{"id":5853,"date":"2015-09-24T16:35:30","date_gmt":"2015-09-24T16:35:30","guid":{"rendered":"http:\/\/florealpeleato.com\/?p=5853"},"modified":"2015-09-24T16:35:30","modified_gmt":"2015-09-24T16:35:30","slug":"livresse-du-desenchantement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/livresse-du-desenchantement\/","title":{"rendered":"L&rsquo;ivresse du d\u00e9senchantement"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">N\u00ba 545\/546 juillet\/ao\u00fbt 2006, dossier cin\u00e9ma am\u00e9ricain des ann\u00e9es soixante-dix, <em>L\u2019ivresse du d\u00e9senchantement<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019IVRESSE DU DESENCHANTEMENT<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Floreal Peleato<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la fin d\u2019<em>Alice\u2019s restaurant <\/em>(Penn, 1969) les m\u00e9comptes avaient raison d\u2019une communaut\u00e9 hippie. La mort de l\u2019un d\u2019entre eux \u00e0 la suite d\u2019une overdose clairsemait peu \u00e0 peu le groupe fragilis\u00e9. Apr\u00e8s son mariage Alice voyait s\u2019\u00e9loigner le dernier des amis, telle une m\u00e8re abandonn\u00e9e par ses trop nombreux enfants. La cam\u00e9ra glissait alors en silence parmi des arbres pour filmer Alice seule sur le seuil de l\u2019\u00e9glise en un lent et beau plan \u2013 m\u00e9lange de travelling et de zoom \u2013 qui congelait le temps pour exprimer l\u2019adieu au r\u00eave d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration orpheline. D\u00e8s 1966 Tim Hardin se demandait : \u201c<em>How can we hang on to a dream ?\u201d. <\/em>\u00a0En v\u00e9rit\u00e9, Alice et ses amis s\u2019 accroch\u00e8rent peu \u00e0 leur r\u00eave.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la m\u00e9lancolie d\u2019<em>Alice\u2019s restaurant <\/em>succ\u00e9da l\u2019\u00e9nigme de\u00a0 <em>Zabriskie Point\u00a0<\/em>(Antonioni, 1970). Le morcellement visuel et musical par lequel s\u2019achevait le film brouilla notre perception ; apr\u00e8s la mort de l\u2019\u00e9tudiant cribl\u00e9 de balles par la police sur un a\u00e9rodrome pour avoir vol\u00e9 une avionnette qu\u2019il avait peinte de couleurs pastels, l\u2019explosion de la maison b\u00e2tie sur les pitons rocheux \u00e9tait-elle une songerie, un appel psych\u00e9d\u00e9lique rythm\u00e9 par la musique de Pink Floyd, ou une invitation \u00e0 \u201ctout changer\u201d comme le sugg\u00e9rerait l\u2019un des personnages d\u2019<em>Au fil du temps<\/em> (Wenders, 1975) ? La jeune Daria emportait la r\u00e9ponse dans son silence tandis que la voiture filait dans le d\u00e9sert.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plusieurs fins de films confirm\u00e8rent bient\u00f4t la confusion de ceux qui cherchaient les traces d\u2019une ivresse perdue. Il ne manquait plus pour suspendre le temps que la pellicule qui flambe (<em>Macadam \u00e0 deux voies, <\/em>Hellman, 1971) lorsque The driver lancait son bolide sur une piste, puis les arr\u00eats sur image de Wanda perdue dans un bar country (<em>Wanda<\/em>, Loden, 1970), de Tully le boxeur tourment\u00e9 par sa vie g\u00e2ch\u00e9e (<em>Fat City<\/em>, Huston, 1972), de J\u00e9r\u00e9miah Johnson qui tendait sa main au chef crow en signe d\u2019amiti\u00e9 (<em>Jeremiah Johnson<\/em>, Pollack, 1972), du visage lac\u00e9r\u00e9 d\u2019Axel Freed (<em>Le flambeur<\/em>, Reisz, 1974). Quelque chose cendrait leur regard d\u2019une intensit\u00e9 presque min\u00e9rale.<\/p>\n<figure id=\"attachment_5701\" aria-describedby=\"caption-attachment-5701\" style=\"width: 300px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/Macadam-a-deux-voies-LIVRESSE.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-5701 size-medium\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/Macadam-a-deux-voies-LIVRESSE-300x127.jpg\" alt=\"Macadam \u00e0 deux voies L'IVRESSE\" width=\"300\" height=\"127\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/Macadam-a-deux-voies-LIVRESSE-300x127.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/Macadam-a-deux-voies-LIVRESSE.jpg 345w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-5701\" class=\"wp-caption-text\">Macadam \u00e0 deux voies<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1970 John Lennon chantait dans <em>God <\/em>ne croire ni \u00e0 la magie, ni au Yi-King, ni \u00e0 la Bible, ni au tarot, ni aux mantras, ni au yoga, ni aux rois, pas m\u00eame en J\u00e9sus ou Boudha. Et il concluait : <em>\u201cThe dream is over\u201d<\/em>. Trois accords de guitarre acoustique ne suffisaient plus \u00e0 r\u00e9inventer l\u2019espoir d\u2019un monde meilleur. Cette m\u00eame ann\u00e9e les soldats am\u00e9ricains entonnaient au Vi\u00eat-nam <em>Who\u2019ll stop the rain<\/em> de Creedence Clearwater Revival. La pluie de bombes, de napalm, de complots et de mensonges mit la lumi\u00e8re sous le boisseau. Et l\u2019homme demeura seul dans la p\u00e9nombre durant une d\u00e9cade.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le germe des <em>M\u00e9moires d\u2019Hadrien<\/em> est bien connu. Marguerite Yourcenar lut la phrase suivante dans la correspondance de Flaubert :<em> \u201cLes Dieux n\u2019\u00e9tant plus et le Christ n\u00b4\u00e9tant pas encore, il y a eu, de Cic\u00e9ron \u00e0 Marc-Aur\u00e8le, un moment unique o\u00f9 <\/em>l\u2019homme <em>seul a \u00e9t\u00e9.\u201d<\/em>(1) Les films am\u00e9ricains des ann\u00e9es soixante-dix sont l\u2019\u00e9quivalent du premier si\u00e8cle de notre \u00e8re. Sur ces st\u00e8les d\u2019Am\u00e9rique sont grav\u00e9es des pr\u00e9ceptes proches du sto\u00efcisme : accomplir chaque action comme \u00e9tant la derni\u00e8re, ne rien attendre, ne rien \u00e9luder, cesser de poursuivre le bonheur, mener une vie frugale, endurer sans faiblir, c\u00e9l\u00e9brer l\u2019amiti\u00e9, se d\u00e9fier des passions, se consumer jour apr\u00e8s jour en acceptant son sort. Nulle tarasque \u00e0 craindre, plus de saints \u00e9difiants, d\u2019h\u00e9r\u00e9tiques \u00e0 combattre, mais l\u2019homme seul face \u00e0 son destin. Puisque l\u2019Homme \u00e9tait le sujet les sc\u00e9naristes \u00e9crivirent et les metteurs en sc\u00e8ne film\u00e8rent l\u2019homme plus que la femme. Il incarnait les valeurs d\u2019un monde finissant d\u2019o\u00f9 la femme \u00e9tait exclue ou pr\u00e9serv\u00e9e. Sans doute \u00e9tait-ce un acte r\u00e9flexe pour montrer la condition de l\u2019homme en une \u00e9poque et en un lieu. Peut-\u00eatre y avait-il la difficult\u00e9 \u00e0 exprimer le m\u00eame sentiment avec des personnages f\u00e9minins. A l\u2019exception de Wanda, Lou Andreas Sand (<em>Portrait d\u2019une enfant d\u00e9chue<\/em>, Schatzberg, 1970), Mabel Longhetti (<em>Une femme sous influence<\/em>, Cassavetes, 1974), des trois recluses (<em>Trois femmes, <\/em>Altman, 1977) ou encore Myrtle Gordon (<em>Opening Night<\/em>, Cassavetes, 1978), la femme ne r\u00e9gna pas dans les films am\u00e9ricains de l\u2019\u00e9poque. Et encore ceci : si l\u2019homme n\u2019avait gu\u00e8re \u00e0 s\u2019\u00e9pancher, l\u2019amour survenait mais ne durait pas. On filma des amours br\u00e8ves, et surtout des retrouvailles et des s\u00e9parations.<\/p>\n<figure id=\"attachment_5723\" aria-describedby=\"caption-attachment-5723\" style=\"width: 286px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/Wanda-LIVRESSE.jpg\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-5723 size-full\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/Wanda-LIVRESSE.jpg\" alt=\"Wanda L'IVRESSE\" width=\"286\" height=\"176\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-5723\" class=\"wp-caption-text\">Wanda<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fut un cin\u00e9ma o\u00f9 rien ne fut plus grand que l\u2019homme. Livr\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame, jamais il ne fut plus fragile et plus fort que face au vertige de soi, \u00e0 la naus\u00e9e, \u00e0 une sorte de solitude ontologique, et surtout face \u00e0 la libert\u00e9 conquise de l\u2019\u00eatre sans pass\u00e9 qui taraude et sans avenir qui \u00e9chappe. Cependant, lorsque nous revoyons aujourd\u2019hui certains de ces films leurs personnages nous paraissent prisonniers du pr\u00e9sent, comme si le refus ou l\u2019impossibilit\u00e9 de se projeter dans un temps autre opacifiait leur vision.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La disparition relative du <em>flash-back<\/em> et des ruptures temporelles est singuli\u00e8re dans ces films tout en compressions et dilatations, souvent lin\u00e9aires mais trompeurs tant leur chronologie semble bouscul\u00e9e. Vivre accroch\u00e9 au pr\u00e9sent et non plus \u00e0 un r\u00eave fut l\u2019expression de ce temps fondu dans la dur\u00e9e des haltes et des fragments discontinus capt\u00e9s par la cam\u00e9ra. Beaucoup l\u2019affirmaient, les temps avaient chang\u00e9, mais certains personnages refusaient de l\u2019accepter, ainsi Billy le Kid dans une r\u00e9plique c\u00e9l\u00e8bre du film de Peckinpah. Dans <em>L\u2019\u00e9pouvantail <\/em>(Schatzberg, 1973) Lion disait \u00e0 Max que le monde ne cesse de changer et qu\u2019ils n\u2019y pouvaient rien. Sur les berges du fleuve-monde les \u00eatres en devenir mais sans avenir qui m\u00e9susaient de leur fortune regardaient les autres hommes entra\u00een\u00e9s par le courant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le monde vid\u00e9 de transcendance ne fit que mieux montrer des vies ancr\u00e9es dans des corps. Temple ou tombeau le corps devint l\u2019unique certitude. A d\u00e9faut de bonheur l\u2019homme ne put se r\u00e9signer \u00e0 renoncer au plaisir. Sa vie fut vou\u00e9e \u00e0 l\u2019instant fulgurant ou douloureux. Etre signifiait agir et l\u2019on filma jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ivresse des corps saisis dans toute leur gaucherie, dans toute leur puissance aussi. Cela fit croire \u00e0 une sorte de r\u00e9alisme documentaire d\u00e9dramatis\u00e9 en m\u00eame temps qu\u2019\u00e0 un hyperr\u00e9alisme mani\u00e9riste parce que les films furent \u00e9cris par des sc\u00e9naristes attach\u00e9s aux \u00eatres davantage qu\u2019aux architectures dramatiques visibles. En d\u00e9pit des brillantes et parfois br\u00e8ves carri\u00e8res de Carol Eastman, Alvin Sargent, Alan Sharp, Rudy Wurlitzer, David Rayfield l\u2019\u00e9criture parut rel\u00e9gu\u00e9e \u00e0 un deuxi\u00e8me plan. Par ailleurs ces films furent interpr\u00e9t\u00e9s loin des studios par des com\u00e9diens soucieux de v\u00e9risme b\u00e9havioriste. Mais qu\u2019y a-t-il de plus stylis\u00e9 que <em>Panique \u00e0 Needle Park<\/em> (Schatzberg, 1971) cent fois imit\u00e9 et jamais \u00e9gal\u00e9, que la plong\u00e9e hypnotique de<em> Macadam \u00e0 deux voies<\/em>, que cette fronti\u00e8re incertaine entre la veille et le sommeil trac\u00e9e dans <em>The king of Marvin Gardens<\/em> (Raffelson, 1971) et<em> John Mc Cabe<\/em> (Altman, 1971), que la somnambulique<em> Balade sauvage <\/em>(Malick, 1974), que la <em>Conversation<\/em><em> secr\u00e8te <\/em>(Coppola, 1974) enregistr\u00e9e au bord du gouffre mental, que la mosa\u00efque cubiste de <em>La fugue<\/em> (Penn, 1975), que les troublants transferts d\u2019identit\u00e9 des <em>Trois femmes<\/em>? Derri\u00e8re le trompe-l\u2019oeil du quotidien palpitait le flux d\u2019une vie \u00e9trange.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jamais peut-\u00eatre le cin\u00e9ma am\u00e9ricain ne filma d\u2019\u00eatres aussi seuls que ces personnages meurtris par les amiti\u00e9s chancelantes, les id\u00e9aux fl\u00e9tris, les familles d\u00e9sunies, les amours mortes. Garde-t-on le souvenir de personnages plus esseul\u00e9s que Wanda (<em>Wanda<\/em>), Harry, Archie et Gus \u00e0 la d\u00e9rive (<em>Husbands<\/em>, Cassavetes, 1970), le pianiste Robert Dupea (<em>Five easy pieces<\/em>, Raffelson, 1970), le boxeur Tully (<em>Fat city<\/em>), les policers Kilvinski et Fehler (<em>Les flics ne dorment pas la nuit, <\/em>Fleisher, 1972) les vagabonds Lion et Max (<em>L\u2019\u00e9pouvantail<\/em>), Bennie (<em>Apportez-moi la t\u00eate d\u2019Alfredo Garcia, <\/em>Peckinpah, 1974), Michael Corleone (<em>Le parrain II <\/em>, Coppola, 1974), les braqueurs d\u2019<em>Un apr\u00e8s-mdi de chien <\/em>(Lumet, 1975), Travis Bickle (<em>Taxi Driver<\/em>, Scorsese, 1976), Bill, Abby et Linda, anges d\u00e9chus des <em>Moissons du ciel<\/em> (Malick, 1978), JakeVan Dorn, le p\u00e8re puritain \u00e0 la recherche de sa fille disparue (<em>Hardcore<\/em>, Schrader, 1979) ? A cette liste il faudrait ajouter les noms des protagonistes des films \u201cde complot\u201d et des films policiers, de Dirty Harry a \u201cPopeye\u201d Doyle. Leur solitude allait bien au-del\u00e0 de l\u2019errance du d\u00e9racin\u00e9 car le cavalier du western classique \u00e9tait l\u2019\u00e9tendard d\u2019un peuple et l\u2019aventurier ou le d\u00e9fricheur de terre insufflaient l\u2019espoir d\u2019une \u00e9poque. Pour le voyageur qui portait son bissac au gr\u00e9 des rencontres la route ne fut plus la promesse d\u2019un Eden. Ne cherchant plus rien \u00e0 peine trouva-t-il non plus des raisons de vivre mais des mani\u00e8res de vivre, de sorte qu\u2019un dandysme existentiel nourrit les personnages en \u00e9tat de vacance. Selon Cimino le cin\u00e9ma donne \u00e0 sentir et la litt\u00e9rature \u00e0 penser mais nombre de films am\u00e9ricains d\u2019alors incitent \u00e0 la r\u00e9flexion parce que le d\u00e9senchantement est plus introspectif que le ravissement. Le voyage de retour ou sans retour d\u2019un Ulysse est toujours plus r\u00e9flexif que l\u2019envol d\u2019un Jason et, partant, plus lent et sinueux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s lors s\u2019installa un <em>taedium vitae<\/em> aigu, non pas pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019ennui mais plut\u00f4t l\u2019attente du gabier en partance dont le voyage est sans cesse ajourn\u00e9.\u00a0Baudelaire l\u2019avait \u00e9crit: <em>\u201cIl faut \u00eatre toujours ivre. Tout est l\u00e0 : c\u2019est l\u2019unique question. Pour ne pas sentir l\u2019horrible fardeau du Temps qui brise vos \u00e9paules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans tr\u00eave. <\/em><em>Mais de quoi ? De vin, de po\u00e9sie ou de vertu, \u00e0 votre guise. Mais enivrez-vous.\u201d<\/em>(2) Si la po\u00e9sie et la vertu viennent \u00e0 manquer et si le vin \u2013 ou ses substituts modernes \u2013 cesse d\u2019ouvrir les portes des paradis artificiels l\u2019ivresse est \u00e0 trouver ailleurs. Profonde est la douleur de celui qui ne parvient pas ou plus \u00e0 s\u2019enivrer. La vie s\u2019offre \u00e0 lui mais dans ses plis il ne trouve que mati\u00e8re au d\u00e9senchantement. Tout un pan du cin\u00e9ma am\u00e9ricain de l\u2019\u00e9poque eut pour vocation de caut\u00e9riser cette blessure ou d\u2019en montrer les bords \u00e0 peine cicatris\u00e9s.<\/p>\n<figure id=\"attachment_5693\" aria-describedby=\"caption-attachment-5693\" style=\"width: 300px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/Le-pays-de-la-violence-LIVRESSE.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-5693 size-medium\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/Le-pays-de-la-violence-LIVRESSE-300x168.jpg\" alt=\"Le pays de la violence L'IVRESSE\" width=\"300\" height=\"168\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-5693\" class=\"wp-caption-text\">Le pays de la violence<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans <em>Le pays de la violence<\/em> (Frankenheimer, 1970) le sheriff quincag\u00e9naire Henry Tawes menait une vie morne dans un comt\u00e9 du Tennessee. Il croyait vivre l\u2019ultime ivresse aupr\u00e8s d\u2019une jeune femme qui le trahissait et pour laquelle il \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 enfreindre la loi. A partir de ce sch\u00e9ma connu le film aurait pu \u00eatre un m\u00e9lodrame qui puise sa force dans le sentiment de culpabilit\u00e9 des personnages alors qu\u2019ici l\u2019accent \u00e9tait mis sur l\u2019impossibilit\u00e9 de l\u2019ivresse, le d\u00e9sarroi, le d\u00e9senchantement du monde dont\u00a0 les chansons de Johnny Cash \u00e9taient en quelque sorte la voix <em>off. <\/em>Pour d\u2019autres, la violence, la vitesse, le sexe, l\u2019exil, l\u2019alcool et le jeu furent des exutoires. Axel Freed (<em>Le flambeur<\/em>) \u00e9tait un joueur qui avait besoin pour vivre de \u201cl\u2019incertitude du jeu, du risque d\u2019\u00e9chec\u201d. Au long de son cheminement suicidaire il ne souhaitait ni ne pouvait \u00eatre aid\u00e9. Il n\u2019\u00e9tait pas un de ces perdants magnifiques h\u00e9ritiers du cin\u00e9ma des ann\u00e9es quarante, plut\u00f4t un \u00e9quilibriste incapable de vivre sans ivresse, ayant besoin pour vivre de marcher les yeux ferm\u00e9s au dessus du vide. Encore une fois le corps \u00e9tait la preuve unique de l\u2019existence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le d\u00e9senchantement a pour corollaire le d\u00e9sengagement. L\u2019\u00e9crivain Ludovic Mass\u00e9 affirma au sortir de la Deuxi\u00e8me guerre mondiale :<em>\u201cIl est des hommes, plus nombreux qu\u2019on ne croit, des hommes qu\u2019on nomme des r\u00e9fractaires quand on veut les flatter, des utopistes quand on veut les d\u00e9daigner, des anarchistes quand on veut les perdre, qui ne consentent jamais \u00e0 entrer dans les jeux de la propagande ou dans les pr\u00e9misses des cur\u00e9es.\u201d<\/em>(3) Le d\u00e9sengagement isole l\u2019individualiste, plus rarement il secoue l\u2019homme qui ne supporte plus l\u2019inaction dont abuse le pouvoir pour se livrer aux pires exactions et \u00e0 son tour min\u00e9 par l\u2019usure ou la d\u00e9raison il peut devenir un fauve. Le colonnel Kurtz (<em>Apocalypse now<\/em>, Coppola, 1979) fut l\u2019un des grands d\u00e9senchant\u00e9s de la d\u00e9cennie. O\u00f9 r\u00e8gne la folie, l\u2019homme s\u2019ab\u00eeme dans le silence ou la fureur. Sous le signe de Conrad d\u2019autres s\u2019expos\u00e8rent \u00e0 la br\u00fblure de la lucidit\u00e9. \u00a0Ray Hicks, le protagoniste de l\u2019\u00e2pre <em>Les guerriers de l\u2019enfer <\/em>(Reisz, 1978), \u00e9tait un spartiate moderne, un \u00e9corch\u00e9 forcen\u00e9 pr\u00eat \u00e0 lutter sans quartiers avec leur propres armes contre les forces de l\u2019ordre corrompues par la drogue. Aux yeux de ce combattant du Vi\u00eat-nam la gangr\u00e8ne avilissait le monde \u00e0 l\u2019entour. Seul l\u2019instinct de survie lui donnait encore une raison d\u2019avancer dans un monde gouvern\u00e9 par la loi du plus fort. Apr\u00e8s un combat dans une montagne fant\u00f4matique il mourait sans gloire pour sauver l\u2019ami qui l\u2019avait men\u00e9 sur ce chemin in\u00e9luctable. En un dernier sursaut de sto\u00efcisme Ray Hicks croyait \u00e0 la vertu du sacrifice. L\u2019ami faible et v\u00e9ll\u00e9itaire lui survivait.<\/p>\n<figure id=\"attachment_5697\" aria-describedby=\"caption-attachment-5697\" style=\"width: 300px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/Les-guerriers-de-lenfer-LIVRESSE.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-5697 size-medium\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/Les-guerriers-de-lenfer-LIVRESSE-300x168.jpg\" alt=\"Les guerriers de l'enfer L'IVRESSE\" width=\"300\" height=\"168\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-5697\" class=\"wp-caption-text\">Les guerriers de l&rsquo;enfer<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une telle vision de l\u2019homme chassa des \u00e9crans le m\u00e9lodrame et la com\u00e9die. La culpabilit\u00e9 et l\u2019innocence gorgent le m\u00e9lodrame, parfois le bourrent jusqu\u2019\u00e0 la gueule de chutes et de rachats ; l\u2019ordre auquel il aspire a besoin de bons et de m\u00e9chants tant le genre humain s\u2019y montre attachant sous une \u00e9corce rude. A la diff\u00e9rence du m\u00e9lodrame le cin\u00e9ma de l\u2019\u00e9poque n\u2019insista pas sur le malheur d\u00fb aux incl\u00e9mences mais sur la souffrance de l\u2019\u00eatre soumis aux affres parce que vivant. La com\u00e9die est, selon une phrase aussi c\u00e9l\u00e8bre qu\u2019apocryphe, l\u2019ouvrage de ceux qui pensent. Apr\u00e8s une d\u00e9cennie grave <em>Annie Hall <\/em>(Allen, 1977) annon\u00e7a le retour du rire. Et pour beaucoup ce fut un soulagement. Mais, selon le m\u00eame auteur, la vie est une trag\u00e9die pour ceux qui sentent.\u00a0 Il n\u2019y eut pas de trag\u00e9dies dans le cin\u00e9ma am\u00e9ricain des ann\u00e9es soixante-dix car la trag\u00e9die sourd d\u2019un monde <em>\u201cbigger than life\u201d <\/em>r\u00e9gi par les dieux ; il fut travers\u00e9 par un sentiment tragique de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Ce que le cin\u00e9ma gagna en profondeur il le perdit parfois en chaleur. Un cin\u00e9ma \u00e9motionnel plus que sentimental peut g\u00e9n\u00e9rer un manque chez le spectateur d\u00e9sireux d\u2019oublier ses blessures. A cet \u00e9gard un film anglais est en tous points le fr\u00e8re jumeau des oeuvres mentionn\u00e9es jusqu\u2019ici : <em>Barry Lyndon <\/em>(Kubrick, 1975).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le d\u00e9senchantement enivre comme un vin mauvais l\u2019homme guett\u00e9 par l\u2019amertume. Parfois il s\u2019\u00e9paissit pour devenir du d\u00e9sespoir, mais le d\u00e9sespoir n\u2019est pas toujours sombre. Blaise Cendrars \u00e9crivit: <em>\u201cLa s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 ne peut \u00eatre atteinte que par un esprit d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, mais pour \u00eatre d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 il faut avoir beaucoup v\u00e9cu et aimer encore le monde.\u201d<\/em>(4) Souvenons-nous de la derni\u00e8re sc\u00e8ne de <em>Little Big Man<\/em> (Penn, 1970). Little Big Man accompagnait son grand-p\u00e8re adoptif au sommet d\u2019une colline. L\u00e0, Peau-de-la-vieille-hutte s\u2019allongeait pour accueillir la mort qui ne venait pas au rendez-vous. Le vieil homme s\u2019en \u00e9tonnait mais ne maugr\u00e9ait pas. La pluie fertilisait la terre. La vie continuait. Belle et douloureuse pour tous deux d\u00e9j\u00e0 fortifi\u00e9s par les \u00e9preuves. Little Big Man savait quel chemin il lui restait \u00e0 parcourir pour acqu\u00e9rir la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 de son grand-p\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le cin\u00e9ma am\u00e9ricain des ann\u00e9es soixante-dix contraignit le spectateur \u00e0 \u00eatre adulte. M\u00eame la fantaisie \u00e9tait grave. Peu \u00e0 peu tant de rigueur le lassa. Avec <em>La guerre des \u00e9toiles <\/em>(Lucas, 1977) l\u2019infantilisme gagna h\u00e9las les suffrages du public dans le monde entier. Il s\u00e9vit encore. Le r\u00eave collectif ne parut plus illusoire mais d\u00e9risoire. Quant au r\u00eave individuel il s\u2019amenuisa pour n\u2019\u00eatre plus qu\u2019une peau de chagrin. Boire \u00e0 la gourde des jours lointains, courir encore un monde d\u00e9senchant\u00e9, garder les yeux ouverts, offrir les derniers mots. Tel fut et est encore, \u00e0 la ville comme \u00e0 l\u2019\u00e9cran, l\u2019espoir tragique des r\u00eaveurs rudoy\u00e9s par la vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(1)Gustave Flaubert, <em>Correspondance<\/em>, Tome III, Gallimard, Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade, 1991, p 191. Lettre \u00e0 Edma Roger des Genettes \u00e9crite sans doute en 1861.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(2) Charles Baudelaire,\u00a0 <em>Oeuvres compl\u00e8tes<\/em>, Gallimard, Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade, <em>Enivrez-vous<\/em>, p 286.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(3) Ludovic Mass\u00e9, <em>Tolsto\u00ef, l\u2019homme de la v\u00e9rit\u00e9<\/em>, Editions Mare Nostrum, 1991, p 25.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(4) Blaise Cendrars, <em>Une nuit dans la for\u00eat<\/em>, Deno\u00ebl, 1956, p 16.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Escrib\u00eda Baudelaire: \u00ab Hay que estar ebrio siempre. Todo reside en eso: \u00e9sta es la \u00fanica cuesti\u00f3n. Para no sentir el horrible peso del Tiempo que nos rompe las espaldas y nos hace inclinar hacia la tierra, hay que embriagarse sin descanso.\u201d S\u00ed, pero la resaca causada por la contracultura, el despertar post hippie, las decepciones ideol\u00f3gicas, las derivas pol\u00edticas, las heridas del amor, generaron en el cine americano de los a\u00f1os setenta un desencanto agudo tan embriagador como el spleen baudeleriano.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5921,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[7],"tags":[10,11,12,13,14,15,16,17,18],"class_list":["post-5853","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-cine-americano","tag-alices-restaurant","tag-arthur-penn","tag-blaise-cendrars","tag-john-frankenheimer","tag-karel-reisz","tag-le-flambeur","tag-le-pays-de-la-violence","tag-little-big-man","tag-ludovic-masse"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5853","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5853"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5853\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5921"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5853"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5853"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5853"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}