{"id":6397,"date":"2019-04-30T14:42:56","date_gmt":"2019-04-30T14:42:56","guid":{"rendered":"http:\/\/florealpeleato.com\/?p=6397"},"modified":"2019-04-30T14:42:56","modified_gmt":"2019-04-30T14:42:56","slug":"6397-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/6397-2\/","title":{"rendered":"Retable de don Ra\u00fal et don Miguel, Myst\u00e8res de Lisbonne, souvenir de Cervant\u00e8s"},"content":{"rendered":"<p>Il est difficile de croire que Ra\u00fal Ruiz n\u2019ait pas pas go\u00fbt\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ivresse l\u2019enchev\u00eatrement des r\u00e9cits ench\u00e2ss\u00e9s dans<em> Don Quichotte de la Manche, <\/em>au point d\u2019en nourrir subrepticement les m\u00e9andres narratifs de ses films o\u00f9 s\u2019affirme la toute-puissance de la fiction soumise \u00e0 un narrateur qui se joue du spectateur avec son consentement. Jamais Ruiz n\u2019a adapt\u00e9 Cervant\u00e8s, mais sa trace est sous-jacente, plus particuli\u00e8rement dans le tardif <em>Myst\u00e8res de Lisbonne <\/em>(2010).<\/p>\n<p>Ce film repose sur l\u2019adaptation \u00e9crite par Carlos Saboga du premier roman de Camilo Castelo Branco, mais Ruiz s\u2019empare de la nature feuilletonesque du mat\u00e9riau pour forger des destin\u00e9es quichottesques travers\u00e9es par l\u2019obsession de l\u2019honneur, de la haute naissance et d\u2019une passion pure. La parent\u00e9 cervantine n\u2019est pas \u00e0 chercher dans la trame du film tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e des livres de l\u2019\u00e9crivain espagnol, ni dans ses personnages, pas davantage dans le romantisme d\u00e9l\u00e9t\u00e8re du film, plut\u00f4t dans le recours \u00e0 la dissimulation pour mieux narcotiser le spectateur d\u00e9rout\u00e9 par le biais de la volute et de l\u2019arabesque. Rien n\u2019est droit dans cette pens\u00e9e en mouvement, tout est courbe. Cette parent\u00e9 provient aussi de l\u2019h\u00e9ritage de motifs, \u00e0 commencer par celui du myst\u00e8re, fr\u00e9quent dans la seconde partie de l\u2019\u0153uvre de Cervant\u00e8s.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-8.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6403 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-8-300x148.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"148\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-8-300x148.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-8-1024x505.jpg 1024w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-8-768x379.jpg 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-8.jpg 1256w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>\u00ab\u00a0Le myst\u00e8re est attirant\u00a0\u00bb, dit le p\u00e8re Dinis \u00e0 la comtesse \u00c2ngela de Lima retir\u00e9e au couvent, \u00e0 la fin de la premi\u00e8re partie du film. Don Quichotte pourrait en dire autant quand il se pr\u00e9cipite t\u00eate baiss\u00e9e dans une \u00e9chapp\u00e9e belle pour \u00e9viter le r\u00e9el imm\u00e9diat. Et le myst\u00e8re est attirant parce qu\u2019il est une voie d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la connaissance, opaque certes et ici ramifi\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 l\u2019extr\u00eame. \u00c0 cet \u00e9gard, Ruiz puise chez l\u2019Espagnol le plaisir \u00e0 se perdre dans un labyrinthe borg\u00e9sien avant la lettre.<\/p>\n<p>Cervant\u00e8s fa\u00e7onne dans<em> Don Quichotte <\/em>un fourre-tout prodigieux dont les audaces narratives font encore p\u00e2lir de jalousie. En voici trois. Le premier narrateur suspend le cours d\u2019un duel au chapitre\u00a0VIII de la premi\u00e8re partie, en une sorte d\u2019arr\u00eat sur image, parce qu\u2019il ne sait comment continue son histoire puis d\u00e9clare au d\u00e9but du chapitre suivant que le v\u00e9ritable auteur du livre est un certain Cide Hamete Benengeli, dont il trouve par hasard \u00e0 Tol\u00e8de le manuscrit original \u00e9crit en arabe qu\u2019il fait traduire en espagnol par un Morisque afin reprendre le fil de son r\u00e9cit.\u00a0 Jusqu\u2019ici cela pourrait s\u2019intituler <em>Les Trois Couronnes de l\u2019hidalgo.<\/em><\/p>\n<p>Aux chapitres\u00a0II et III de la <em>Seconde Partie<\/em>, quelques semaines \u00e0 peine apr\u00e8s avoir v\u00e9cu leurs aventures, don Quichotte et Sancho Panza d\u00e9couvrent \u00eatre devenus, selon le bachelier Samson Carrasco, des personnages de fiction sous la plume de Cide Hamete \u2013 cela gr\u00e2ce au sortil\u00e8ge d\u2019un magicien, sugg\u00e8re Don Quichotte. Ici on pencherait pour <em>L\u2019Hypoth\u00e8se du livre vol\u00e9.<\/em><\/p>\n<p>Enfin, au chapitre\u00a0LXXII de la <em>Seconde Partie<\/em>, Cervant\u00e8s int\u00e8gre \u00e0 son roman le personnage d\u2019\u00c1lvaro Tarfe, invent\u00e9 par Avellaneda, l\u2019auteur pr\u00e9sum\u00e9 du <em>Quijote<\/em> apocryphe publi\u00e9 en 1614, soit un an avant l\u2019\u00e9dition de la <em>Seconde Partie<\/em>. Et, ce qui est vertigineux, don Quichotte exige d\u2019\u00c1lvaro Tarfe qu\u2019il d\u00e9clare devant le maire du village qu\u2019il ne l\u2019a jamais vu auparavant et que celui qui para\u00eet dans l\u2019autre livre sous son nom\u00a0 est un usurpateur, bien qu\u2019\u00c1lvaro Tarfe pr\u00e9tende avoir \u00e9t\u00e9 son ami intime. Le titre <em>G\u00e9n\u00e9alogie d\u2019un r\u00e9cit<\/em> s\u2019impose.<\/p>\n<p>On imagine Ruiz l\u2019illusionniste tout \u00e0 la joie de savourer ces mises en abyme soutenues par des faux-semblants, des narrateurs flous et des identit\u00e9s flottantes. Son film en regorge, que l\u2019on pense \u00e0 la succession de voix <em>off<\/em> incertaines et partielles. Ou encore au p\u00e8re Dinis, selon les circonstances personnage omniscient, t\u00e9moin, enqu\u00eateur, ou acteur impliqu\u00e9 au premier plan de l\u2019action, si bien que sa parole est sujette \u00e0 caution malgr\u00e9 sa bienveillance.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-2.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6401 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-2-300x166.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"166\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-2-300x166.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-2-1024x565.jpg 1024w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-2-768x424.jpg 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-2.jpg 1450w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Nous ne saurons pas avant la fin du roman si l\u2019ing\u00e9nieux hidalgo qui se fait appeler don Quichotte, le Chevalier \u00e0 la Triste Figure puis le Chevalier des Lions a pour nom v\u00e9ritable Alonso Quijano, Quesada ou Quijada. Cette incertitude des noms constelle aussi le film de Ruiz. On apprend \u00e0 Joao qu\u2019il est Pedro da Silva, le p\u00e8re Dinis\u00a0 dans des vies ant\u00e9rieures s\u2019est mu\u00e9 en Sabino Cabra ou Sebastiao de Melo, \u00c1lvaro de Albuquerque devient un pr\u00eatre sans nom, Elisa de Monfort se pare de celui de\u00a0 duchesse de Cliton. Et surtout Alberto de Magalhaes s\u2019est d\u2019abord appel\u00e9 Heliodoro, surnomm\u00e9 Mange-Couteaux, ensuite Tob\u00edas Navarro, puis Leopoldo Saavedra. Ce dernier nom, Saavedra, pure co\u00efncidence ou choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de Castelo Branco, a \u00e9t\u00e9 accol\u00e9 par Cervant\u00e8s \u00e0 son patronyme pour signer ses \u0153uvres litt\u00e9raires apr\u00e8s cinq ans de captivit\u00e9 \u00e0 Alger. Aujourd\u2019hui encore nul ne sait avec certitude pourquoi il a pris cette d\u00e9cision. Brouiller les pistes, voil\u00e0 l\u2019un des besoins les plus vivaces partag\u00e9s par l\u2019auteur de <em>Don Quichotte<\/em> et par le cin\u00e9aste.<\/p>\n<p>L\u2019art baroque s\u2019est repu des vanit\u00e9s du monde d\u2019ici-bas. On acc\u00e8de au grand th\u00e9\u00e2tre du monde par la porte principale ou par la plus modeste entr\u00e9e des artistes, pour ceux que le destin a confin\u00e9s dans une antichambre d\u00e9nu\u00e9e de confort.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-4.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6399 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-4-300x152.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"152\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-4-300x152.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-4-1024x517.jpg 1024w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-4-768x388.jpg 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-4.jpg 1200w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Le leitmotiv visuel du petit th\u00e9\u00e2tre offert par la comtesse \u00c2ngela \u00e0 son fils Pedro, annonc\u00e9 par les azulejos du g\u00e9n\u00e9rique puis par le drap peint de la premi\u00e8re s\u00e9quence, r\u00e9sume le d\u00e9fil\u00e9 \u00e0 venir des illusions en trompe l\u2019\u0153il. Plus tard, Pedro \u00e9coute la conversation entre le p\u00e8re Dinis et sa m\u00e8re pr\u00eate \u00e0 pardonner sa cruaut\u00e9 \u00e0 son mari mourant et leurs silhouettes paraissent devant l\u2019adolescent telles des figures de papier qu\u2019il fait tomber sur un coup de col\u00e8re. Ainsi, il devient d\u00e9miurge pour quelques secondes, mais, apr\u00e8s le duel avort\u00e9 avec Alberto de Magalhaes, il se sent \u00ab\u00a0comme une marionnette manipul\u00e9e par une main invisible\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre Ruiz s\u2019est-il souvenu du spectacle du marionnettiste Maese Pedro (chapitres\u00a0XXV et XXVI, <em>Seconde Partie<\/em>). Face \u00e0 la repr\u00e9sentation d\u2019un r\u00e9cit m\u00e9di\u00e9val, don Quichotte, qui ne sait plus distinguer les fronti\u00e8res du r\u00e9el, s\u2019emporte et d\u00e9truit le retable. Devant lui les marionnettes sont anim\u00e9es d\u2019une vie qui lui semble manquer aux hommes qui l\u2019entourent.\u00a0 Son exaltation abrasive est celle, beaucoup\u00a0 plus contenue mais non moins intense, qui agite les personnages du film prompts aux d\u00e9cisions abruptes. Pour manifester avec plus d\u2019insistance cette dimension m\u00e9canique, Ruiz souligne dans les sc\u00e8nes de bal la pose appuy\u00e9e de leurs invit\u00e9s. L\u2019incandescence des regards d\u2019\u00c1lvaro de Albuquerque et de Silvina lors de leur premi\u00e8re rencontre ne les emp\u00eache pas d\u2019\u00eatre d\u00e9lest\u00e9s de leur poids. Ruiz les filme \u00e9chappant aux lois de la gravit\u00e9 pour glisser et presque l\u00e9viter. Dans sa filmographie le r\u00e9el et le surr\u00e9el sont des voisins de palier qui vivent en bonne intelligence, et tant\u00f4t l\u2019un, tant\u00f4t l\u2019autre m\u00e8ne la danse. La raideur des personnages, minces quand ils ne sont pas longilignes \u2013 \u00e0 l\u2019exception du baron de S\u00e1 \u2013, film\u00e9s de loin et la plupart du temps en plans-s\u00e9quences, accentue l\u2019impression de mannequins r\u00e9gis par le protocole strict de l\u2019\u00e9poque et de leur classe sociale, ou en tout cas d\u2019individus priv\u00e9s de libre arbitre.<\/p>\n<p>Avant que ne commence un nouvel \u00e9pisode, le r\u00e9alisateur ins\u00e8re des cartons pour rappeler notre condition d\u00e9risoire d\u2019\u00eatres humains bouscul\u00e9s par le sort et contraints par une volont\u00e9 plus forte que la n\u00f4tre, c\u2019est-\u00e0-dire celle d\u2019un narrateur qui nous fait ployer \u00e0 loisir. Tous les personnages vivent en miroir avec la mort. Aucun n\u2019est \u00e9pargn\u00e9 par la grande visiteuse. Elle ne cesse de jouer sa m\u00e9lodie ent\u00eatante jusqu\u2019\u00e0 ce que nous acceptions enfin sa place dans le film\u00a0: la premi\u00e8re. Le pr\u00e9lat nomm\u00e9 autrefois \u00c1lvaro de Albuquerque, conscient de la fugacit\u00e9 de notre vie, dialogue chaque jour avec le cr\u00e2ne de sa m\u00e8re Silvina, comtesse de Viso. Cette th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 au go\u00fbt de cendre est manifeste aussi \u00e0 la fin de la <em>Seconde Partie<\/em> quand le marquis de Montezelos devenu aveugle et mendiant rencontre par hasard Pedro, qui n\u2019est autre que son petit-fils, dans le cimeti\u00e8re o\u00f9 g\u00eet sa propre fille \u00c2ngela de Lima, enterr\u00e9e dans une fosse commune et non dans le mausol\u00e9e qu\u2019il dit avoir fait b\u00e2tir. Cette sc\u00e8ne pourrait aussi \u00eatre tir\u00e9e de <em>Don Quichotte<\/em>. Elle y serait temp\u00e9r\u00e9e par une tonalit\u00e9 tragicomique, mais le d\u00e9guisement, le changement de statut social, les caprices du destin, la grandeur fl\u00e9chie par l\u2019adversit\u00e9 et cette capacit\u00e9 \u00e0 vivre obstin\u00e9ment dans l\u2019imaginaire ont une origine cervantine. Face au marquis d\u00e9chu apr\u00e8s son suicide manqu\u00e9 et ses biens dilapid\u00e9s, nous nous sentons des pantins plus fragiles qu\u2019un f\u00e9tu de paille.<\/p>\n<p>Cette th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 revendiqu\u00e9e atteint presque tous les personnages, t\u00f4t ou tard en repr\u00e9sentation, \u00e0 l\u2019exception de Pedro et de sa m\u00e8re \u00c2ngela. Un seul exemple suffira \u00e0 montrer comment Ruiz met en sc\u00e8ne le petit th\u00e9\u00e2tre des passions. Lorsque Alberto et Eugenia de Magalhaes craignent qu\u2019Elisa de Monfort ne perturbe leur vie matrimoniale, le r\u00e9alisateur les cadre de mani\u00e8re ostensible et bien peu r\u00e9aliste sous une table dont les pieds et le plateau cr\u00e9ent un surcadrage qui les emprisonne. Th\u00e9\u00e2trales et cervantines encore ces longues confessions qui sont des chausse-trapes pour mener \u00e0 un nouveau masque, car <em>Don Quichotte <\/em>est un roman dialogu\u00e9 aux deux tiers, sinon davantage, et se pr\u00eate \u00e0 ces digressions sans fin h\u00e9rit\u00e9es des contes m\u00e9di\u00e9vaux et orientaux que Ruiz aime par-dessus tout.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-7.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6402 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-7-300x147.png\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"147\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-7-300x147.png 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-7-768x376.png 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2019\/04\/Ruiz-7.png 841w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>\u00c0 la fin des <em>Myst\u00e8res de Lisbonne<\/em>, tout laisse supposer que l\u2019arborescence foisonnante du r\u00e9cit est peut \u00eatre n\u00e9e du songe de Pedro \u00e0 l\u2019article de la mort. \u00ab\u00a0J\u2019avais quinze ans, je ne savais pas qui j\u2019\u00e9tais\u00a0\u00bb, dit la voix <em>off<\/em> du jeune homme malade \u00e0 Tanger en \u00e9cho \u00e0 la premi\u00e8re phrase qu\u2019il prononce. \u00ab\u00a0J\u2019ignore combien de temps a pass\u00e9 entre le moment o\u00f9 je me suis \u00e9vanoui et le moment o\u00f9 j\u2019ai repris connaissance. J\u2019avais l\u2019impression de r\u00eaver\u2026\u00a0\u00bb dit-il au scribe assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du petit th\u00e9\u00e2tre de papier. Tout bascule alors.<\/p>\n<p>Cette mise en cause soudaine du sens de l\u2019histoire \u00e9voque don Quichotte dans son lit de mort. Comme au sortir d\u2019une longue l\u00e9thargie, il recouvre la raison et avoue avoir subi l\u2019influence nocive des romans de chevalerie. Et lui aussi a besoin de s\u2019\u00e9pancher avant de dicter ses derni\u00e8res volont\u00e9s. Rien ne prouve qu\u2019il n\u2019a pas feint la folie pour vivre libre. Rien non plus ne permet de savoir si Pedro, l\u2019orphelin en manque d\u2019amour, a b\u00e2ti cet immense \u00e9difice pour s\u2019accorder un peu d\u2019apaisement avant d\u2019entrer dans la mort.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9v\u00e9lation d\u2019un vertige temporel fait surtout penser \u00e0 l\u2019\u00e9pisode de la \u00ab\u00a0grotte de Montesinos\u00a0\u00bb (chapitres\u00a0XXII \u00e0 XXIV, <em>Seconde Partie<\/em>) dans lequel don Quichotte croit avoir s\u00e9journ\u00e9 trois jours au c\u00f4t\u00e9 du fameux h\u00e9ros m\u00e9di\u00e9val Montesinos alors qu\u2019aux dires de Sancho il y a dormi une heure. Tout ne serait alors qu\u2019illusion dans une fantaisie \u00e0 la lisi\u00e8re d\u2019un fantastique spectral. N\u2019est-ce pas d\u2019ailleurs la signification de la sc\u00e8ne ou Joao\/Pedro p\u00e9n\u00e8tre dans la chambre interdite o\u00f9 le p\u00e8re Dinis cache ses habits de gitan, d\u2019homme du monde et de soldat de l\u2019Empereur\u00a0? N\u2019est-ce pas aussi la teneur de la sc\u00e8ne dans laquelle Beno\u00eet de Montfort dit rencontrer le \u00ab\u00a0mort vivant\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire le fant\u00f4me du colonnel Ernest de Lacroze qu\u2019il a trahi pour \u00e9pouser Blanche de Clairmont, devenue Blanche de Montfort, m\u00e8re de la future Elisa de Montfort\u00a0? Le temps est aboli, l\u2019espace aussi.<\/p>\n<p>Rien dans <em>Myst\u00e8res de Lisbonne <\/em>ne semble issu directement du corpus cervantin, pourtant les influences les plus profondes sont des rivi\u00e8res souterraines dont le parcours sinueux affleure en surface peu avant de se jeter dans la mer. Combien de fois sommes-nous \u00e9tonn\u00e9s lorsqu\u2019un artiste cite une source d\u2019inspiration insoup\u00e7onn\u00e9e. Il faut imaginer le cin\u00e9aste et l\u2019\u00e9crivain r\u00e9unis derri\u00e8re une porte d\u00e9rob\u00e9e pour rire sans \u00eatre entendus. Sans doute Cervant\u00e8s chuchotait-il \u00e0 l\u2019oreille de son ami pendant son sommeil. \u00c0 coup s\u00fbr il a veill\u00e9 au chevet de Ra\u00fal Ruiz lorsque la mort lui a donn\u00e9 rendez-vous. \u00c0 coup s\u00fbr il a veill\u00e9 au chevet de Ra\u00fal Ruiz lorsque la mort lui a donn\u00e9 rendez-vous.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Art\u00edculo dedicado a \u00ab\u00a0Myst\u00e8res de Lisbonne\u00a0\u00bb (2010) de Ra\u00fal Ruiz, publicado en el n\u00ba 696 de la revista Positif en febrero de 2019. Forma parte del dossier \u00ab\u00a0Visions et merveilles de Raoul Ruiz\u00a0\u00bb coordinado por Fran\u00e7ois Thomas.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6398,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[223,224],"class_list":["post-6397","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-cine-europeo","tag-cervantes","tag-raoul-ruiz"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6397","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6397"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6397\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6398"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6397"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6397"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6397"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}