{"id":5769,"date":"2015-09-22T14:08:26","date_gmt":"2015-09-22T14:08:26","guid":{"rendered":"http:\/\/florealpeleato.com\/?p=5769"},"modified":"2015-09-22T14:08:26","modified_gmt":"2015-09-22T14:08:26","slug":"sur-les-traces-dicare","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/sur-les-traces-dicare\/","title":{"rendered":"Sur les traces d&rsquo;Icare"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Sur les traces d\u2019Icare<\/em>, Art\u00edculo sobre el mito de \u00cdcaro en la obra de Antonioni. Dossier en homenaje a Antonioni, n\u00ba 569-570, julio\/agosto de 2008, p 53-55.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">SUR LES TRACES D\u2019ICARE<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">FLOREAL PELEATO<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Cr\u00e8te fut le berceau d\u2019Icare\u00a0; ses contours rocheux, sa prison\u00a0; l\u2019horizon, la toile que trouait son regard\u00a0; le ciel, sa tentation\u00a0; la mer, son linceul\u00a0; une \u00eele, son tombeau. Que sait-on de lui si ce n\u2019est sa course ail\u00e9e, sa br\u00e8ve extase et sa chute pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e par la br\u00fblure du soleil ? Le r\u00eave d\u2019envol est la fl\u00e8che que seul un archer apais\u00e9 peut d\u00e9cocher. A qui manque de ma\u00eetrise l\u2019arc refuse de se tendre comme les ailes refusent de s\u2019ouvrir, ainsi, pour beaucoup Icare est coupable d\u2019<em>hubris<\/em>, d\u2019immaturit\u00e9, et d\u2019une ambition d\u00e9raisonn\u00e9e, mais ne faut-il pas chercher en partie la cause de son exaltation chez D\u00e9dale\u00a0 son p\u00e8re ? N\u2019a-t-il pas suscit\u00e9 chez Icare l\u2019appel de l\u2019infini qui confine au d\u00e9fi c\u00e9leste\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Condamn\u00e9 \u00e0 vivre en exil en Cr\u00e8te pour avoir assassin\u00e9 son neveu Talos, artisan aussi talentueux que lui, D\u00e9dale l\u2019architecte, l\u2019ing\u00e9nieur, le sculpteur, invente \u00e0 la demande de Minos le labyrinthe o\u00f9 l\u2019on cache le fils monstrueux n\u00e9 des amours de la reine Pasipha\u00e9 avec un taureau. Apr\u00e8s qu\u2019il a tu\u00e9 le Minotaure Th\u00e9s\u00e9e parvient \u00e0 sortir du labyrinthe gr\u00e2ce \u00e0 une pelote de fil que D\u00e9dale \u00a0lui a remise. Minos r\u00e9clame vengeance, D\u00e9dale et son fils Icare doivent fuir\u00a0; la voie des airs semble la plus s\u00fbre. Nul n\u2019est besoin de raconter la suite sinon que D\u00e9dale enterre son fils sur une \u00eele et que sa chute funeste le hante au point d\u2019\u00eatre incapable d\u2019en sculpter le motif sur les portes du temple de Cumes consacr\u00e9 \u00e0 Apollon auquel il voue les ailes qui lui ont permis de s\u2019\u00e9chapper. \u00a0Ses mains tremblent, dit-on.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antonioni le d\u00e9miurge s\u2019\u00e9meuvait-il de propulser ses personnages dans les cieux pour les ramener meurtris mais obs\u00e9d\u00e9s par cet envol qui les m\u00e8ne, qui sait, pr\u00e8s de la demeure des dieux et du pays des morts\u00a0? Ils en reviennent priv\u00e9s du feu gr\u00e9geois de la vitalit\u00e9 dont il ne reste qu\u2019une flamme \u00e0 demi \u00e9teinte, si bien qu\u2019ils errent parmi les vivants. Ces corps r\u00e9incarn\u00e9s en qu\u00eate d\u2019un nouvel envol traversent son cin\u00e9ma. Dira-t-on que l\u2019aspiration au beau, \u00e0 l\u2019id\u00e9al, \u00e0 l\u2019ivresse, au d\u00e9passement de soi a provoqu\u00e9 leur chute dans un espace et un temps imaginaires\u00a0? C\u2019est possible, la certitude d\u2019une blessure plus profonde encore appara\u00eet lorsqu\u2019on les voit d\u00e9ambuler dans des lieux qu\u2019ils parcourent sans but. \u00ab\u00a0Pourquoi, pourquoi\u00a0?\u00a0\u00bb demandent Anna (<em>L\u2019avventura<\/em>) ou Rosetta (<em>Femmes entre elles<\/em>) sans attendre de r\u00e9ponse\u00a0; oui, pourquoi, sommes-nous l\u00e0\u00a0? Pourquoi sommes-nous de retour dans ce monde qui n\u2019est plus tout \u00e0 fait le n\u00f4tre\u00a0?\u00a0Et si la fameuse incommunicabilit\u00e9 n\u2019\u00e9tait nullement le fruit du d\u00e9samour, de l\u2019ennui de\u00a0 la classe bourgeoise, d\u2019une vacuit\u00e9 existentielle agrav\u00e9e par le narcisisme, d\u2019une rh\u00e9torique stylistique des ann\u00e9es soixante, mais plut\u00f4t l\u2019amn\u00e9sie du d\u00e9sir de qui a v\u00e9cu l\u2019instant fulgurant d\u2019un envol\u00a0?<\/p>\n<figure id=\"attachment_5724\" aria-describedby=\"caption-attachment-5724\" style=\"width: 300px\" class=\"wp-caption alignright\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-5724\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/zabriskie_point-ICARO-300x129.png\" alt=\"Zabriskie Point\" width=\"300\" height=\"129\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/zabriskie_point-ICARO-300x129.png 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/zabriskie_point-ICARO.png 672w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-5724\" class=\"wp-caption-text\">Zabriskie Point<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tel Lazare ressucit\u00e9 dans le r\u00e9cit de L\u00e9onid Andr\u00e9iev, le personnage est contraint au silence car personne ne peut comprendre ce qu\u2019est l\u2019exp\u00e9rience de la mort\u00a0: cela ne peut \u00eatre partag\u00e9 qu\u2019avec un autre revenant. Antonioni aime \u00e0 caresser des silhouettes fant\u00f4matiques, des corps statuaires semblables aux effigies de D\u00e9dale dont les yeux ouverts produisaient l\u2019admiration des anciens. D\u2019ailleurs son dernier court-m\u00e9trage, <em>Lo sguardo di Michelangelo<\/em>, n\u2019est-il pas consacr\u00e9 au Mo\u00efse de Michel-Ange\u00a0dont il scrute les affleurements de marbre ? Les visages de Lucia Bos\u00e9,\u00a0 Monica Vitti, ou encore Jack Nicholson, ont les traits saillants d\u2019une statue pour lesquels l\u2019auteur a quelque pr\u00e9dilection, voire d\u2019un masque mortuaire anesth\u00e9si\u00e9 par la nostalgie d\u2019un ailleurs indicible et la blancheur d\u2019une m\u00e9moire d\u00e9chir\u00e9e. A cet \u00e9gard le visage de cire de Jeanne Moreau fait exception. \u00a0La plupart des personnages gardent de cet au-del\u00e0 un frissonnement qui g\u00eane leurs gestes et leurs d\u00e9marches mal assur\u00e9es. Aussi loin qu\u2019il voyage Antonioni cartographie un monde min\u00e9ralis\u00e9 qui se meurt\u00a0; terrains vagues, ruines poussi\u00e9reuses, \u00a0constructions inachev\u00e9es, villes de verre et de m\u00e9tal, mornes rives fluviales, plages hivernales, d\u00e9serts d\u00e9nu\u00e9s de pittoresque accueillent la solitude et les amours d\u00e9lit\u00e9es. La sublime \u00e9treinte finale de <em>La notte <\/em>scelle la mort d\u2019un amour dans un parc spectral o\u00f9 \u00a0le jour tarde \u00e0 poindre et la vie \u00e0 rena\u00eetre.<\/p>\n<figure id=\"attachment_5684\" aria-describedby=\"caption-attachment-5684\" style=\"width: 300px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-5684\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/La-Notte-4-ICARO-300x185.jpg\" alt=\"La Notte\" width=\"300\" height=\"185\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/La-Notte-4-ICARO-300x185.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/La-Notte-4-ICARO.jpg 624w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-5684\" class=\"wp-caption-text\">La Notte<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nul ne sait si Icare fut vaincu par la c\u00e9cit\u00e9 avant d`\u00eatre pr\u00e9cipit\u00e9 dans la mer ou si seulement l\u2019aveuglement lui donna le vertige. Son envol fascine les personnages tent\u00e9s d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la lumi\u00e8re dont la lucidit\u00e9 demeure au quotidien l\u2019\u00e9quivalent le plus proche. Claudia et Giuliana, respectivement dans <em>L\u2019avventura <\/em>et <em>Le d\u00e9sert rouge<\/em>, partagent le besoin de \u00ab\u00a0voir clair\u00a0\u00bb et disent chercher en vain \u00e0 comprendre, mais comprendre quoi\u00a0? Clara\u00a0 dit \u00e0 Lodi (<em>La dame sans cam\u00e9lias<\/em>) avoir eu<em> \u00ab\u00a0l\u2019illusion d\u2019\u00eatre vivante\u00a0\u00bb. <\/em>Le temps d\u2019une transe ou d\u2019un transport amoureux, faudrait-il ajouter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A jamais il sont \u00e9trangers sur terre tandis que l\u2019air et l\u2019eau exercent sur eux leurs sortil\u00e8ges. Il subsiste de ce s\u00e9jour dans les hauteurs un go\u00fbt prononc\u00e9 pour les promontoires (<em>La villa dei mostri<\/em>, <em>Zabriskie Point<\/em>), les belv\u00e9d\u00e8res (<em>Profession\u00a0: reporter<\/em>), les clochers (<em>L\u2019avventura<\/em>), les villas qui surplombent la mer (<em>Techniquement douce<\/em>) (1), les funiculaires (<em>Vertigine<\/em>,<em> Profession\u00a0: reporter<\/em>), les pil\u00f4nes et piliers (<em>L\u2019\u00e9clipse<\/em>), les tours (la fin du<em> Cri, <\/em>l\u2019h\u00f4pital dont la cam\u00e9ra scrute les hauteurs vitr\u00e9es dans <em>La notte<\/em>), les ponts (<em>Chronique d\u2019un amour<\/em>), les observatoires astronomiques (<em>L\u2019Aquilone<\/em>) (2), les vues urbaines d\u00e9gag\u00e9es (l\u2019appartement parisien vide visit\u00e9 par Jean Reno et Fanny Ardant dans <em>Par-del\u00e0 les nuages<\/em>), ainsi que les sommets volcaniques (<em>Noto-Mandorli-Stromboli-Carnevale<\/em>). De surcro\u00eet, les escaliers sont pour Antonioni des lieux de passages rituels et symboliques. Qu\u2019il suffise de mentionner l\u2019escalier en colima\u00e7on d\u2019<em>Identification d\u2019une femme<\/em> (3), celui qui noue la relation entre Clara et Nardo (<em>La dame sans cam\u00e9lias<\/em>), le perron devant lequel Ir\u00e8ne Jacob annonce \u00e0 Vincent P\u00e9rez son entr\u00e9e dans les ordres dans<em> Par del\u00e0 des nuages<\/em>\u00a0; sans oublier <em>Escaliers<\/em>, un sc\u00e9nario de court-m\u00e9trage (4) qui d\u00e9crit vingt-cinq s\u00e9quences se d\u00e9roulant exclusivement dans des escaliers.\u00a0 Cet attrait pour le flottement est aussi pr\u00e9sent au terme des trois heures et trente minutes documentaires de <em>Chung Kuo China<\/em> lorsque le metteur en sc\u00e8ne filme la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 d\u2019acrobates qui s\u2019arrachent aux lois de la pesanteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antonioni ne r\u00e9siste pas \u00e0 l\u2019appel du ciel. Peut-\u00eatre l\u2019ascension improbable et m\u00e9taphorique d\u2019un cerf-volant (<em>L\u2019Aquilone<\/em>) en est-elle l\u2019expression la plus litt\u00e9rale. Dans ce sc\u00e9nario on peut lire en effet\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Le cerf-volant est notre cl\u00e9, le ciel notre r\u00e9verb\u00e8re\u00a0\u00bb <\/em>puis \u00e0 la fin de cet \u00e9trange conte,<em> \u00ab\u00a0Ton cerf-volant ne reviendra plus. Maintenant il n\u2019a plus besoin de fil, il est libre, il continue son voyage\u00a0\u00bb.<\/em> Chez Antonioni\u00a0 qui nourrit un r\u00eave de libert\u00e9 prend l\u2019avion (<em>L\u2019\u00e9clipse<\/em>, <em>Zabriskie Point<\/em>, <em>Par-del\u00e0 les nuages<\/em>) au risque d\u2019une chute dans la jungle (<em>Techniquement douce<\/em>).\u00a0 Pour certains artistes le temps se manifeste sous la forme d\u2019une flamme, d\u2019un fleuve ou d\u2019un arbre\u00a0; pour Antonioni c\u2019est le vent qui agite une dune de sable. Pareil au souffleur de verre il fait de l\u2019air la mati\u00e8re impalpable de ses r\u00eaves cin\u00e9matographiques.<\/p>\n<figure id=\"attachment_5694\" aria-describedby=\"caption-attachment-5694\" style=\"width: 274px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-5694 size-full\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/Leclisse-1-ICARO-ANTONIONI.jpg\" alt=\"El eclipse\" width=\"274\" height=\"184\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-5694\" class=\"wp-caption-text\">L&rsquo;\u00e9clipse<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les eaux se pr\u00eatent \u00e0 d\u2019autres r\u00eaveries. Giuliana (<em>Le d\u00e9sert rouge<\/em>) dit ne pouvoir regarder la mer longtemps sans se d\u00e9tacher de ce qui l\u2019entoure sur terre. Dans <em>L\u2019avventura <\/em>la mer emporte le myst\u00e8re d\u2019Anna. S\u2019est-elle suicid\u00e9e en s\u2019y jetant, a-t-elle \u00e9t\u00e9 aspir\u00e9e par le vent vers des hauteurs inaccesibles aux \u00eatres humains, a-t-elle fondu sous le soleil des \u00eeles Eoliennes\u00a0? Les eaux grises du P\u00f4 (<em>Gente del Po<\/em>), celles des marais (<em>Le cri<\/em>), les canaux de Venise (<em>Identification d\u2019une femme<\/em>), les plages de la mer Adriatique (<em>Femmes entre elles<\/em>) \u2013 face \u00e0 laquelle Momina a cet \u00e9trange commentaire\u00a0: <em>\u00ab\u00a0La mer ne vieillit pas au moins\u00a0\u00bb, <\/em>nous rappellent l\u2019obs\u00e9dant besoin de revenir pr\u00e8s de l\u2019eau (<em>Ritorno a Lisca<\/em> <em>Blanca<\/em>,<em> Kumbha Mela<\/em>) malgr\u00e9 une \u00e9prouvante contradiction, car le calme des ondes se trouve menac\u00e9 par l\u2019attirance pour les gouffres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette impossibilit\u00e9 \u00e0 (re)vivre justifie la tentation du suicide pour \u00e9chapper \u00e0 la mort lente d\u2019une vie sans d\u00e9sir : chez Gianni (<em>La dame sans cam\u00e9lias <\/em>), chez trois femmes (<em>Suicides manqu\u00e9s, <\/em>sketch de <em>L\u2019amour \u00e0 la ville<\/em>), chez une jeune fille (<em>Techniquement douce<\/em>), chez Giuliana (<em>Le d\u00e9sert rouge<\/em>), ou peut-\u00eatre chez Anna (<em>L\u2019avventura<\/em>), lorsqu\u2019il ne s\u2019agit pas de son accomplissement \u00e0 la fin de l\u2019histoire, comme en t\u00e9moignent la noyade de Rosetta (<em>Femmes entre elles<\/em>), le saut d\u2019Aldo (<em>Le cri<\/em>), et le coup de r\u00e9volver d\u2019un jeune homme (<em>Cette nuit-l\u00e0 ils ont tir\u00e9<\/em>, un autre sc\u00e9nario non film\u00e9). Si l\u2019on s\u2019abstient de se suicider la disparition (<em>L\u2019avventura, Identification d\u2019une femme<\/em>) tient lieu de chute icarienne amortie ou alors un d\u00e9doublement, surtout masculin, en devient une mani\u00e8re d\u00e9tourn\u00e9e lorsque l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019une nouvelle vie se pr\u00e9sente, mais elle ne procure aucun plaisir, seulement un sursis. Le photographe de <em>Blow up <\/em>endosse l\u2019identit\u00e9 d\u2019un ouvrier puis d\u2019une enqu\u00eateur tandis que dans <em>Profession\u00a0: reporter<\/em> David Lodge s\u2019obstine en vain \u00e0 effacer toute trace de sa vie pass\u00e9e. Plus ouvertement, dans <em>Techniquement douce <\/em>le personnage masculin appel\u00e9 T dit\u00a0: <em>\u00ab\u00a0J\u2019ai chang\u00e9 de peau, comme les serpents\u00a0\u00bb <\/em>D\u00e9dale appartenait, pr\u00e9cisons-le, \u00e0 la lign\u00e9e des hommes-serpents fondateurs de la cit\u00e9 d\u2019Ath\u00e8nes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Faut-il voir dans certaine propension de l\u2019auteur \u00e0 la parabole une mani\u00e8re de coder le propos dict\u00e9e par la conviction qu\u2019un r\u00e9cit doit rester secret\u00a0? Bien s\u00fbr, le fil narratif nous aide \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans le labyrinthe du film mais Antonioni se pla\u00eet \u00e0 nous mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve et certains spectateurs se perdent dans des chambres sans issue. On qualifiera de parabole la fable de la petite fille vivant seule dans une \u00eele (<em>Le d\u00e9sert rouge<\/em>), celle de l\u2019aveugle qui refuse de voir le monde tel qu\u2019il est puis se suicide (<em>Profession\u00a0: reporter<\/em>), celle de l\u2019archer qui atteint la cible sans viser \u00a0(<em>Techniquement douce<\/em>), et encore toute l\u2019ascension dans <em>L\u2019Aquilone<\/em>.<\/p>\n<figure id=\"attachment_5714\" aria-describedby=\"caption-attachment-5714\" style=\"width: 300px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/The-passenger-ICARO-ANTONIONI.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-5714 size-medium\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/The-passenger-ICARO-ANTONIONI-300x162.jpg\" alt=\"The passenger ICARO ANTONIONI\" width=\"300\" height=\"162\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/The-passenger-ICARO-ANTONIONI-300x162.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2015\/09\/The-passenger-ICARO-ANTONIONI.jpg 305w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-5714\" class=\"wp-caption-text\">Profession reporter<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les fins \u00e9nigmatiques sont les indices d\u2019un retour vers cet ailleurs qui annihile les fronti\u00e8res de l\u2019espace et du temps. Tant dans la ville vide (<em>L\u2019\u00e9clipse<\/em>) et sur le cours de tennis (<em>Blow up<\/em>) que dans la chambre l\u2019h\u00f4tel de la Gloria (<em>Profession\u00a0: reporter<\/em>) ce qui \u00e9tait corps devient air sous l\u2019effet d\u2019une dissolution ou d\u2019une explosion dans le cas de la maison\u00a0 dress\u00e9e sur un \u00e9peron rocheux (<em>Zabriskie Point<\/em>). Cette dissolution du corps est patente dans <em>Techniquement douce <\/em>lorsque les deux personnages masculins \u00e9chou\u00e9s dans la jungle sont d\u00e9vor\u00e9s par des cannibales. Apr\u00e8s avoir daign\u00e9 \u00eatre des n\u00f4tres Antonioni reprend son vol \u00e0 la fin de ses films. Pour nous spectateurs cesse alors la sensation de la gravitation et commence celle d\u2019une \u00e9trange abstraction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et si son oeuvre \u00e9tait de nature fantastique\u00a0? Manquent le sang et la terreur certes, hormis cela ses films abondent en apparitions et disparitions f\u00e9minines, opacit\u00e9 du monde environnant, pr\u00e9sence d\u2019univers parall\u00e8les, personnages sous l\u2019emprise d\u2019une force, ciels bl\u00eames, couleurs charg\u00e9es d\u2019affect, l\u00e9thargies \u00e9vocatrices du romantisme allemand, au point qu\u2019on peut l\u2019imaginer filmant <em>La f\u00e9line <\/em>ou<em> Les oiseaux, <\/em>et pourquoi pas la confession d\u2019un vampire qui souhaite la d\u00e9livrance, ou une adaptation de <em>La nuit face au ciel <\/em>de Cort\u00e1zar. Oui, les films du ma\u00eetre de Ferrare offrent la surface lisse et embu\u00e9e d\u2019un miroir derri\u00e8re lequel on devine les visages de D\u00e9dale et d\u2019Icare. Dans le corpus antonionien le r\u00e9cit a vocation d\u2019\u00e9nigme, la parole a valeur d\u2019\u00e9pitaphe ou d\u2019oracle, et le regard d\u2019une femme y devient une \u00e9piphanie.<\/p>\n<ul>\n<li style=\"text-align: justify;\">Sc\u00e9nario non film\u00e9, \u00e9crit en 1966. Lire <em>Sc\u00e9narios non r\u00e9alis\u00e9s, Michelangelo Antonioni, <\/em>Edition \u00e9tablie par Alain Bonfand, Editions Images Modernes, 2004.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Sc\u00e9nario non film\u00e9. Ibidem.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Lire \u00e0 propos du film et de cette s\u00e9quence l\u2019article de Petr Kr\u00e1l \u00ab\u00a0Travers\u00e9e du d\u00e9sert\u00a0\u00bb, <em>Positif<\/em>, n\u00ba 263, janvier 1983.<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Sc\u00e9nario non film\u00e9 \u00e9crit en 1949.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Detr\u00e1s y debajo de las im\u00e1genes, cualquier cineasta digno de este nombre, alimenta sus pel\u00edculas con temas que le fascinan, y a veces a su pesar y de manera involuntaria, y afloran hasta dar forma a un motivo recurrente. Despu\u00e9s de ver la casi totalidad de la filmograf\u00eda de Antonioni con el paso del tiempo me di cuenta de que el mito \u00cdcaro le obsesionaba.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5728,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[9],"tags":[],"class_list":["post-5769","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-cine-europeo"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5769","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5769"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5769\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5728"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5769"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5769"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5769"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}