{"id":6768,"date":"2023-10-04T14:11:20","date_gmt":"2023-10-04T14:11:20","guid":{"rendered":"https:\/\/florealpeleato.com\/?p=6768"},"modified":"2023-10-04T14:11:20","modified_gmt":"2023-10-04T14:11:20","slug":"lange-de-la-melancolie-vole-au-dessus-de-nous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/lange-de-la-melancolie-vole-au-dessus-de-nous\/","title":{"rendered":"L&#8217;ange de la m\u00e9lancolie vole au-dessus de nous"},"content":{"rendered":"<p>Introduction et entretien publi\u00e9s en septembre 2023 dans le n\u00ba 751 de la revue Positif.<\/p>\n<p>Dans l\u2019Atlantide cin\u00e9matographique \u00e0 laquelle r\u00eave V\u00edctor Erice les cin\u00e9mas sont des temples o\u00f9 se produit l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation. Les cin\u00e9astes qui peuplent cette Arcadie \u00ab\u00a0vouvoient\u00a0\u00bb leurs spectateurs avec respect, selon l\u2019expression de R\u00e9gis debray. Il sont des artisans aussi exigeants que discrets, \u00e9pris d\u2019un art populaire, auxquels est \u00e9pargn\u00e9e la corv\u00e9e de parler de leurs films. Cet homme loquace \u00a0a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 l\u2019envoi de questions \u00e9crites \u00e0 la conversation que je lui avais propos\u00e9e. Dommage&#8230; Ses r\u00e9ponses laconiques et courtoises sont dict\u00e9es par un fort besoin de contr\u00f4le, mais je per\u00e7ois surtout une autre raison. Le plaisir procur\u00e9 au spectateur s\u2019apparente \u00e0 celui de la clandestinit\u00e9. N\u2019a-t-il pas relat\u00e9 comment il a d\u00e9couvert <em>Rome, ville ouverte <\/em>apr\u00e8s avoir soudoy\u00e9 un employ\u00e9 des douanes de mani\u00e8re \u00e0 visionner le film de Rossellini en toute clandestinit\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>Erice n\u2019a de cesse de chercher les traces d\u2019un monde englouti. Son projet intitul\u00e9 <em>Memoria y sue\u00f1o <\/em>(<em>M\u00e9moire et r\u00eave<\/em>) consiste en une s\u00e9rie de courts-m\u00e9trages tourn\u00e9s sur les lieux m\u00eames o\u00f9 ont \u00e9t\u00e9 mis en sc\u00e8nes certains films qui lui importent. \u00c0 ce jour ont \u00e9t\u00e9 au moins r\u00e9alis\u00e9s ceux qu\u2019il a consacr\u00e9s \u00e0 <em>Rome, ville ouverte<\/em>, <em>Sierra de Teruel <\/em>et <em>Le M\u00e9pris. <\/em>Faut-il rappeler ici que l\u2019origine du<em> Songe de la lumi\u00e8re <\/em>r\u00e9side dans un r\u00eave du peintre Antonio L\u00f3pez\u00a0? D\u2019autre part, dans <em>Ana, tres minutos <\/em>(fragment du film <em>A sense of home<\/em>) Ana Torrent, interpr\u00e8te d\u2019Antigone devine-t-on, dit face \u00e0 la cam\u00e9ra\u00a0: <em>\u00ab\u00a0J\u2019ai l\u2019impression que les morts nous regardent et nous interrogent en silence\u00a0\u00bb. <\/em>Ce dialogue entre les vivants et les morts traverse les films d\u2019Erice.<\/p>\n<p>Il aimerait que les questions ne portent que sur son nouveau film, mais comment face \u00e0 <em>Cerrar los ojos<\/em> ne pas \u00e9voquer <em>La promesa de Shangai, <\/em>son adaptation du roman <em>El embrujo de Shangai <\/em>de Juan Mars\u00e9, \u00e9crite entre 1996 et 1997, dont le tournage pr\u00e9vu fut subitement suspendu par le producteur ? J\u2019ajoute que le roman se d\u00e9roule en 1947, tout comme le prologue de <em>Cerrar los ojos<\/em> situ\u00e9 \u00e0 Triste Le Roy<em>, <\/em>et qu\u2019Erice, afin d\u2019abr\u00e9ger ce film qui aurait dur\u00e9 trois heures, avait accept\u00e9 de ne pas inclure l\u2019\u00e9pilogue. Comment ne pas souvenir aussi de <em>El Sur <\/em>dont la deuxi\u00e8me partie devait \u00eatre tourn\u00e9e en Andalousie o\u00f9 Estrella d\u00e9couvrait le pass\u00e9 de son p\u00e8re\u00a0? Comment ne pas pr\u00e9ciser que l\u2019un des personnages principaux de <em>Caligraf\u00eda de los sue\u00f1os, <\/em>le livre qu\u2019ach\u00e8te Miguel Garay chez un bouquiniste, dispara\u00eet et que le roman se cl\u00f4t par un \u00e9pilogue ? Comment ne pas voir dans l\u2019affiche de <em>They Live by Night <\/em>chez Max, le monteur dont la ressemblance avec Erice est frappante, un autoportrait cin\u00e9philique de l\u2019auteur\u00a0? Comment ne pas voir dans l\u2019importance des photographies des rappels de ses films ant\u00e9rieurs\u00a0? Liste non close. Chacun d\u00e9couvrira au fil de ce rendez-vous film\u00e9 ses propres correspondances,<\/p>\n<p>Edgar Degas a eu ce mot\u00a0: <em>\u00ab\u00a0L\u2019art n\u2019est pas ce que vous voyez, mais ce que vous faites voir aux autres.\u00a0\u00bb <\/em>\u00c0 vous maintenant, lecteur et spectateur, d\u2019ouvrir bien grands les yeux puis de les fermer pour voguer vers l\u2019\u00eele cin\u00e9matographique d\u2019Erice.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><em>L\u2019ange de la m\u00e9lancolie vole au-dessus de nous.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Entretien r\u00e9alis\u00e9 avec V\u00edctor Erice r\u00e9alis\u00e9 par courrier entre le 24 juin et le 05 juillet 2023.<\/p>\n<p><em>\u00c0 quel moment avez-vous consid\u00e9r\u00e9 opportun de co\u00e9crire, plut\u00f4t que d\u2019\u00e9crire seul ce traitement dont vous vous \u00e9tiez l\u2019auteur, et qu\u2019avez-vous trouv\u00e9 chez Michel Gaztambide qui vous fasse prendre cette d\u00e9cision\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Bien que le point de d\u00e9part soit un traitement tr\u00e8s long, dans lequel l\u2019arc narratif du film \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 inclus, \u00e0 un moment j\u2019ai ressenti le besoin de me trouver face \u00e0 un interlocuteur. Mais pas n\u2019importe lequel, plut\u00f4t une personne comme Michel Gaztambide, un professionnel intelligent, sensible, qui m\u2019a apport\u00e9, entre autres choses, une discipline dont sans nul doute j\u2019avais besoin.<\/p>\n<p><em>Le sc\u00e9nario de <\/em>Cerrar los ojos<em> d\u00e9crit un processus d\u2019enqu\u00eate. Cependant, dans le film nous assistons \u00e0 un processus de r\u00e9v\u00e9lation. Comment la mise en sc\u00e8ne et le montage y ont contribu\u00e9\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Pendant la premi\u00e8re partie, la trame suit des \u00e9l\u00e9ments propres d\u2019un film o\u00f9 l\u2019intrigue pr\u00e9domine. La disparition d\u2019un acteur c\u00e9l\u00e8bre, un cas qui a appartenu autrefois \u00e0 la section des faits divers, une \u00e9nigme qui jamais n\u2019a pu \u00eatre \u00e9lucid\u00e9e. Au cours de la deuxi\u00e8me partie, plus discursive, nous nous approchons d\u2019une sorte de myst\u00e8re qui reste entier jusqu\u2019\u00e0 la fin. Il y a une diff\u00e9rence essentielle entre l\u2019\u00e9nigme et le myst\u00e8re. Il peut s\u2019agir des clefs auxquelles vous faites r\u00e9f\u00e9rence.<\/p>\n<p><em>De fait, tout le film transforme les personnages en arqu\u00e9ologues de la m\u00e9moire (individuelle, collective et cin\u00e9matographique). Le cin\u00e9ma a perdu sa capacit\u00e9 pour \u00ab\u00a0calligraphier les r\u00eaves\u00a0\u00bb\u00a0? Pour paraphraser le titre du roman de Juan Mars\u00e9 que Miguel Garay ach\u00e8te chez un bouquiniste de la Cuesta Moyano.<\/em><\/p>\n<p>Non, je ne crois pas qu\u2019il ait perdu cette capacit\u00e9. Mais il est vrai que son expression s\u2019est banalis\u00e9e \u00e0 outrance. Il est bien loin le temps o\u00f9 Luis Bu\u00f1uel et Salvador Dal\u00ed ont r\u00e9alis\u00e9 <em>Un chien andalou.<\/em><\/p>\n<p><em>Pourtant le prologue situ\u00e9 \u00e0 Triste le Roy avec son aspect oritentaliste, pictural et th\u00e9\u00e2tral n\u2019est-il pas l\u2019exemple d\u2019un cin\u00e9ma qui explore le territoire des r\u00eaves\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Les deux sc\u00e8nes de <em>La mirada del adi\u00f3s <\/em>qui ont lieu \u00e0 Triste le Roy viennent de mon adaptation du roman de Juan Mars\u00e9 intitul\u00e9 <em>El embrujo de Shangai. <\/em>Si elles explorent un domaine ce serait celui de la narration classique, de ses histoires l\u00e9gendaires, celles o\u00f9 la fiction agissait toujours comme une r\u00e9demptrice de la r\u00e9alit\u00e9, des histoires habit\u00e9es par des personnages exemplaires qui \u00e9taient \u00ab\u00a0plus forts que la vie\u00a0\u00bb J\u2019ai toujours consid\u00e9r\u00e9 Monsieur L\u00e9vy comme une r\u00e9plique de <em>Mister Arkadin <\/em>d\u2019Orson Welles.<\/p>\n<p><em>Qu\u2019est-ce qui vous a attir\u00e9 chez Mister Arkadin, et peut-\u00eatre chez d\u2019autres personnages de Welles, pour cr\u00e9er le personnage de Monsieur L\u00e9vy\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Au d\u00e9but, je n\u2019ai pas pens\u00e9 \u00e0 Arkadin. C\u2019est apparu pendant le processus d\u2019\u00e9criture, surtout lorsque j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 penser \u00e0 des acteurs qui seraient ad\u00e9quats pour incarner Monsieur L\u00e9vy \u00e0 l\u2019\u00e9cran. Orson Welles \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mort, mais cela ne m\u2019emp\u00eachait pas de me r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 lui pour m\u2019en inspirer. Je me souviens qu\u2019un jour j\u2019ai dit \u00e0 un ami\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0J\u2019aimerais trouver un acteur qui ressemble \u00e0 Welles&#8230;\u00a0\u00bb Et j\u2019ai tout de suite pens\u00e9 \u00e0 Josep Maria Pou. Un acteur qui s\u2019est impos\u00e9 d\u00e8s cet instant comme l\u2019interpr\u00e8te id\u00e9al. Je suis tr\u00e8s content d\u2019avoir pu travailler avec lui. Plus tard, en y r\u00e9fl\u00e9chissant un peu plus, j\u2019ai remarqu\u00e9 qu\u2019il projetait l\u2019histoire de Mister Arkadin en tant que personnage de fiction. Bien qu\u2019il ait perdu la m\u00e9moire, qu\u2019il ne sache pas r\u00e9ellement ce qu\u2019il a fait ou qui il \u00e9tait dans le pass\u00e9. Sa vie contient un secret derri\u00e8re lequel se cache un d\u00e9lit criminel. Il ne veut pas que sa fille, qu\u2019il adore, le d\u00e9couvre&#8230; Je ne sais pas si en fin de compte tout ceci a une relation directe avec <em>La mirada del adi\u00f3s, <\/em>\u00ab\u00a0le film qui n\u2019a jamais exist\u00e9\u00a0\u00bb. C\u2019en est un \u00e9cho, rien de plus.<\/p>\n<p><em>Puisque vous avez mentionn\u00e9 votre sc\u00e9nario non film\u00e9, La promesa de Shangai, tir\u00e9 du livre de Juan Mars\u00e9, \u00e0 mon tour j\u2019y ferai r\u00e9f\u00e9rence. A la toute fin de l\u2019histoire la voix du narrateur dit\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne savais pas encore que bien que l\u2019on m\u00fbrisse et pour autant que l\u2019on veuille se tourner vers l\u2019avenir, on grandit toujours en revenant vers le pass\u00e9, \u00e0 la recherche, peut-\u00eatre, du premier \u00e9blouissement.\u00a0\u00bb Cela se produit aussi dans Cerrar los ojos. Est-ce indispensable pour acc\u00e9der \u00e0 la maturit\u00e9 cr\u00e9ative qu\u2019un artiste connaisse et comprenne cette connexion avec ses premiers \u00e9blouissements\u00a0? <\/em><\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas d\u2019oeuvre d\u2019art accomplie, v\u00e9ritablement authentique, qui n\u2019\u00e9voque les origines. Bien s\u00fbr, je ne veux pas insinuer que mon film y parvienne. In\u00e9vitablement, l\u2019ange de la m\u00e9lancolie vole quelque part au dessus de nous.<\/p>\n<p><em>Si il est vrai que Miguel Garay n\u2019a pas r\u00e9alis\u00e9 d\u2019autres films, apr\u00e8s l\u2019inachev\u00e9 La mirada del adi\u00f3s, la r\u00e9union des personnages principaux \u00e0 la fin du film dans la salle de cin\u00e9ma ferm\u00e9e au public consiste en une sorte de mise en sc\u00e8ne. Peut-on consid\u00e9rer ceci comme un acte de foi dans le cin\u00e9ma\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Max dit de son ami Garay qu\u2019il est un \u00ab\u00a0croyant\u00a0\u00bb. Et, en comparaison, il dit de lui qu\u2019il est \u00ab\u00a0pratiquant, pas croyant\u00a0\u00bb. Je ne suis pas certain que ces d\u00e9finitions surgies dans la t\u00eate de Max correspondent exactement avec la v\u00e9rit\u00e9. Ce qui est vrai c\u2019est que dans la sc\u00e8ne finale Garay agit comme un metteur en sc\u00e8ne (en fran\u00e7ais dans le texte). Et l\u2019on peut penser que cette mise en sc\u00e8ne requiert un certain degr\u00e9 de foi.<\/p>\n<p><em>Quand un auteur introduit un \u00e9pilogue son destinataire se sent invit\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur le passage du temps. Dans Cerrar los ojos il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9pilogue en tant que tel, pourtant la derni\u00e8re sc\u00e8ne remplit cette fonction. Quel effet \u00e9motionnel d\u00e9sirez-vous produire chez le spectateur\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Je ne sais que vous dire. Je n\u2019ai pas per\u00e7u cette dimension d\u2019\u00e9pilogue dans la derni\u00e8re sc\u00e8ne.<\/p>\n<p><em>Certains de vos fid\u00e8les spectateurs seront \u00e9tonn\u00e9s par l\u2019usagequi est fait d\u2019une parole nourrie dans Cerrar los ojos. Elle alimente l\u2019introspection, mais peu \u00e0 peu, le film devient un voyage vers le silence et le d\u00e9pouillement. Comment vous en \u00eates-vous approch\u00e9\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Comme vous-m\u00eame vous l\u2019indiquez\u00a0: peu \u00e0 peu.<\/p>\n<p><em>C\u2019est aussi un voyage vers la r\u00e9concilitation. Entre deux anciens amis et entre un p\u00e8re et sa fille.<\/em><\/p>\n<p>Je ne sais pas si l\u2019amiti\u00e9 entre Arenas et Garay se reconstruit. Leur ancienne amiti\u00e9, non. Aujourd\u2019hui Arenas est un autre homme. En ce qui concerne le lien final entre Ana et son p\u00e8re, si il existe, est t\u00e9nu. Elle l\u2019exprime clairement lorsqu\u2019elle dit : \u00ab Je suis de passage<\/p>\n<p><em>La figure du p\u00e8re absent, suicidaire ou ici disparu n\u2019est pas nouvelle dans votre filmographie. De plus, Monsieur L\u00e9vy, Miguel Garay, Julio Arenas et Max vivent dans une sorte d\u2019autoexil. En revanche les personnages f\u00e9minins paraissent plus ancr\u00e9s dans la vie. Quelle lecture peut-on en donner\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Votre point de vue \u00e0 propos des personnages de <em>Cerrar los ojos<\/em> est int\u00e9ressant, mais j\u2019avoue ne pas aimer me prononcer en tant qu\u2019interpr\u00e8te privil\u00e9gi\u00e9 des mes films. De surcro\u00eet, ces nuances s\u2019appr\u00e9cient mieux de l\u2019ext\u00e9rieur que de l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p><em>Dans la sc\u00e8ne situ\u00e9e dans la cafeteria du Mus\u00e9e du Prado le personnage d\u2019Ana \u00e9voque la voix de son p\u00e8re disparu. Peut-on affirmer qu\u2019une personne vit tant que nous nous souvenons de sa voix et comment le cin\u00e9ma \u00e9tablit cette connexion intime avec les d\u00e9funts\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>La voix, oui, dans le cas d\u2019Ana. La voix du p\u00e8re absent&#8230; On sait que parmi tous les langages artistiques le cin\u00e9ma est celui qui a la plus grande capacit\u00e9 \u00e0 reproduire les formes du r\u00e9el. Il est aussi celui qui a la capacit\u00e9 de les conserver dans le souvenir. On a m\u00eame dit du cin\u00e9ma qu\u2019il \u00e9tait un art fun\u00e9raire. La connexion que vous \u00e9tablissez est tout \u00e0 fait juste.<\/p>\n<p><em>Quand Ana p\u00e8n\u00e8tre dans l\u2019espace o\u00f9 vit son p\u00e8re Julio Arenas elle dit deux fois \u00ab\u00a0Je suis Ana\u00a0\u00bb, mais la sc\u00e8ne s\u2019interrompt l\u00e0, sur le seuil du myst\u00e8re. La m\u00eame chose se produit \u00e0 d\u2019autres moments. Est-ce une mani\u00e8re de cr\u00e9er un espace pour le spectateur\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Je ne l\u2019ai pas fait avec une intention explicite, mais il peut y avoir l\u00e0, en effet, quelque chose en lien avec ce que vous soulignez.<\/p>\n<p><em>Dans le m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9es, nous ne saurons jamais ce qui est arriv\u00e9 a Julio Arenas, nous ne saurons pas non plus avec clart\u00e9 ce qui a pouss\u00e9 Miguel Garay \u00e0 changer de style de vie. Y-a-t-il eu dans le sc\u00e9nario des s\u00e9quences qui \u00e9claircissaient cet aspect ?<\/em><\/p>\n<p>Il n\u2019y a jamais eu dans <em>Cerrar los ojos<\/em> de telles sc\u00e8nes. J\u2019aime \u00e0 croire que sa condition d\u2019oeuvre ouverte accorde au spectateur un r\u00f4le essentiel en tant qu\u2019interpr\u00e8te de la fiction.<\/p>\n<p><em>Chacun \u00e0 sa mani\u00e8re, Miguel Garay et Julio Arenas disparaissent. Avez-vous ressenti parfois ce que Enrique Vila Matas a d\u00e9sign\u00e9 sous le nom de \u00ab\u00a0syndrome de Bartleby\u00a0\u00bb et avez-vous eu la tentation de \u00ab\u00a0dispara\u00eetre\u00a0\u00bb?<\/em><\/p>\n<p>J\u2019avoue \u00eatre un fid\u00e8le lecteur de Vila Matas, mais le \u00ab\u00a0syndrome de Bartleby\u00a0\u00bb, qu\u2019il a cit\u00e9 dans plusieurs de ses livres, me para\u00eet plus caract\u00e9ristique des \u00e9crivains que des cin\u00e9astes. Entre autre choses parce que les \u00e9crivains jouissent d\u2019une plus grande libert\u00e9. Quant \u00e0 moi, si je n\u2019ai pas r\u00e9alis\u00e9 plus de films cela n\u2019est pas motiv\u00e9 par une raison m\u00e9taphysique.<\/p>\n<p><em>Diriez-vous que Julio Arenas est un h\u00e9ritier des fr\u00e8res qui entourent Fran\u00e7ois d\u2019Assise dans les Onze Fioretti de Fran\u00e7ois d\u2019Assise\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>J\u2019admire \u00e9norm\u00e9ment ce film. Cependant Arenas est tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 des <em>fratelli rossellinianos.<\/em><\/p>\n<p><em>Il est frappant d\u2019observer que les personnages \u00e9chappent \u00e0 la tentation de se critiquer, par exemple entre Miguel Garay et Lola San Rom\u00e1n, et qu\u2019il y a chez chacun d\u2019eux une forme de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, voire de m\u00e9lancolie. Croyez-vous que cet \u00ab\u00a0ange de la m\u00e9lancolie\u00a0\u00bb suppose pour les personnages l\u2019opportunit\u00e9 de vivre deux fois\u00a0: au pr\u00e9sent et ensuite dans le souvenir\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Je respecte votre interpr\u00e9tation, mais je crains de ne pas la partager.<\/p>\n<p><em>On dit que dans les ann\u00e9es 50 \u00e0 Hollywood une actrice exp\u00e9riment\u00e9e \u00e0 demand\u00e9 \u00e0 un acteur d\u00e9butant \u00ab\u00a0Sais-tu quel est le secret d\u2019un bon film\u00a0\u00bb\u00a0? \u00ab\u00a0Un bon sc\u00e9nario\u00a0\u00bb a-t-il r\u00e9pondu. \u00ab\u00a0C\u2019est n\u00e9cessaire mais pas suffisant\u00a0\u00bb a-t-elle precis\u00e9. \u00ab\u00a0Un bon metteur en sc\u00e8ne\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0M\u00eame chose\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Les acteurs\u00a0?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Non, a dit l\u2019actrice, le secret d\u2019un bon film est de cr\u00e9er des moments\u00a0\u00bb Parmi les \u00ab\u00a0moments\u00a0\u00bb c\u00e9l\u00e8bres du cin\u00e9ma classique il y a celui au cours duquel Dean Martin chante My pony, rifle and me dans Rio Bravo. \u00c0 quelle \u00e9tape du processus d\u2019\u00e9criture ou de tournage a surgi le d\u00e9sir de filmer la sc\u00e8ne o\u00f9 Miguel Garay chante My pony, rifle and me\u00a0? <\/em><\/p>\n<p>Cette sc\u00e8ne ne figurait pas dans le sc\u00e9nario. Je savais que l\u2019acteur, Manolo Solo, avait un groupe de rock dans lequel il chantait et jouait de la guitare. Ce que je ne savais pas c\u2019est qu\u2019il avait interpr\u00e9t\u00e9 <em>My pony, rifle and me <\/em>dans un spectacle th\u00e9\u00e2tral. Nous avons un peu r\u00e9p\u00e9t\u00e9 et nous avons tourn\u00e9 la sc\u00e8ne.<\/p>\n<p><em>Les fondus, inhabituels dans le cin\u00e9ma actuel, donnent \u00e0 Cerrar los ojos la possibilit\u00e9 de construire un archipel de \u00ab\u00a0moments\u00a0\u00bb qui flottent. \u00c9taient-ils pr\u00e9sents dans le sc\u00e9nario ou est-ce durant la phase de montage lorsque vous avez pris conscience de leur utilit\u00e9\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>J\u2019ai utilis\u00e9 des fondus encha\u00een\u00e9s dans la plupart de mes films. Lorsque j\u2019\u00e9cris un sc\u00e9nario j\u2019ai pour habitude de signaler o\u00f9 je souhaite les employer.<\/p>\n<p><em>Peut-on dire que l\u2019emploi r\u00e9p\u00e9t\u00e9 du champ-contrechamp est une revendication de la nettet\u00e9, de la simplicit\u00e9 apparente et du besoin d\u2019aller \u00e0 l\u2019essentiel\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>La mise en sc\u00e8ne \u00e9tait soumise, et beaucoup, aux conditions de tournage. Il m\u2019a paru tr\u00e8s raisonnable de d\u00e9ployer la r\u00e9alisation la plus simple possible en \u00e9tant toujours au service des acteurs. C\u2019\u00e9tait sans doute la seule mani\u00e8re de respecter un plan de travail qui par moments a \u00e9t\u00e9 v\u00e9ritablement ext\u00e9nuant.<\/p>\n<p><em>Le film \u00e9voque la musique de chambre, en particulier les duos et r\u00e9citatifs op\u00e9ratiques. Cette structure musicale peu commune aujourd\u2019hui m\u2019a rappel\u00e9 Gertrud, aussi construit comme une s\u00e9rie de duos. \u00c0 quel moment a pris corps cette sym\u00e9trie musicale\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Les r\u00e9f\u00e9rences que vous citez me flattent, \u00f4 combien. J\u2019aimerais beaucoup en \u00eatre digne.<\/p>\n<p><em>Vos films ant\u00e9rieurs invitaient \u00e0 \u00e9tablir une parent\u00e9 entre cin\u00e9ma et peinture, pour moi Cerrar los ojos nous approche plus de la musique. S\u2019est-il produit un changement dans votre r\u00e9flexion en ce qui concerne l\u2019essence du cin\u00e9ma ?<\/em><\/p>\n<p>Non, il n\u2019y a pas eu de changement. D\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre la musique a toujours \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sente dans mes films. Dans <em>Cerrar los ojos<\/em> elle fait irruption avec la chanson. Il y a quatre personnages qui se mettent \u00e0 chanter.<\/p>\n<p><em>On dit souvent qu\u2019un film est r\u00e9crit pendant le montage. Dans quelle mesure avez-vous d\u00fb r\u00e9crire le film, en compagnie d\u2019Ascen Marchena, pour trouver la forme d\u00e9sir\u00e9e, que cela suppose d\u2019\u00e9liminer des sc\u00e8nes, de modifier leur ordre&#8230;\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Pour des raisons que vous pouvez ais\u00e9ment imaginer j\u2019ai d\u00fb r\u00e9duire la dur\u00e9e du montage. Dommage&#8230; Pour m\u2019en tenir au sens litt\u00e9ral de la question, il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire de \u00ab\u00a0r\u00e9crire\u00a0\u00bb quoi que ce soit. Certaines sc\u00e8nes ont \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9es ou abr\u00e9g\u00e9es, ce qui est normal pendant cette phase du travail. Si j\u2019ai introduit, comme je l\u2019ai dit, un changement important c\u2019est au d\u00e9but du r\u00e9cit.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction et entretien publi\u00e9s en septembre 2023 dans le n\u00ba 751 de la revue Positif. Dans l\u2019Atlantide cin\u00e9matographique \u00e0 laquelle r\u00eave V\u00edctor Erice les cin\u00e9mas sont des temples o\u00f9 se produit l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation. Les cin\u00e9astes qui peuplent cette Arcadie \u00ab\u00a0vouvoient\u00a0\u00bb leurs spectateurs avec respect, selon l\u2019expression de R\u00e9gis debray. 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