleur r\u00e9elle, et lorsqu\u2019il dit \u00e0 sa femme <em>\u00ab\u00a0J\u2019en cr\u00e8ve\u00a0\u00bb <\/em>ou <em>\u00ab\u00a0J\u2019ai voulu mourir\u00a0\u00bb <\/em>ce ne sont pas de vains mots. Tant\u00f4t Paul s\u2019exalte, tant\u00f4t il sombre, et tout autant qu\u2019il rabroue il s\u2019excuse.<\/p>\n<p>Ce mouvement de balancier exprime un \u00e9tat d\u00e9pressif. Toute la trajectoire \u00e9motionnelle de Betty (<em>Betty<\/em>) repose sur la n\u00e9gation de soi, la peur du vide, autant que de ses \u00e9motions, un besoin de ch\u00e2timent sugg\u00e9r\u00e9 par la pr\u00e9sence constante de l\u2019alcool, par ces rencontres nocturnes sans lendemain chez une jeune femme qui, contrainte par sa belle famille, a abandonn\u00e9 ses enfants, \u00e0 la suite de quoi elle s\u2019interdit de vivre et se compla\u00eet, bien involontairement d\u2019ailleurs, \u00e0 s\u2019avilir. A propos de Th\u00e9r\u00e8se qui a marqu\u00e9 son enfance elle dit\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Elle \u00e9tait \u00e0 mi-chemin entre la petite fille que j\u2019\u00e9tais et les grandes personnes.\u00a0\u00bb <\/em>Et Betty semble n\u2019\u00eatre jamais sortie de ce limbe, trop enfant pour anticiper les coups bas, trop m\u00fbre pour vivre pleinement les sentiments dont elle se d\u00e9fie.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Fille-coupee.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6629 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Fille-coupee-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Fille-coupee-300x200.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Fille-coupee.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Un film r\u00e9cent insiste beaucoup sur le caract\u00e8re juv\u00e9nile, voire immature, de son personnage f\u00e9minin principal, qui elle aussi gravite entre le monde de l\u2019enfance, ou celui des illusions, et celui des adultes, il s\u2019agit de <em>La fille coup\u00e9e en deux <\/em>(2007). L\u2019\u00e9crivain Charles Saint Denis (Fran\u00e7ois Berl\u00e9and) ach\u00e8te dans une vente aux ench\u00e8res un <em>Manuel de civilit\u00e9s pour petites filles <\/em>libertin qu\u2019il offre \u00e0 sa nouvelle conqu\u00eate, Gabrielle Deneige (Ludivine Sagnier), une s\u00e9millante pr\u00e9sentatrice de la m\u00e9t\u00e9o dans une cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9vision locale. Son amant lui dit <em>\u00ab\u00a0Tu es vraiment une petite fille\u00a0\u00bb <\/em>puis la jette en p\u00e2ture aux notables de la ville. Elle a beau dire \u00e0 Paul (Beno\u00eet Magimel), son futur mari\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Arr\u00eatez de me traiter tous comme une gamine\u00a0\u00bb <\/em>elle agit comme telle et devient la victime d\u00e9sign\u00e9e par les pr\u00e9dateurs.\u00a0 Capucine (Mathilda May), agent litt\u00e9raire et femme avis\u00e9e, dit \u00e0 la m\u00eame Gabrielle\u00a0: <em>\u00ab\u00a0 Petite fille, il serait temps de grandir\u00a0\u00bb<\/em> mais malgr\u00e9 tout celle-ci persiste \u00e0 croire en l\u2019amour de l\u2019homme m\u00fbr et s\u00fbr de lui qu\u2019est l\u2019\u00e9crivain imbu de lui-m\u00eame, alors que tout indique que cette relation est sans avenir. Pure vue de l\u2019esprit dont la cons\u00e9quence est une vuln\u00e9rabilit\u00e9 accrue de Gabrielle, une d\u00e9pression aigu\u00eb et l\u2019envie de mourir, selon ce que rapporte sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Cette hantise du n\u00e9ant Mika (<em>Merci pour le chocolat<\/em>) la partage. Peu avant son arrestation probable, elle confesse \u00e0 son mari Andr\u00e9 (Jacques Dutronc)\u00a0: <em>\u00ab\u00a0J\u2019ai m\u00eame pas demand\u00e9 \u00e0 vivre, je ne suis rien. Je suis une pi\u00e8ce rapport\u00e9e\u00a0\u00bb<\/em>, comme si en d\u00e9pit de sa situation sociale ais\u00e9e, de l\u2019estime d\u2019autrui et de l\u2019affection de ses proches elle n\u2019avait aucune image d\u00e9finie d\u2019elle-m\u00eame et ne pouvait affirmer son existence qu\u2019en supprimant celles qui menacent sa stabilit\u00e9\u00a0: Lisbeth, la premi\u00e8re \u00e9pouse d\u2019Andr\u00e9 qu\u2019elle a empoisonn\u00e9e, et Jeanne, la jeune pianiste qui croit \u00eatre et est peut \u00eatre la fille d\u2019Andr\u00e9, dont elle t\u00e2che de provoquer la mort. L\u2019amour qu\u2019\u00e9prouve Mika, mais est-ce de l\u2019amour\u00a0?, requiert une exclusivit\u00e9 totale. Elle veut tout donner et tout recevoir mais ici encore le masque de l\u2019indiff\u00e9rence occulte la torture int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Chabrol disait \u00e9viter toute explication r\u00e9ductrice d\u2019un comportement, pourtant un trait singulier caract\u00e9rise certains de ses personnages f\u00e9minins perturb\u00e9s\u00a0: une ascendance familiale opaque. Dans <em>Merci pour le chocolat <\/em>Mika dit \u00eatre une enfant adopt\u00e9e et Jeanne pr\u00e9tend \u00eatre ou voudrait \u00eatre la fille du pianiste Andr\u00e9 Polonski. Dans <em>La demoiselle d\u2019honneur <\/em>Santa affirme que sa m\u00e8re est morte alors que plus tard Philippe rencontre une femme qui pr\u00e9tend \u00eatre la m\u00e8re de Senta, dans <em>Betty <\/em>la protagoniste dit avoir perdu son p\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e2ge de huit ans et il semble que Gabrielle (<em>La fille coup\u00e9e en deux<\/em>) soit orpheline de p\u00e8re. Violette Nozi\u00e8re elle souhaite tuer ses parents, ce qui est une mani\u00e8re de nier leur existence, quant \u00e0 tante Line (<em>La fleur du mal<\/em>) elle n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 tuer son p\u00e8re collaborateur pendant l\u2019Occupation.<\/p>\n<p>Les surr\u00e9alistes nous rappelaient qu\u2019il est dangereux de se pencher vers l\u2019int\u00e9rieur. En d\u00e9liant la toute-puissance de la pens\u00e9e Chabrol le clinicien annihile les sentiments de ses personnages ou du moins les \u00e9rode et l\u2019amour devient un leurre qui les m\u00e8ne vers une sorte de <em>no man\u2019s land<\/em> mental. Commence alors le voyage sans retour des amours borderline de ceux et celles qui marchent les yeux ferm\u00e9s en qu\u00eate de l\u2019objet d\u2019un d\u00e9sir inconnu et inqui\u00e9tant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Una reflexi\u00f3n sobre el \u00ab\u00a0amor loco\u00a0\u00bb o cuando enloquece los personajes de Claude Chabrol se sienten cautivos e impulsados a cometer \u00ab\u00a0locuras\u00a0\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6627,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[267,268,269,270,271,272,273,274,275,276,277],"class_list":["post-6623","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-cine-europeo","tag-claude-chabrol","tag-francois-berleand","tag-francois-cluzet","tag-isabelle-huppert","tag-jean-yanne","tag-ludivine-sagnier","tag-maurice-ronet","tag-michel-bouquet","tag-sandrine-bonnaire","tag-stephane-audran","tag-suzanne-flon"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6623","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6623"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6623\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6627"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6623"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6623"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6623"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}