{"id":6569,"date":"2021-10-23T15:44:59","date_gmt":"2021-10-23T15:44:59","guid":{"rendered":"https:\/\/florealpeleato.com\/?p=6569"},"modified":"2021-10-23T15:44:59","modified_gmt":"2021-10-23T15:44:59","slug":"une-vie-a-lest-deden","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/une-vie-a-lest-deden\/","title":{"rendered":"Une vie \u00e0 l&rsquo;Est d&rsquo;\u00c9den"},"content":{"rendered":"<p>Art\u00edculo publicado en abril de 2004 (n\u00ba 518 de la revista Positif)<\/p>\n<p>\u00c0 la lecture de l\u2019autobiographie d\u2019Elia Kazan, intitul\u00e9e <em>Une vie, <\/em>revient en m\u00e9moire l\u2019usage des anciens qui extirpaient les entrailles pour comprendre le sort de l\u2019homme. Certains artistes en effet extraient de la vie les substances les plus enfouies. Il faut pour accomplir une telle t\u00e2che l\u2019honn\u00eatet\u00e9 d\u2019un homme que la lucidit\u00e9 n\u2019effraie pas, car la profondeur peut produire le vertige mais aussi le d\u00e9go\u00fbt. Les \u0153uvres de tels artistes ne comptent pas parmi les plus neuves, les plus originales, ni peut-\u00eatre les plus brillantes mais parmi les plus intenses et les plus profondes. Ainsi en est-il de Kazan. D\u2019ailleurs, cons\u00e9quent dans ses choix, il \u00e9crit : <em>\u201cLa valeur d\u2019un artiste se mesure \u00e0 l\u2019aune de sa profondeur, pas \u00e0 celle de son registre\u201d<\/em> (1).<\/p>\n<p>Si profondeur il y a chez Kazan, elle ne repose pas sur une pens\u00e9e forte \u2013 m\u00eame si l\u2019intelligence est patente \u2013 mais sur l\u2019acuit\u00e9 de sa vision gr\u00e2ce \u00e0 laquelle tout \u00e0 coup l\u2019exp\u00e9rience de chacun devient exceptionnelle. <em>\u201cLorsqu\u2019on le renvoie chez lui, le public doit s\u2019\u00e9merveiller de la richesse et de la complexit\u00e9 de la vie, de son myst\u00e8re et des contradictions, qui d\u00e9fient l\u2019entendement. Un th\u00e8me qui peut \u00eatre ramass\u00e9 en une seule phrase trahit in\u00e9vitablement une simplification de la vie \u2013 et l\u2019inanit\u00e9 de celui-ci\u201d<\/em> . Cette r\u00e9flexion nous rappelle \u00e0 quel point r\u00e9sumer, par exemple, l\u2019intrigue du <em>Fleuve sauvage <\/em>est appauvrissante. La profondeur se glisse dans ses interstices car Kazan use peu des ressorts discursifs et moins encore des s\u00e9ductions de la dramaturgie afin de respecter l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 des points de vue moraux. <em>\u201cCe film est l\u2019un des mes pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s, \u00e0 cause de l\u2019ambivalence sociale\u201d <\/em>.<\/p>\n<p>Il a compris au contact de Tennessee Williams qu\u2019<em>\u201dun v\u00e9ritable artiste doit avoir le courage de r\u00e9v\u00e9ler ce que le reste de l\u2019humanit\u00e9 dissimule\u201d<\/em>. Pour Kazan r\u00e9v\u00e9ler l\u2019essence de l\u2019homme conduit \u00e0 explorer ce qui dans chacun de nous est commun : l\u2019homme d\u00e9doubl\u00e9 qui ploie sous la faiblesse et les vell\u00e9it\u00e9s. L\u2019homme est, tour \u00e0 tour, Abel et Ca\u00efn, s\u00e9dentaire et nomade, tra\u00eetre et h\u00e9ros, ami sinc\u00e8re et dissimulateur, fils prodigue et fils mod\u00e8le, mari infid\u00e8le et amant ingrat. C\u2019est ainsi qu\u2019il se montre dans son autobiographie : en chair vive. Cette obstination \u00e0 montrer l\u2019homme tel qu\u2019il est le rend r\u00e9tif envers un personnage sympathique qui obtient d\u2019embl\u00e9e l\u2019adh\u00e9sion du public. Souvenons-nous aussi de son refus d\u2019id\u00e9aliser l\u2019atticisme de la cit\u00e9 ath\u00e9nienne consid\u00e9r\u00e9e comme une Arcadie philosophique pour souligner l\u2019esclavage dans lequel vivait le plus grand nombre (2).<\/p>\n<p>D\u00e8s <em>Viva Zapata<\/em> Kazan fait face \u00e0 l\u2019imperfection ca\u00efnite de l\u2019homme pour fouailler nos consciences avec la compassion de celui qui comprend au lieu de juger, de celui qui cesse de s\u2019appesantir sur lui-m\u00eame pour s\u2019ouvrir aux autres. Cette compr\u00e9hension de l\u2019\u00eatre humain cro\u00eet surtout chez les portraitistes aptes \u00e0 capter la profondeur mieux que chez les visionnaires dont l\u2019ampleur des vues nous subjugue. Dans <em>America, America<\/em>, qui a pour socle un mythe et pour ferment un souvenir familial, confluent la vision \u00e9motionnelle du portraitiste et celle, r\u00e9flexive, du visionnaire. D\u00e9j\u00e0 dans <em>Un homme dans la foule<\/em> pointait la volont\u00e9 de trouver ce pr\u00e9cieux alliage, sans pour autant y r\u00e9ussir.<\/p>\n<p>Mais cette compr\u00e9hension signifie aussi le refus de l\u2019hypocrisie, du gr\u00e9garisme, de la ti\u00e9deur que l\u2019on confond avec la vertu. Cette transgression, plus politique qu\u2019il n\u2019y para\u00eet, \u00e9merge dans <em>Sur les quais<\/em> mais plus encore dans <em>\u00c0 l\u2019est d\u2019Eden<\/em>, <em>Un homme dans la foule <\/em>et surtout dans <em>Les Visiteurs.<\/em> Ainsi, aux puissants de l\u2019Am\u00e9rique, Kazan brise les reins (Lonesome Rhodes, Monroe Stahr, Emiliano Zapata, Ace Stamper, Johnny Friendly, Adam Trask, Eddie Anderson, et, dans une moindre mesure, Chuck Glover) ; aux humbles, ou plut\u00f4t aux humili\u00e9s, il accorde sa gr\u00e2ce. De plus, la perception biblique du monde de cet ath\u00e9e s\u2019est \u00e9panouie dans l\u2019Am\u00e9rique hant\u00e9e par l\u2019Ancien Testament et ses proph\u00e8tes. D\u2019ailleurs, tel homme na\u00eet p\u00e8re, tel autre demeure fils au long de sa vie et Kazan fut un jeune patriarche \u2013 admir\u00e9 avant d\u2019avoir trente ans \u2013 en dette \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son p\u00e8re, il l\u2019avoue ais\u00e9ment. Il aspire \u00e0 tr\u00f4ner parmi ses enfants et ses petits-enfants \u00e0 l\u2019image de ces satrapes d\u2019Asie mineure, son berceau, moins pour exercer un pouvoir que pour voir l\u2019\u0153uvre du temps. Une tr\u00e8s br\u00e8ve sc\u00e8ne au d\u00e9but d\u2019<em>America, America <\/em>montre Stavros baisant la main de son p\u00e8re puis recevant de lui une gifle et ensuite sa b\u00e9n\u00e9diction sous forme d\u2019accolade. Ce seul geste contient tous les \u00e9lans contradictoires de ses personnages. On sait la place que tient la mort du p\u00e8re dans son oeuvre (<em>\u00c0 l\u2019est d\u2019Eden, La Fi\u00e8vre dans le sang, L\u2019Arrangement; <\/em>le p\u00e8re est, dans<em> America America,<\/em> le seul qui ne part vers la terre de promission) et l\u2019acte d\u2019all\u00e9geance de Stavros traverse son \u0153uvre comme un miroir d\u00e9poli qui cache \u00e0 peine l\u2019image de son auteur.<\/p>\n<p>Point de trag\u00e9die chez lui, mais le drame, tant\u00f4t cocasse, tant\u00f4t grave, d\u2019\u00eatre homme, comme dans <em>La R\u00e8gle du jeu<\/em>, le film, dit-il, le plus proche de sa sensibilit\u00e9. Point de grandeur si ce n\u2019est celle de la blessure surmont\u00e9e (Cal dans <em>\u00c0 l\u2019est d\u2019Eden<\/em>), de l\u2019\u00e9nergie qui jamais ne renonce (Stavros dans <em>America, America<\/em>) voire de la m\u00e9diocrit\u00e9 assum\u00e9e (Stavros, Terry Maloy dans <em>Sur les quais<\/em>,\u00a0 Eddie Anderson dans <em>L\u2019Arrangement<\/em>). \u00c0 l\u2019image de Willy Lohman, le protagoniste de\u00a0 <em>Mort d\u2019un commis voyageur<\/em>, son \u0153uvre th\u00e9\u00e2trale pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, qui doit assumer qu\u2019il s\u2019est <em>\u201ctromp\u00e9 de r\u00eave\u201d<\/em>. Mais il faut signaler qu\u2019\u00e0 la douleur st\u00e9rile des regrets n\u00e9s de r\u00eaves adolescents, il pr\u00e9f\u00e8re la d\u00e9chirure f\u00e9conde du remords de l\u2019homme qui na\u00eet \u00e0 lui-m\u00eame ensauvag\u00e9 plut\u00f4t que libre. N\u2019est vivant chez Kazan que celui qui est pr\u00eat \u00e0 souffrir et \u00e0 faire souffrir pour devenir lui-m\u00eame et qui, tels Deanie et Bud dans <em>La Fi\u00e8vre dans le sang<\/em>, accepte l\u2019id\u00e9e d\u2019un <em>\u201cbonheur limit\u00e9\u201d<\/em> sans lequel l\u2019on s\u2019expose \u00e0 la n\u00e9vrose.<a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/Splendor-1.jpg\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6571 alignright\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/Splendor-1-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/Splendor-1-300x169.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/Splendor-1-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/Splendor-1-768x432.jpg 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/Splendor-1.jpg 1280w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard, Eddie Anderson dans <em>L\u2019Arrangement <\/em>\u00a0est la manifestation la plus vive de cette fragilit\u00e9 car il d\u00e9couvre, alors que le succ\u00e8s l\u2019accompagne, que sa vie lui \u00e9chappe. Kazan \u00e9crit : <em>\u201cSouvent j\u2019avais eu envie de repartir de z\u00e9ro, un souhait que j\u2019\u00e9prouverais continuellement tout au long de ma vie \u2013 \u00eatre enterr\u00e9 et rena\u00eetre de mes cendres&#8230;\u201d<\/em>. D\u2019\u00e9vidence derri\u00e8re Florence et Gwen se profilent sa premi\u00e8re \u00e9pouse Molly Day Thatcher et sa deuxi\u00e8me \u00e9pouse Barbara Loden. Une nouvelle fois un personnage de Kazan se trouve mis en demeure de choisir entre l\u2019ordre et le d\u00e9sordre, entre l\u2019ancien et le nouveau.<\/p>\n<p>Ce besoin de rupture lui para\u00eet \u00eatre l\u2019un des aiguillons de la vie affective de l\u2019artiste : <em>\u201cJ\u2019avais fini par me poser cette question : la plupart des artistes ne veulent-ils pas \u00eatre plusieurs personnes en m\u00eame temps, ne rien rater des possibilit\u00e9s de la vie&#8230;\u201d <\/em>. Molly, avec qui il partagea trente et un ans de vie commune et qui fut la m\u00e8re de quatre de ses enfants, qui \u00e9tait cultiv\u00e9e, intelligente et incarnait en toute chose la correction et la droiture, cette femme, qui sans cesse l\u2019appuya, fut \u00e0 ses yeux un frein \u00e0 sa nature d\u2019artiste. Souvent la rupture est source de culpabilit\u00e9, autant qu\u2019elle lib\u00e8re. Et, n\u2019en d\u00e9plaise aux bien-pensants prompts aux mercuriales, les ruptures sont des jalons fortifiants. Cependant, l\u2019absence relative du sentiment de culpabilit\u00e9 dans son \u0153uvre, quoi qu\u2019on en dise, \u2013 sauf dans le m\u00e9connu <em>Les Visiteurs <\/em>tendu comme la corde d\u2019un arc, construit \u00e0 partir des cons\u00e9quences d\u2019un acte <em>\u2013<\/em>, ouvre la voie aux expressions contemporaines de l\u2019angoisse.<\/p>\n<p>Face aux faux-monnayeurs de la modernit\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e, Kazan a t\u00e2ch\u00e9 de maintenir une coh\u00e9rence, au risque de creuser le m\u00eame sillon. Pourtant une fois au moins les coquetteries formelles du moment ont terni un film :\u00a0 <em>L\u2019Arrangement<\/em>, hybride et tiraill\u00e9, qui se laisse trop deviner malgr\u00e9 sa solidit\u00e9. Au besoin pu\u00e9ril de se complaire en de fausses provocations \u2013 les vraies sont involontaires et\u00a0 d\u00e9rangeantes \u2013 il pr\u00e9f\u00e8re la mise \u00e0 un, convaincu de : <em>\u201c&#8230; ce que doivent croire les \u00e9crivains : que lorsque je parle de moi, je parle de vous\u201d<\/em>. \u00c0 la diff\u00e9rence de nombre de cin\u00e9astes qui s\u2019enlisent lorsqu\u2019ils parlent d\u2019eux-m\u00eames, Kazan, lui, se d\u00e9passe. Afin de partager une \u00e9motion avec le spectateur, il part pour chaque \u0153uvre \u00e0 la recherche d\u2019un noyau dur, fort, sans lequel un film chanc\u00e8le, en d\u00e9pit d\u2019excellences. D\u2019o\u00f9\u00a0 son attachement \u00e0 la pierre angulaire qu\u2019est pour lui le sc\u00e9nario qu\u2019il souhaite \u00e9crit par un \u00e9crivain qui fait appel \u00e0 son v\u00e9cu plut\u00f4t que par un pur sc\u00e9nariste. L\u2019important est pour lui de pr\u00e9server sous l\u2019\u00e9corce le n\u0153ud du drame de sorte que toute tentative pour se d\u00e9tacher du corps du film le d\u00e9range, comme lui d\u00e9plut la musique de L\u00e9onard Bernstein (<em>Sur les quais<\/em>) qu\u2019il estimait envahissante. Parce qu\u2019il ne croit pas en la technique mais tient \u00e0 l\u2019\u00e9paisseur romanesque, parce qu\u2019il accorde plus d\u2019importance aux personnages qu\u2019\u00e0 la trame dont l\u2019efficacit\u00e9 est somme toute ext\u00e9rieure, il cherche la v\u00e9racit\u00e9 des actions dramatiques et son corollaire, l\u2019int\u00e9riorit\u00e9. C\u2019est ainsi que nous pouvons comprendre : <em>\u201cLa cam\u00e9ra ne regarde pas un visage, elle regarde \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de celui-ci\u201d<\/em>.\u00a0 Sonder l\u2019autre par le regard dit encore la volont\u00e9 d\u2019\u00eatre profond autant que le besoin de d\u00e9voiler, quitte \u00e0 blesser. Son regard,d\u2019abord scrutateur, est devenu au fil des ans plus cl\u00e9ment et parfois contemplatif. Chacun se souvient des visages, surtout des visages de femmes vibrantes, qu\u2019il a film\u00e9s. Il faut une qualit\u00e9 d\u2019\u00e9coute rare pour saisir avec une telle justesse les troubles et les lueurs d\u2019un \u00eatre qui change devant nous. Nous en oublions presque la beaut\u00e9 de la photographie, car il n\u2019a jamais \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son mat\u00e9riau une attitude d\u2019esth\u00e8te ou de commissaire-priseur.<a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/wild-river-1960-2.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6573 alignright\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/wild-river-1960-2-300x124.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"124\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/wild-river-1960-2-300x124.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/wild-river-1960-2-768x317.jpg 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/wild-river-1960-2.jpg 800w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Parler de nous c\u2019est aussi affirmer ce besoin d\u2019introspection qui l\u2019a conduit \u00e0 la litt\u00e9rature, car : <em>\u201cMa vie la plus intense a toujours \u00e9t\u00e9 ma vie int\u00e9rieure\u201d<\/em>. Les performances d\u2019acteurs, dont les soubresauts \u00e9pidermiques lui ont donn\u00e9 la gloire au cours des ann\u00e9es cinquante, paraissent contredire ce propos ; n\u00e9anmoins les havres de paix\u00a0 annon\u00e7aient l\u2019apesanteur du beau vaisseau fant\u00f4me qu\u2019est<em> Le Dernier nabab<\/em>.<\/p>\n<p>Qui plus est, selon Kazan le talent repose sur un lit de souffrance dont l\u2019artiste doit peu \u00e0 peu s\u2019affranchir pour parvenir \u00e0 pleine maturation, sous peine de c\u00e9der aux objurgations des philistins : <em>\u201c&#8230; J\u2019ai not\u00e9 une constante chez eux qui poss\u00e8dent ces qualit\u00e9s myst\u00e9rieuses : tr\u00e8s souvent, une blessure leur a \u00e9t\u00e9 inflig\u00e9e quand ils \u00e9taient jeunes : elle les a\u00a0 pouss\u00e9s \u00e0 redoubler d\u2019efforts et elle a aiguis\u00e9 leur sensibilit\u00e9. Le talent, le g\u00e9nie sont la cro\u00fbte sur cette blessure&#8230; \u201c<\/em>. Il semble, de fait, que la souffrance ait nourri l\u2019\u0153uvre \u00e0 venir, devenant ainsi sa s\u00e8ve et son poison, d\u2019autant qu\u2019il ne cache pas son besoin de reconnaissance \u2013 comme Cal \u2013 et sa t\u00e9nacit\u00e9 qui l\u2019emporte sur tous les obstacles. Peut-\u00eatre cette souffrance l\u2019a conduit \u00e0 donner la parole \u00e0 des personnages attachants mais peu s\u00e9duisants.<\/p>\n<p><em>\u201cMoins on met de mains \u00e0 la p\u00e2te, moins on a recours aux sept vertus fatales (\u00e9quit\u00e9, \u00e9quilibre, tol\u00e9rance, humilit\u00e9, raison, ouverture d\u2019esprit, etc) meilleur est le produit fini\u201d<\/em> . Voil\u00e0 qui va \u00e0 l\u2019encontre des d\u00e9clarations d\u00e9magogiques qui feignent la modestie pour exalter le travail d\u2019\u00e9quipe. S\u2019il est acerbe, Kazan est aussi g\u00e9n\u00e9reux et n\u2019a jamais assez de mots pour reconna\u00eetre l\u2019apport de ses collaborateurs. Pour autant qu\u2019il soit un \u00e9lu, l\u2019artiste, semble nous dire Kazan, en aucun cas ne doit ch\u00e9rir l\u2019arrogance des martyrs. Il compatit bien plus au sort de ces g\u00e9nies esseul\u00e9s, tels Orson Welles, Harold Clurman et Clifford Oddets, qu\u2019il compare \u00e0 des baleines \u00e9chou\u00e9es, us\u00e9es par l\u2019indiff\u00e9rence et la fiert\u00e9 bless\u00e9e. Kazan \u00e9crit n\u2019avoir de talent que pour filmer des histoires qui lui soient proches. Il ajoute qu\u2019il ne sait aborder les classiques, n\u2019a gu\u00e8re d\u2019imagination et utilise au plus mal les ressources visuelles. Sans doute \u00e9tait-ce vrai \u00e0 ses d\u00e9buts, encore qu\u2019ait \u00e9clos un talent lyrique sans pareil. Pourtant au del\u00e0 de la lucidit\u00e9 poind un besoin de se ch\u00e2tier.<\/p>\n<p>Il semble oublier qu\u2019un cin\u00e9aste digne de ce nom obtient de ses collaborateurs le meilleur d\u2019eux-m\u00eames. Oublions un instant les com\u00e9diens si souvent mentionn\u00e9s et citons plut\u00f4t les sc\u00e9naristes, William Inge, Paul Osborn, Bud Schulberg, voire Richard Murphy auteur des sous-estim\u00e9s <em>Panique dans la rue <\/em>et <em>Boomerang<\/em> ; les directeurs de la photographie Harry Stradling, Boris Kaufman, Ellsworth Fredericks, Ted Mac Cord, Joe Mac Donald ; les compositeurs David Amran et Manos Hadjidakis et la grande dame du montage qu\u2019est Dede Allen.<a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/America-1.webp\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6572 alignright\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/America-1-300x218.webp\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"218\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/America-1-300x218.webp 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/America-1-1024x745.webp 1024w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/America-1-768x559.webp 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/America-1.webp 1200w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Quant au spectateur d\u2019aujourd\u2019hui il est quelque peu pr\u00e9venu en sa d\u00e9faveur car, c\u2019est entendu, l\u2019outrance a g\u00e2t\u00e9 certains de ses films et non des moindres (<em>Un tramway nomm\u00e9 d\u00e9sir, \u00c0 l\u2019est d\u2019Eden, Baby Doll, Un homme dans la foule<\/em>) et les modes l\u2019ont \u00e9cart\u00e9 du panth\u00e9on. D\u2019autre part, les arguments sp\u00e9cieux de l\u2019Histoire officielle ont t\u00f4t fait de d\u00e9signer les coupables. Au fa\u00eete de son \u00e9difice, trois \u0153uvres majeures : <em>Le Fleuve sauvage, La Fi\u00e8vre dans le sang, America, America<\/em> qui, peu ou prou, ont \u00e9t\u00e9 des \u00e9checs commerciaux. C\u2019est peu, dira-t-on, et l\u2019on aura tort. C\u2019est \u00e9norme, car, si l\u2019on veut bien cesser de croire \u2013 ou de feindre croire \u2013 que tout film d\u2019un grand cin\u00e9aste est un chef-d\u2019\u0153uvre, demandons-nous combien de cin\u00e9astes sont les auteurs de trois ou quatre films vraiment m\u00e9morables ?<\/p>\n<p>Si la faille par laquelle s\u2019insinue le Temps est bien le sceau des cin\u00e9mas modernes, alors nombreux sont les cin\u00e9astes qui peuvent puiser dans son \u0153uvre dans laquelle abondent les moments o\u00f9 la narration cesse pour saisir le seul passage du temps. Sans doute est-ce l\u00e0 un de ses legs les plus pr\u00e9cieux. On reconna\u00eet certains cin\u00e9astes \u00e0 leurs cadrages, \u00e0 leur lumi\u00e8re, Kazan est lui tout entier dans son tempo si difficile \u00e0 d\u00e9crire. Qu\u2019y-a-il d\u2019ailleurs de plus intime que notre perception du temps ? Toute sc\u00e8ne dramatique contient des pr\u00e9mices, un d\u00e9veloppement, et des cons\u00e9quences, et Kazan, fid\u00e8le \u00e0 ses origines th\u00e9\u00e2trales, \u00e0 ses convictions romanesques, \u00e0 son go\u00fbt de la lutte, privil\u00e9gie une sorte de lente semaison. Jamais ses films, m\u00eame les plus compos\u00e9s, ne semblent pens\u00e9s en termes de plans mais en sc\u00e8nes, en blocs de temps. Il comprime et dilate des strates de pr\u00e9sents s\u00e9diment\u00e9s qui donnent \u00e0 ses films leur imm\u00e9diatet\u00e9 et d\u00e9gagent l\u2019impression d\u2019un pass\u00e9 jamais effac\u00e9. Tant \u00e0 la lecture d\u2019<em>Une vie<\/em>\u00a0 que de ses romans touffus nous sentons aussi l\u2019\u00e9treinte du temps \u00e9gren\u00e9 dans une vie d\u2019homme.<\/p>\n<p>Son \u0153uvre s\u2019apparente \u00e0 un arbre vigoureux dont les beaux fruits tardifs ont pu certes d\u00e9courager ceux qui n\u2019aiment rien moins tant que les \u00e9clats de jeunesse. Alors que certains cin\u00e9astes dominent leur forme d\u2019expression avant m\u00eame d\u00b4\u00eatre adultes \u2013 ces films-l\u00e0 \u00e9blouissent plus qu\u2019ils n\u2019\u00e9meuvent et leur impact est peu durable car le brio tient lieu de vision du monde \u2013 la maturit\u00e9 \u00e9motionnelle a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 chez Kazan la maturit\u00e9 du metteur en sc\u00e8ne. Pour cette raison ses films les plus beaux atteignent \u00e0 la profondeur par le biais de la simplicit\u00e9 enfin conquise.<\/p>\n<p>Nulle trace d\u2019hypostase dans son art nourricier gorg\u00e9 d\u2019humus et d\u2019eau et pourtant au terme de son autobiographie une affirmation surprenante : <em>\u201cLa chair et l\u2019\u00e2me sont interd\u00e9pendantes en effet \u201d<\/em> . Ainsi, l\u2019immanence apparente de ses films contiendrait le germe d\u2019une transcendance, instill\u00e9e peut-\u00eatre \u00e0 son insu. Alors affleure dans notre m\u00e9moire l\u2019\u00e9piphanie des \u00e9motions qu\u2019il a film\u00e9e. Elia Kazan a film\u00e9 la f\u00ealure de l\u2019homme chass\u00e9 de l\u00b4Eden qui trouve la voie d\u2019une vie heureuse et douloureuse sans \u00eatre r\u00e9dim\u00e9. La chose est rare et belle. C\u2019est l\u2019\u0153uvre d\u2019une vie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ol>\n<li>L.es propos de Kazan sont tir\u00e9s de son autobiographie, <em>Une vie, <\/em>Grasset, 1989.<\/li>\n<li>Voir Chris Marker, <em>L\u00b4h\u00e9ritage de la chouette, <\/em>1989.<\/li>\n<\/ol>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En este art\u00edculo publicado en 2004 trat\u00e9 de destacar algunos rasgos frecuentes en la obra de Elia Kazan a partir de la lectura de su autobiograf\u00eda.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6570,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[7],"tags":[248,249,250,251,252,163,253,254,255,256,257,258,259,260,261],"class_list":["post-6569","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-cine-americano","tag-borsi-kaufman","tag-budd-schulberg","tag-clifford-oddets","tag-davdi-amran","tag-dede-allen","tag-elia-kazan","tag-ellesworth-fredericks","tag-harry-stradling","tag-joe-mc-donald","tag-lee-remick","tag-manos-hadjikakis","tag-marlon-brando","tag-montgomery-clift","tag-ted-mc-cord","tag-william-inge"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6569","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6569"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6569\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6570"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6569"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6569"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6569"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}