{"id":5861,"date":"2015-09-24T17:40:38","date_gmt":"2015-09-24T17:40:38","guid":{"rendered":"http:\/\/florealpeleato.com\/?p=5861"},"modified":"2015-09-24T17:40:38","modified_gmt":"2015-09-24T17:40:38","slug":"la-ronce-et-lespoir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/la-ronce-et-lespoir\/","title":{"rendered":"La Ronce et l&rsquo;espoir"},"content":{"rendered":"<p><strong>LA RONCE<\/strong><strong> ET<\/strong><strong> L\u2019ESPOIR<\/strong><\/p>\n<p>R\u00e9sum\u00e9 de l\u2019article\u00a0publi\u00e9 dans<em> La Retirada en images mouvantes<\/em>, dir. Michel Cad\u00e9, Cin\u00e9math\u00e8que euror\u00e9gionale, Institut Jean Vigo, Editions Trabucaire, 2010, p 15-23.<\/p>\n<p>Durant longtemps l\u2019exil des r\u00e9publicains espagnols en 1939 a \u00e9t\u00e9 voil\u00e9 d\u2019ombre, malg\u00e9 certaines images fortes et r\u00e9currentes. Depuis quelques ann\u00e9es les t\u00e9moignages affluent, les enqu\u00eates et les essais se multiplient mais il reste \u00e0 interroger le contenu et l\u2019organisation des images cin\u00e9matographiques qui ont \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9s \u00e0 la Retirada autrefois comme aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Resumen del art\u00edculo publicado en<em> La Retirada en images mouvantes<\/em>, dir. Michel Cad\u00e9, Cin\u00e9math\u00e8que euror\u00e9gionale, Institut Jean Vigo, Editions Trabucaire, 2010, p 15-23.<\/p>\n<p>Durante mucho tiempo el exilio de los republicanos espa\u00f1oles en 1939 permaneci\u00f3 a la sombra, a pesar de algunas im\u00e1genes fuertes y recurrentes. Desde hace unos a\u00f1os se multiplican los testimonios, las encuestas y los ensayos pero queda por analizar el contenido y el modo en que se organizan las im\u00e1genes cinematogr\u00e1ficas dedicadas a la Retirada, tanto anta\u00f1o como hoy d\u00eda.<\/p>\n<p><strong>LA RONCE ET L\u2019ESPOIR<\/strong><\/p>\n<p>Au commencement \u00e9tait une b\u00e9ance, l\u2019image invisible d\u2019un peuple en exil, insaisissable, <em>desdibujada<\/em> dirions-nous en espagnol, c\u2019est-\u00e0-dire estomp\u00e9e, mais qui l\u2019a effac\u00e9e\u00a0? Certains \u00eatres se consument souvent au nom d\u2019un id\u00e9al. L\u2019exil des r\u00e9publicains espagnols, appel\u00e9 en France Retirada, a l\u00e9gu\u00e9 l\u2019image d\u2019un peuple consum\u00e9 par un credo dont le feu ne cesse d\u2019attiser la pens\u00e9e, mais est-ce une image\u00a0? Plut\u00f4t une id\u00e9e, une matrice. Si b\u00e9ance il y a c\u2019est que l\u2019h\u00e9ritage de la II R\u00e9publique espagnole suscite davantage les \u00e9crits que les images. Po\u00e8mes et discours comm\u00e9moratifs, essais d\u2019historiens, recueil de t\u00e9moignages, enqu\u00eates de journalistes, loi dite de m\u00e9moire historique, oeuvres romanesques aident \u00e0 dire ce que l\u2019on ne peut ou ne sait voir. Afin de prendre conscience de l\u2019ampleur des faits rappelons ceci\u00a0: le 16 octobre 2008 le juge Baltazar Garz\u00f3n a d\u00e9clar\u00e9 que selon les sources consult\u00e9es 114.266 personnes ont disparu en Espagne dans un contexte de crimes de guerre contre l\u2019Humanit\u00e9 entre juillet 1936 et d\u00e9cembre 1951.<\/p>\n<p>Tout dans la longue marche des espagnols vers la France en 1939 \u00e9voque la flamme\u00a0: les traits burin\u00e9s, les regards fi\u00e9vreux, les corps amaigris rong\u00e9s par la faim et le froid, sous les couvertures des silhouettes semblables \u00e0 des arbres calcin\u00e9s, et derri\u00e8re l\u2019oeil charbonneux l\u2019\u00e2pret\u00e9 des combattants fourbus qui se savent condamn\u00e9s par l\u2019iniquit\u00e9 de l\u2019Histoire et dont l\u2019orgueil bless\u00e9 \u00e9veille chez les spectateurs le souvenir de po\u00e8mes, de br\u00e9viaires, de programmes p\u00e9dagogiques, de mesures sociales g\u00e9n\u00e9reuses, de discours passion\u00e9s, de romans et pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre, de chansons, telles <em>Ay, Carmela<\/em> ou <em>El Himno de Riego<\/em>, de mots d\u2019ordre, le plus fameux \u00e9tant bien s\u00fbr celui prononc\u00e9 par La Pasionaria : <em>\u00a1No pasar\u00e1n!<\/em><\/p>\n<p>Au commencement \u00e9tait l\u2019image fantomatique d\u2019un peuple sacrifi\u00e9 pendant l\u2019hiver 1939. Ludovic Mass\u00e9, parmi d\u2019autres, en rend compte dans <em>La Terre<\/em><em> du li\u00e8ge<\/em>: <em>\u00ab\u00a0La vie prenait un go\u00fbt de cendre, puis les fronts craqu\u00e8rent, et des centaines de milliers d\u2019hommes, de femmes, d\u2019enfants, aur\u00e9ol\u00e9s de mis\u00e8re, de poussi\u00e8re et de sang, reflu\u00e8rent sur la terre du li\u00e8ge, parurent en chancelant dans la trou\u00e9e des cols, troupeaux d\u00e9cim\u00e9s de mitraille, troupeaux honteux, troupeaux farouches, fange br\u00fblante, lave coulant sur les versants en lents ruisseaux, en larges nappes, subermergeant l\u2019\u00e9go\u00efsme et la paix, en attendant les camps, la famine, la prostitution et la mort.\u00a0\u00bb<\/em> (1) Le passage de ce livre publi\u00e9 en 1953\u00a0 montre comment la litt\u00e9rature r\u00e9invente des visions obsessionnelles fond\u00e9es sur des observations et fortifie l\u2019image d\u2019un peuple \u00e9lu, pour des raisons politiques et non religieuses, condamn\u00e9 \u00e0 l\u2019Exode dans une terre de promission o\u00f9 se produirait l\u2019inacceptable et qui a conserv\u00e9 n\u00e9anmoins de cet arrachement, \u00e0 son corps d\u00e9fendant puisque nombre d\u2019entre eux sont des ath\u00e9es v\u00e9h\u00e9ments, l\u2019attachement au sol sacr\u00e9, au Verbe \u2013 ici les traits libertaires remplacent les versets et les psaumes \u2013, et la conviction qu\u2019un jour aura lieu l\u2019av\u00e8nement d\u2019une Parousie politique.<\/p>\n<p>La Guerre Civile espagnole a produit des images nettes, croit-on, fortes du moins et diffus\u00e9es si souvent qu\u2019on les identifie sans peine, Guernica en est devenu le symbole mais il n\u2019est pas certain que nous en ayons des images claires. <em>People is waiting <\/em>(Jean-Paul Le Chanois, 1939) est un exemple de cette croyance erron\u00e9e. Il est fait r\u00e9f\u00e9rence au tout d\u00e9but \u00e0 <em>\u00ab\u00a0The greatest migration of the human being since Antiquity\u00a0\u00bb <\/em>et la locution ne se d\u00e9partira pas d\u2019un certain ton lapidaire. <em>\u00ab\u00a0Wind. Cold. Rain. Sickness. Death\u00a0\u00bb <\/em>entend-on lorsqu\u2019on voit des plans des camps qui h\u00e9rissent les plages. La musique \u00e9galement contribue \u00e0 la solennit\u00e9 du propos.\u00a0Au d\u00e9but, la symphonie H\u00e9ro\u00efque accentue le path\u00e9tisme des bombardements autant qu\u2019elle accompagne le plan d\u2019une cr\u00e8che et d\u2019une croix gamm\u00e9e, les premi\u00e8res notes de la cinqui\u00e8me symphonie de Beethoven soulignent le destin cruel qui frappe derri\u00e8re les barbel\u00e9s du camp du Barcar\u00e8s et dans un h\u00f4pital de fortune le destin, enfin plus cl\u00e9ment, lorsqu\u2019on voit le dos badigeonn\u00e9 puis band\u00e9 d\u2019un enfant bless\u00e9, tandis que le premier mouvement de la symphonie 40 de Mozart est associ\u00e9 aux actions de solidarit\u00e9 et \u00e9voque \u00e0 la fin l\u2019\u00e9migration au Mexique. La diversit\u00e9 des sources musicales produit une sensation d\u2019accumulation \u00e0 peine justifi\u00e9e par l\u2019urgence\u00a0: <em>Ay, Carmela<\/em> et l\u2019occitan <em>Se canto, que canto <\/em>attribu\u00e9 \u00e0 Gaston Ph\u00e9bus accompagnent des images des camps. Il est vrai que l\u2019on n\u2019a jamais tenu rigueur \u00e0 Joris Ivens d\u2019employer une sardane sur des images de la bataille du Jarama. Un arbre au printemps, le <em>leitmotiv<\/em> de mains entrelac\u00e9es \u00e0 travers des barbel\u00e9s, un boiteux au passage de la fronti\u00e8re, un autre sur une plage, et enfin un b\u00e9b\u00e9 que l\u2019on aide \u00e0 marcher (<em>\u00ab\u00a0Help them to smile again\u00a0\u00bb <\/em>nous dit-on), un dernier plan sur le visage de cet enfant sont autant d\u2019images dont la vocation didactique, presque dogmatique, est patente.<\/p>\n<p><em>L\u2019Espagne vivra<\/em> (Henri-Cartier Bresson, 1939) r\u00e9pond sur le m\u00eame mode au besoin pressant de propagande. La <em>Marseillaise<\/em> r\u00e9sonne sur l\u2019image d\u2019une banderole d\u00e9ploy\u00e9e dans une gare ferroviaire (\u00ab\u00a0Salut aux h\u00e9ro\u00efques combattants de l\u2019Espagne martyr\u00a0\u00bb cependant que la locutrice dit ceci\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Le peuple de Paris fait un magnifique accueil aux volontaires&#8230;(&#8230;) Le sort de la France est li\u00e9 \u00e0 celui de l\u2019Espagne\u00a0\u00bb. <\/em>On arbore c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te les drapeaux, on d\u00e9file, on assiste aux enterrements du vice-consul de France puis de soldats anglais. On nous propose de mani\u00e8re scolaire des pr\u00e9cisions d\u2019ordre g\u00e9opolitique, on y analyse un extrait de <em>Mein Kampf<\/em>, on assiste \u00e0 une collecte de lait condens\u00e9 organis\u00e9 par le Secours populaire \u00e0 l\u2019attention des enfants espagnols. Et le commentaire final\u00a0ne laisse aucune ambig\u00fcit\u00e9 sur la teneur du discours :\u00a0<em>\u00ab\u00a0Vive l\u2019Espagne pour que vive la France dans la paix. Redoublons nos efforts et l\u2019Espagne vivra\u00bb<\/em> A l\u2019\u00e9cran, l\u2019image congel\u00e9e \u2013 plan ou photographie\u00a0? \u2013 du visage d\u2019un jeune homme, espagnol suppose-t-on, cadr\u00e9 en contre-plong\u00e9e qui regarde vers la droite, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019avenir.<\/p>\n<p>Demandons \u00e0 quiconque dans la rue ce qu\u2019\u00e9voque le nom des Brigades Internationales\u00a0: le d\u00e9sint\u00e9ressement, la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, la solidarit\u00e9, l\u2019h\u00e9ro\u00efsme des antifascistes de l\u2019\u00e9poque chez lesquels se cotoient l\u2019esprit chevaleresque et la passion romanesque. En un mot\u00a0: le brigadiste incarne un id\u00e9al promis \u00e0 un bel avenir en d\u00e9pit de mille et une \u00e9chardes plant\u00e9es dans le coeur des hommes de bonne volont\u00e9 du XX si\u00e8cle. <em>The International Brigades Are Leaving Republican Spain<\/em> est un bref document de 4 minutes que l\u2019on peut diviser en deux parties. La premi\u00e8re montre les derniers moments de la XIII Brigade. Un brigadiste offre le drapeau \u00e0 ses camarades espagnols, une haie de soldats attend au garde-\u00e0-vous, une colonne marche fusil \u00e0 l\u2019\u00e9paule. Negr\u00edn, Rojo assisstent \u00e0 l\u2019adieu aux \u00ab\u00a0soldats h\u00e9ro\u00efques\u00a0\u00bb puis Andr\u00e9 Marty et deux autres tribuns se succ\u00e8dent pour adresser aux soldats des discours que l\u2019on n\u2019entend pas. Un plan en plong\u00e9e capte la lev\u00e9e unanime des poings parmi des centaines d\u2019hommes, un plan de coupe signale les pleurs de certains et le locuteur en appelle, en anglais, au sens du devoir et \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 du combat. La deuxi\u00e8me partie se d\u00e9roule \u00e0 Barcelone. On y voit Manuel Aza\u00f1a arriver en voiture au lieu de rassemblement o\u00f9 sont regroup\u00e9s d\u00e9put\u00e9s et ministres. Autour d\u2019eux une foule immense, des enfants s\u2019accrochent \u00e0 un r\u00e9verb\u00e8re pour mieux voir le d\u00e9fil\u00e9 des unit\u00e9s de marine, de terre et d\u2019air. Plusieurs plans de soldats qui d\u00e9filent, un plan d\u2019infirmi\u00e8res qui d\u00e9filent le sourire au l\u00e8vre et le poing lev\u00e9, un plan de femmes qui dans la foule sourient aussi et l\u00e8vent le poing\u00a0; aux balcons drapeaux et banderoles\u00a0; des enfants accourent pour embrasser les brigadistes sur le point de quitter l\u2019Espagne, et dans le ciel sont lanc\u00e9s en guise d\u2019adieu des milliers de papiers et de pamphets.<\/p>\n<p>Les photographies et les \u00e9crits ont eu peut-\u00eatre un plus fort impact \u00e9motionnel. Au commencement, avant m\u00eame le commencement, \u00e9tait l\u2019image d\u2019un milicien tomb\u00e9 sur le Cerro Muriano, pr\u00e8s de C\u00f3rdoba, photographi\u00e9 par Robert Capa en septembre 1936 et qui d\u00e8s sa publication dans <em>Vu <\/em>(septembre 1936) puis dans <em>Paris-Soir<\/em> et<em> Life <\/em>(juin 1937), incarnerait dans l\u2019imaginaire collectif l\u2019\u00e9lan bris\u00e9 d\u2019un homme \u2013 Federico Borrell, puisque tel \u00e9tait son nom \u2013 \u00a0luttant pour la libert\u00e9, au point de devenir une icone (2).<\/p>\n<p>Certains diront \u00e0 juste titre que la photographie prise en f\u00e9vrier 1939 \u00e0 Prats de Moll\u00f3 de la petite Alicia Gracia amput\u00e9e de la jambe gauche, accompagn\u00e9e par ses fr\u00e8res Antonio et Amadeo et par leur p\u00e8re Mariano, condense ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler la Retirada, certes, mais <em>a posteriori.<\/em> Leurs regards \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e nous interrogent\u00a0; la pr\u00e9cision du cadrage, la contention farouche, la lassitude, les regards qui nous mettent en examen, la fixit\u00e9 du fragment s\u2019installent plus ais\u00e9ment en nous que les images film\u00e9es par Gaumont pour leurs actualit\u00e9s ou que les Noticiarios documentales auxquels il nous faudra revenir. Cette photographie a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e dans <em>El Pa\u00eds Semanal <\/em>en janvier 2003 a par ailleurs inspir\u00e9 le monument \u00e0 l\u2019exil situ\u00e9 \u00e0 La Vajol. <em>No<\/em><em> perdono, ni olvido <\/em>a \u00e9crit auparavant Amadeo Gracia \u00e0 la r\u00e9daction du journal et s\u2019est identifi\u00e9 comme \u00e9tant le petit gar\u00e7on de la photographie, alors \u00e2g\u00e9 de quatre ans. Aujourd\u2019hui seul survivant de la famille il vit \u00e0 Alcal\u00e1 de Henares. Peu apr\u00e8s Enrique L\u00edster L\u00f3pez se convainc qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019une photographie mais d\u2019un photogramme et d\u00e9couvre dans les archives de son p\u00e8re un montage de 1947-1948 (<em>Lev\u00e9s avant le jour<\/em>) dans lequel apparaissent Amadeo et sa famille quelques secondes (3). Qui sait si d\u2019autres photographies d\u2019\u00e9poque se r\u00e9v\u00e8leront \u00eatre des photogrammes.<\/p>\n<p>D\u2019autres que ceux qui ont v\u00e9cu la guerre et l\u2019exode fouillent dans la b\u00e9ance pour mettre en lumi\u00e8re une part d\u2019Histoire oubli\u00e9e. A partir de six cartes postales Henri-Fran\u00e7ois Imbert (<em>No pasar\u00e1n, album souvenir<\/em>, 2003) t\u00e2che de reconstituer la s\u00e9rie qui semble \u00eatre consacr\u00e9e aux r\u00e9fugi\u00e9s espagnols et compos\u00e9e d\u2019au moins vingt-neuf poses. Il remarque que deux cartes postales (n\u00ba 4 et n\u00ba 10) sont tr\u00e8s proches \u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019entre les deux clich\u00e9s qui montrent l\u2019arriv\u00e9e en gare de Bram de r\u00e9publicains espagnols sans doute des centaines, peut-\u00eatre m\u00eame des milliers de personnes ont \u00e9t\u00e9 englouties dans l\u2019oubli. Voil\u00e0 la plaie b\u00e9ante, le puits profond o\u00f9 l\u2019on jette les importuns. Qui \u00e9taients ces \u00eatres souffrants\u00a0? Que sont-ils devenus\u00a0? On ne sait pas, on ne s\u2019en souvient pas. Le pass\u00e9 est le pass\u00e9. Que la m\u00e9moire est courte. Dans <em>No pasar\u00e1n <\/em>le r\u00e9alisateur indique qu\u2019un coll\u00e8ge a \u00e9t\u00e9 b\u00e2ti sur le site du camp d\u2019Agde. Non-lieu de l\u2019Histoire. N\u00e9gation implicite des faits. Une st\u00e8le mensong\u00e8re mentionne la \u00ab\u00a0marche vers la libert\u00e9\u00a0\u00bb de ceux et celles qui croyant trouver la libert\u00e9 en France ont connu pour certains l\u2019emprisonnement, la maladie, la mort brutale, ou l\u2019humiliation.<\/p>\n<p>L\u2019impossibilit\u00e9 \u00e0 imaginer leurs visages, \u00e0 estimer leur nombre, \u00e0 conna\u00eetre leurs noms, \u00e0 comprendre leur douleur\u00a0a cr\u00e9e cette b\u00e9ance\u00a0: ils n\u2019ont pas exist\u00e9 puisque nous n\u2019en avons pas d\u2019image, pourtant la s\u00e9rie de cartes postales qu\u2019Henri-Fran\u00e7ois Imbert compl\u00e8te montre qu\u2019il suffit de fouiller, au propre comme au figur\u00e9, avec ardeur et patience, chez brocanteurs et bouquinistes, dans des greniers et des vieilles malles pour que l\u2019Histoire d\u00e9voile ses ombres. Il \u00ab\u00a0suffit\u00a0\u00bb aujourd\u2019hui de consulter, entre autres, le \u00ab\u00a0Fonds Chauvin\u00a0\u00bb acquis par les archives d\u00e9partementales des Pyr\u00e9n\u00e9es Orientales pour d\u00e9couvrir plus de deux-cents photographies prises pendant la Retirada. D\u2019ailleurs Henri-Fran\u00e7ois Imbert d\u00e9couvre au fil de sa minutieuse enqu\u00eate trace d\u2019un studio Chauvin \u00e0 Perpignan, mais il semble ignorer que des photographies ont \u00e9t\u00e9 prises dans le camp de Bram. En 1976 une malle a surgi de l\u2019oubli \u00e0 Carcassonne, elle contenait les n\u00e9gatifs de six-cents clich\u00e9s pris dans ce camp en 1939 par le photographe Agust\u00ed Centelles prisonnier \u00e0 Bram.\u00a0 Il les avait d\u00e9pos\u00e9s chez une famille d\u2019amis en 1944 afin que la Gestapo ne puisse les d\u00e9truire. Ainsi, apr\u00e8s la mort de Franco Centelles est retourn\u00e9 \u00e0 Carcassonne o\u00f9 la malle \u00e9tait miraculeusement conserv\u00e9e. (4) Il est \u00e0 remarquer que ces photographies du camp n\u2019ont \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9es qu\u2019apr\u00e8s la mort de Centelles par le biais de son fils Sergi. La d\u00e9couverte tr\u00e8s tardive de <em>L\u2019exode d\u2019un peuple <\/em>(1939) de Louis Llech, cor\u00e9alis\u00e9 avec Louis Isambert, illustre aussi cette amn\u00e9sie ou cette anesth\u00e9sie de la m\u00e9moire. Le mat\u00e9riau surgit dans la vie du fils du r\u00e9alisateur comme un acte manqu\u00e9 ou\u00a0 une confession. Combien de greniers et de sous-sols renferment encore des t\u00e9moignages pr\u00e9cieux\u00a0?<\/p>\n<p>En ce qui concerne la d\u00e9signation des camps, Henri-Fran\u00e7ois Imbert s\u2019\u00e9tonne de lire dans un exemplaire de 1939 du quotidien l\u2019<em>Ind\u00e9pendant <\/em>le mot \u00ab\u00a0camp de concentration\u00a0\u00bb, n\u00e9anmoins dans les actualit\u00e9s film\u00e9es par Gaumont en f\u00e9vrier 1939 le m\u00eame terme est employ\u00e9 et dans l\u2019<em>Espagne vivra <\/em>la locutrice dit que <em>\u00ab\u00a0Sous la surveillance des troupes s\u00e9n\u00e9galaises les h\u00e9ros sont envoy\u00e9s dans des camps de concentration o\u00f9 ils sont parqu\u00e9s comme du b\u00e9tail.\u00a0\u00bb<\/em> Quant au locuteur du Noticiario Documental n\u00ba 15 de f\u00e9vrier 1939 il affirme que <em>\u00ab\u00a0celui que l\u2019on appelle le pr\u00e9sident Negr\u00edn\u00a0\u00bb<\/em> franchit la fronti\u00e8re dans une belle automobile qui lui fera oublier les <em>\u00ab\u00a0camps de concentration ou s\u2019entassent les pauvres victimes de ses pr\u00eaches\u00a0\u00bb<\/em> On l\u2019avait oubli\u00e9, dira-t-on par discr\u00e9tion, les camps de \u00ab\u00a0r\u00e9fugi\u00e9s\u00a0\u00bb, d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0intern\u00e9s\u00a0\u00bb, ont d\u2019abord \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9s par l\u2019expression \u00ab\u00a0 camps de concentration.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019indiff\u00e9rence, la r\u00e9serve contr\u00f4l\u00e9e\u00a0 par une censure voil\u00e9e et la l\u00e2chet\u00e9 que l\u2019on nomme prudence\u00a0ont pendant longtemps rendu insaisissable la pr\u00e9sence des espagnols r\u00e9publicains. Ils sont tomb\u00e9s dans la chausse-trappe de l\u2019Histoire, mais c\u2019\u00e9tait faire fi du besoin de m\u00e9moire car si la m\u00e9moire consiste moins \u00e0 aviver des souvenirs qu\u2019\u00e0 se recueillir, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019images pr\u00e9cises de la Retirada le r\u00e9cit oral et familial a partiellement combl\u00e9 les lacunes de l\u2019Histoire. Mais parmi leurs auteurs aucun Robert Antelme ou de Primo Levi car leur drame \u00e9tait ignor\u00e9, et pour tout dire, m\u00e9pris\u00e9. Ainsi, la parole, souvent doloriste \u2013 et comment ne le serait-elle pas\u00a0? \u2013 nourrie par un ressentiment compr\u00e9hensible, par le besoin imp\u00e9rieux d\u2019\u00eatre enfin entendu a contredit la version officielle retenue par les autorit\u00e9s et l\u2019a transcend\u00e9 pour \u00e9lever le r\u00e9cit au rang de geste h\u00e9ro\u00efque et tragique. Plus douloureux que le r\u00e9cit des souffrances endur\u00e9es est le regard dans lequel on devine la d\u00e9chirure tue, \u00e9touff\u00e9e peut-\u00eatre \u00e0 jamais, car apr\u00e8s le grand \u00e9quarissoir de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale a commen\u00e7\u00e9 la chronique spectrale des survivants. H\u00e9las le silence a emport\u00e9 les souvenirs de nombre d\u2019entre eux qui jamais n\u2019ont \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9s du poids du secret.<\/p>\n<p>Le besoin de prendre position est constant, comme si les auteurs des films, sc\u00e9naristes et cin\u00e9astes, se devaient de clamer leurs convictions. D\u00e8s l\u2019ouverture du film documentaire intitul\u00e9 <em>Argel\u00e8s <\/em>(Jos\u00e9 Antonio Zorrilla, 1978) le locuteur affirme\u00a0<em>\u00ab\u00a0La guerre civile fut un affrontement entre la d\u00e9mocratie et le fascisme (&#8230;)et la II R\u00e9publique espagnole mourut entre des barbel\u00e9s.(&#8230;) les sables d\u2019Argel\u00e8s furent leur premier pas vers la R\u00e9sistance mais pour d\u2019autres ce fut le d\u00e9but d\u2019horreurs qui termineraient \u00e0 Mathausen ou Auschwitz.\u00a0\u00bb<\/em> cependant qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9cran nous identifions la tombe d\u2019Antonio Machado mais bient\u00f4t la bri\u00e8vet\u00e9 des plans de combats de rues, de d\u00e9fil\u00e9s, de l\u2019Allemagne antifasciste rend les plans peu lisibles ou trop cod\u00e9s. D\u2019embl\u00e9e hors du symbole le r\u00e9alisateur est confront\u00e9 \u00e0 la difficult\u00e9 de donner \u00e0 voir la Retirada, alors il choisit la voie de l\u2019entretien film\u00e9 avec quatre r\u00e9publicains espagnols qui vivent en France depuis 1939. Et chacun se pr\u00e9sente\u00a0: membre de la 31e Brigade mixte r\u00e9publicaine, du parti socialiste ouvrier espagnol, communiste, libertaire. Durant l\u2019entretien, quelques jalons, pour signifier, pour insister : le plan d\u2019une st\u00e8le \u00e9rig\u00e9e \u00ab\u00a0A la m\u00e9moire de tous les espagnols morts pour la libert\u00e9 1939-1945\u00a0\u00bb, la pierre tombale de la famille Companys \u00e0 Saint-Cyprien, la d\u00e9claration de Jos\u00e9 Maldonado sur la perfection de la R\u00e9publique en tant qu\u2019\u00e9manation de la \u00ab\u00a0volont\u00e9 souveraine\u00a0du peuple\u00a0\u00bb, l\u2019extrait d\u2019un discours de Manuel Aza\u00f1a en 1935, un po\u00e8me de Luis Cernuda, les images tut\u00e9laires de Goya et Unamuno, <em>Ay, Carmela, Les camarades <\/em>chant\u00e9 par Yves Montand, ou encore cette chanson \u00e9crite par d\u00e9rision dans les camps\u00a0: <em>\u201cSi me quieres escribir, ya sabes mi paradero. <\/em><em>Campo de concentraci\u00f3n custodiado por los negros.\u201d<\/em><\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui encore <em>Une guerre sans fin <\/em>(2009) de Michel Dupuy n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 la repr\u00e9sentation convenue du h\u00e9ros drap\u00e9 de dignit\u00e9. Le soliloque \u00e9crit par Ricardo Montserrat \u00e0 propos de son p\u00e8re Miguel Montserrat dit le sto\u00efcisme du libertaire lucide au bord du d\u00e9sespoir mais convaincu qu\u2019un monde meilleur existe, du partisan sans feu ni lieu contraint \u00e0 la solitude qui perp\u00e9tue l\u2019image d\u2019un juste crucifi\u00e9 sur le Cerro Muriano en 1936. Cet homme est fig\u00e9 dans une introspection lancinante due autant \u00e0 la modestie des moyens de production qu\u2019au parti-pris narratif du r\u00e9alisateur, si bien que la port\u00e9e de ce docudrame est limit\u00e9e par l\u2019\u00e9vidence de son propos \u00ab\u00a0engag\u00e9\u00a0\u00bb et par la difficult\u00e9 \u00e0 \u00e9voquer ou montrer ce qu\u2019a \u00e9t\u00e9 la Retirada.<\/p>\n<p>Certes, les images n\u2019ont pas manqu\u00e9 mais elles n\u2019ont pas marqu\u00e9 lors des \u00e9venements, ou peu. Dans <em>L\u2019Espagne vivra<\/em> dont la dur\u00e9e d\u00e9passe vingt-minutes, 1\u201945\u2019\u2019 est consacr\u00e9e \u00e0 la Retirada (entre 7&rsquo;58\u2019\u2019 et 9\u201942\u2019\u2019). Encore une fois une locution pr\u00e9cise le sens des images\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Les malheureux passent les Pyr\u00e9n\u00e9es \u00e0 pied dans le vent et la neige\u00a0\u00bb<\/em> Sur l\u2019\u00e9cran quelques femmes de noir v\u00eatues descendent le long d\u2019un col enneig\u00e9, elles tirent leurs bagages qui glissent tels des tra\u00eeneaux\u00a0; d\u2019autres portent leurs ballots sur la t\u00eate n\u00e9cessairement insensibles \u00e0 la chute d\u2019une neige drue. A la nuit tomb\u00e9e on devine le ahan des femmes qui marchent encore dans la neige. Un gar\u00e7on assis en bord de route regarde la cam\u00e9ra, ses pieds, nous informe la locutrice, sont gel\u00e9s. Puis c\u2019est l\u2019arriv\u00e9e massive au poste fronti\u00e8re dans l\u2019attente que l\u2019on veuille bien les accueillir. Certains sont d\u00e9j\u00e0 regroup\u00e9s devant la gare de Le Boulou-Perthus tandis que de nombreux autres patientent sur le dernier lacet qui les s\u00e9pare de la France. On jette le sac sur l\u2019\u00e9paule, on se fraye un chemin, on s\u2019entasse dans un bus et parfois le regard d\u2019un enfant s\u2019adresse \u00e0 la cam\u00e9ra. Des femmes mangent autour d\u2019une longue tabl\u00e9e. D\u2019autres femmes, surcharg\u00e9es celles-ci, marchent sur une route en pente. Et encore un panneau du Perthus, et encore des hommes angoiss\u00e9s par l\u2019attente, fouill\u00e9s par les autorit\u00e9s. Un homme jette un fusil sur d\u2019autres entass\u00e9s devant un soldat fran\u00e7ais impassible. Cependant cette image n\u2019est rien en comparaison des s\u00e9quences de <em>L\u2019exode d\u2019un peuple <\/em>o\u00f9 l\u2019on voit camions, troupeaux, et surtout armes jet\u00e9es p\u00eale-m\u00eale jusqu\u2019\u00e0 former des monceaux, et l\u2019on comprend d\u2019un coup que ce ne fut pas un exil mais, en effet, l\u2019exode d\u2019un peuple d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 ne plus fouler le sol de l\u2019Espagne, \u00e0 partir loin pour \u00e9chapper au fascisme.<\/p>\n<p>Les Noticiarios Documentales de ce d\u00e9but 1939 ne cessent de c\u00e9l\u00e9brer la <em>reconquista <\/em>d\u2019une Espagne imaginaire, de rappeler le pass\u00e9 glorieux de \u00ab\u00a0L\u2019Espagne immortelle\u00a0\u00bb gr\u00e2ce \u00e0 des images comment\u00e9es d\u2019alcazabas, de ch\u00e2teaux-forts, de l\u2019Escorial, de la Alhambra, de processions de Semaines Saintes, de f\u00eates populaires.\u00a0 Ils mettent aussi l\u2019accent sur les villes \u00ab\u00a0lib\u00e9r\u00e9es\u00a0\u00bb dont les habitants r\u00e9clament des messes c\u00e9l\u00e9br\u00e9es en plein air afin de remercier Dieu de les avoir affranchi du joug des Rouges.<\/p>\n<p>Le Noticiario Documental n\u00ba 13 de f\u00e9vrier 1939 fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la marche triomphale en direction de la fronti\u00e8re fran\u00e7aise de <em>\u00ab\u00a0l\u2019arm\u00e9e de lib\u00e9ration\u00a0qui repousse hors d\u2019Espagne la horde marxiste\u00bb <\/em>et pourtant \u00e0 l\u2019\u00e9cran une maigre colonne, \u00e0 peine distincte, avance dans un paysage indiff\u00e9renci\u00e9. Ici encore le commentaire oriente le sens r\u00e9el des images et donc les manipule. Le Noticiario Documental n\u00ba 15 de f\u00e9vrier 1939, plac\u00e9 sous la direction politique de Dionisio Ridruejo propose sa vision de la Retirada. Un fragment montre d\u2019abord <em>\u00ab\u00a0l\u2019enthousiasme et l\u2019abn\u00e9gation de ceux qui paient de leur sang la voix d\u2019une Espagne nouvelle\u00a0\u00bb <\/em>qui sur le front envoient des fus\u00e9es aux \u00ab\u00a0ennemis\u00a0\u00bb \u00e0 des fins de propagande. Ils invitent les Soldados Rojos \u00e0 renoncer au combat pour trouver la <em>\u00ab\u00a0la joie au foyer et la paix dans l\u2019\u00e2me\u00a0\u00bb,<\/em> car fait entendre par deux fois la voix m\u00e9tallique d\u2019un haut-parleur\u00a0: <em>\u00ab\u00a0el caudillo perdona y redime.\u00a0\u00bb<\/em> Ainsi, le r\u00e9gime franquiste invite de la mani\u00e8re la plus vile \u00e0 la trahison, voire \u00e0 la d\u00e9lation. Une telle s\u00e9quence montre un divorce flagrant entre les images pauvres d\u2019un fourgon de la compagnie de propagande, de deux soldats qui pr\u00e9parent l\u2019envoi d\u2019une fus\u00e9e puis d\u00e9placent un lourd haut-parleur, de silhouettes qui arpentent une colline rase, et le commentaire car il s\u2019enfle pour leur donner continuit\u00e9 et consistance. Un peu plus tard \u2013 le bloc commence apr\u00e8s 11\u2019 48\u2019\u2019 \u2013 le Noticiario \u00e9voque directement la Retirada. 25 plans environ et 1\u2019 38\u2019\u2019 lui sont consacr\u00e9s. Le locuteur affirme que <em>\u00ab\u00a0les l\u00e9gions ennemies se r\u00e9fugient dans le sud de la France avec armes et munitions tra\u00eenant en une masse informe de vieillards, de femmes et d\u2019enfants\u00a0\u00bb<\/em> Bien s\u00fbr, le sous-entendu est ignominieux\u00a0: non contents d\u2019avoir abandonn\u00e9 les faibles qu\u2019ils devraient prot\u00e9ger les hommes ont vol\u00e9 des arsenals. Sur l\u2019\u00e9cran nous voyons d\u2019abord en plan lointain des camions \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du Perthus, puis un camion sur lequel se hausse un canon, une foule compacte et sombre film\u00e9e \u00e0 partir d\u2019un toit, un plan de coupe sur un tank et des marcheurs, la m\u00eame foule en plan plus rapproch\u00e9 parmi laquelle quelques cavaliers avancent au pas puis des visages noy\u00e9s d\u2019ombre. Commence alors \u00e0 se faire entendre une sorte de marche militaire appuy\u00e9e par une section de cuivres mena\u00e7ants cependant que s\u2019\u00e9branle une colonne de r\u00e9fugi\u00e9s film\u00e9e en plong\u00e9e, sans identit\u00e9 car casquettes et b\u00e9rets couvrent les visages, puis deux hommes, film\u00e9s en terrain d\u00e9couvert, soutiennent un troisi\u00e8me qui pleure, et encore deux autres aident \u00e0 marcher un homme qui chanc\u00e8le. En quelques plans la d\u00e9route est confirm\u00e9e. \u00a0Il est gla\u00e7ant de constater que les moyens filmiques employ\u00e9s par l\u2019un et l\u2019autre bord politiques sont proches. Pour autant que cela nous choque il nous faut l\u2019accepter\u00a0: la construction visuelle et sonore de <em>The International Brigades Are Leaving Republican Spain<\/em> ou de <em>L\u2019Espagne vivra <\/em>n\u2019est pas tr\u00e8s diff\u00e9rente d\u2019un Noticiario. D\u00e9fil\u00e9s, harangues, point brandi ou main lev\u00e9e, s\u2019y succ\u00e8dent. Ce qui change radicalement est la conviction politique contenue dans le commentaire, pas la forme.<\/p>\n<p>Afin de promouvoir son image aupr\u00e8s des journaux \u00e9trangers Franco lisait ceci \u00e0 Salamanque en 1937 :<em>\u00a0\u00ab\u00a0Un Etat totalitaire harmonisera en Espagne le fonctionnement de toutes les capacit\u00e9s et\u00a0 \u00e9nergies du pays, dans lequel, au sein de l\u2019unit\u00e9 nationale, le travail consid\u00e9r\u00e9 comme le devoir le plus sacr\u00e9, sera l\u2019expression de la volont\u00e9 populaire&#8230;(&#8230;) En un mot\u00a0: gr\u00e2ce au sang r\u00e9pandu par de nombreux martyrs la semence de notre patriotisme produira une r\u00e9colte f\u00e9conde dont nous d\u00e9poserons les plus beaux \u00e9pis sur l\u2019autel auguste de la patrie.\u00a0\u00bb<\/em> Le dictateur terne et placide assis \u00e0 son bureau face \u00e0 la cam\u00e9ra annonce son funeste programme\u00a0: fonder un r\u00e9gime d\u2019homme lige. Deux ans plus tard des millions de personnes h\u00e9las suivraient ses bris\u00e9es.<\/p>\n<p>Qui n\u2019a entendu \u00e0 la terrasse d\u2019un caf\u00e9 les bribes de conversations de ces espagnols d\u00e9racin\u00e9s en France buvant un <em>carajillo<\/em> ou un<em> an\u00eds del mono <\/em>et r\u00e9p\u00e9tant \u00e0 l\u2019envi des anecdotes ayant trait le plus souvent \u00e0 la vie en Espagne <em>avant <\/em>la Guerre civile, mais beaucoup plus rarement concernant l\u2019<em>apr\u00e8s <\/em>interdit aux curieux, au risque de se heurter au silence\u00a0? M\u00eame un film aussi \u00e9loign\u00e9 de nous en apparence que <em>Le Miroir <\/em>(<em>Zerkalo<\/em>, Andre\u00ef Tarkovski, 1974) montre un espagnol qui mime et commente en espagnol une <em>faena <\/em>de Palomo Linares puis \u00e9voque bri\u00e8vement l\u2019adieu au p\u00e8re et \u00e0 l\u2019Espagne. Se reverraient-ils un jour\u00a0? Son isolement est d\u2019autant plus aigu que sans doute il parle mal le russe et que l\u2019on doit traduire ses mots. La s\u00e9quence commence par deux plans d\u2019une corrida puis la prolongent des plans documentaires brefs et saisissants vus avec fr\u00e9quence lorsqu\u2019on tente de montrer le conflit de la guerre civile\u00a0: un avion qui bombarde, une bombe qui explose mais est-on s\u00fbrs d\u2019\u00eatre en Espagne\u00a0?\u00a0 Un p\u00e8re avec un enfant dans les bras traverse une rue \u00e0 grandes enjamb\u00e9es pour chercher refuge dans l\u2019entr\u00e9e d\u2019une \u00e9difice\u00a0; deux femmes pressent le pas dans une rue ensoleill\u00e9e aussi vite que le leur permet leur jupes \u00e9troites, l\u2019une d\u2019elles tient un bouquet. Apr\u00e8s vient le tour d\u2019une petite fille en larmes que l\u2019on s\u2019appr\u00eate \u00e0 \u00e9loigner des siens, de familles \u00e9plor\u00e9es par une s\u00e9paration forc\u00e9e, d\u2019enfants qui \u00e0 l\u2019instar des <em>Ni\u00f1os de Rusia <\/em>(Jaime Camino, 2001) ont march\u00e9 t\u00eate basse une petite valise \u00e0 la main puis se sont embarqu\u00e9s sur un bateau pour ne plus jamais revoir leurs parents ni l\u2019Espagne. La sc\u00e8ne s\u2019ach\u00e8ve avec le plan d\u2019une petite fille qui se tourne vers la cam\u00e9ra, d\u2019abord surprise elle nous interroge du regard puis le sien s\u2019obscurcit et elle serre dans ses bras une poup\u00e9e, mais rien dans la s\u00e9quence ne montre l\u2019<em>apr\u00e8s<\/em>-guerre.<\/p>\n<p>Tout au long de leur voyage orphique vers la France les espagnols songaient \u00e0 leur belle Eurydice, qu\u2019ils ne pourraient ou ne voudraient revoir. Ils portaient en eux un pays id\u00e9al, la II R\u00e9publique\u00a0; un pays ch\u00e9ri, le <em>terru\u00f1o,<\/em> la <em>patria chica\u00a0<\/em>; et r\u00eavaient d\u2019un pays vivant\u00a0: l\u2019Espagne.\u00a0 Dans <em>Le Refus <\/em>(3) Valeriano est un jeune espagnol engag\u00e9 dans la R\u00e9sistance apr\u00e8s avoir connu v\u00e9cu l\u2019exode. Ludovic Mass\u00e9 \u00e9crit ceci \u00e0 son sujet\u00a0: <em>\u00ab\u00a0De temps \u00e0 autre Valeriano commen\u00e7ait une chanson. Une habitude. Un r\u00e9flexe d\u2019homme vivant agripp\u00e9 comme une ronce \u00e0 l\u2019espoir.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0Malgr\u00e9 le faix d\u2019une m\u00e9moire inapais\u00e9e les espagnols exil\u00e9s ont v\u00e9cu ainsi, affaiblis par la comsomption et aggrip\u00e9s comme une ronce \u00e0 l\u2019espoir.<\/p>\n<p>Floreal Peleato<\/p>\n<ul>\n<li>Ludovic Mass\u00e9, <em>La Terre<\/em><em> du li\u00e8ge<\/em>, Editions llibres del Trabucaire, Canet, 2000, chap. XI, p 154. Premi\u00e8re \u00e9dition L\u2019amiti\u00e9 par le livre, 1953,<\/li>\n<li>Vicente S\u00e1nchez-Biosca, \u201cIm\u00e1genes, iconos, migraciones, con fondo de guerra civil\u201d, Archivos de la Filmoteca, 60-61, <em>Im\u00e1genes de la guerre civil espa\u00f1ola, <\/em>Volumen I, \u00e9dition Vicente S\u00e1nchez-Biosca, p 22-25.<\/li>\n<li>En juin 2003 Enrique L\u00edster L\u00f3pez, fils du colonnel L\u00edster, chef du V Corps de l\u2019Arm\u00e9e R\u00e9publicaine, envoie un courrier en provenance de l\u2019universit\u00e9 de Poitiers au journal <em>El Pa\u00eds<\/em>. \u00ab\u00a0En 1999 j\u2019ai r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 une partie des archives de mon p\u00e8re, dispers\u00e9es pendant ses 38 ann\u00e9es d\u2019exil (URSS, France, Belgique, Tch\u00e9coslovaquie, Pologne\u2026). J\u2019ai trouv\u00e9 en France six caisses qui contenaient des bandes cellulo\u00efde&#8230; Il s\u2019agit d\u2019un montage cin\u00e9matographique <em>(Lev\u00e9s<\/em> <em>avant le jour) <\/em>r\u00e9alis\u00e9 en 1947-1948 (\u2026). Il contient uen courte s\u00e9quence dans laquelle cinq personnages avan\u00e7ent lentement, parmi lesquels \u2013 au premier plan \u2013 une petite fille, de huit ou neuf ans, amput\u00e9e de la jambe gauche. En effet, la presse de l\u2019\u00e9poque a publi\u00e9 la terrible photo qui \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 un instantan\u00e9 d\u2019un journal d\u2019information cin\u00e9matographique de l\u2019\u00e9poque.\u00a0\u00bb<\/li>\n<li>Agust\u00ed Centelles, <em>Diario de un fot\u00f3grafo, Bram 1939<\/em>, Barcelona, Ediciones Pen\u00ednsula, 2009.<\/li>\n<li>Ludovic Mass\u00e9, <em>Le Refus<\/em>, Encrage Edition, 2000, Amiens, p 162.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Premi\u00e8re \u00e9dition L\u2019amiti\u00e9 par le livre,1962.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1><\/h1>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>El exilio republicano espa\u00f1ol acontecido durante la Guerra civil y, sobre todo, a partir de enero de 1939 ha generado pocas im\u00e1genes cinematogr\u00e1ficas &#8211; fotogr\u00e1ficas, muchas &#8211; y adem\u00e1s poco difundidas, con alguna excepci\u00f3n. La filmaron en su mayor\u00eda directores movidos por una necesidad moral de aportar un testimonio. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5699,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[37,38,39,40],"class_list":["post-5861","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-otros-aspectos","tag-cine-y-politica","tag-exilio-republicano","tag-retirada","tag-segunda-republica"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5861","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5861"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5861\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5699"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5861"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5861"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5861"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}