{"id":6707,"date":"2023-03-10T17:56:02","date_gmt":"2023-03-10T17:56:02","guid":{"rendered":"https:\/\/florealpeleato.com\/?p=6707"},"modified":"2023-03-10T17:56:02","modified_gmt":"2023-03-10T17:56:02","slug":"ci-git-la-tendresse-impossible-les-films-espagnols-de-marco-ferreri","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/ci-git-la-tendresse-impossible-les-films-espagnols-de-marco-ferreri\/","title":{"rendered":"Ci-g\u00eet la tendresse impossible. Les films espagnols de Marco Ferreri"},"content":{"rendered":"<p>CI-G\u00ceT LA TENDRESSE IMPOSSIBLE<\/p>\n<p>Positif, n\u00ba 742, dec 2022<\/p>\n<p>Les rondeurs d\u2019un boudha, la barbe en collier d\u2019un mormon, le cr\u00e2ne t\u00f4t d\u00e9garni, le roulement de tambour de ses invectives nous emp\u00eachent d\u2019imaginer Marco Ferreri jeune, et d\u2019ailleurs l\u2019a-t-il \u00e9t\u00e9\u00a0? Faut-il \u00e0 son propos donner raison \u00e0 Voltaire qui affirmait\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Qui n\u2019a pas l\u2019esprit de son \u00e2ge, de son \u00e2ge a tout le malheur\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0? Fut-il un adolescent emmur\u00e9 dans ses d\u00e9sirs non combl\u00e9s puis un mari sage qui jetait sur l\u2019\u00e9cran ses obsessions les plus retorses \u00a0? Le premier plan de sa filmographie (<em>El pisito<\/em>, 1958) montre une jeune femme qui \u00e9conduit un touriste anglosaxon empress\u00e9, mais doit s\u2019en retourner penaud vers sa belle voiture sans m\u00eame avoir re\u00e7u un baiser. Les gar\u00e7ons qui donnent leur titre \u00e0 <em>Los chicos <\/em>(1959) r\u00eavent en vain, \u00e0 l\u2019exception de l\u2019un deux, des belles du quartier, d\u00e9j\u00e0 r\u00e2leuses comme leurs m\u00e8res tout autant que maltrait\u00e9es par les hommes. Quant aux femmes dans <em>La Petite voiture <\/em>(<em>El cochecito, <\/em>1960) elles sont des comparses autoritaires qui jacassent.<\/p>\n<p>D\u00e8s sa p\u00e9riode espagnole s\u2019annonce le mal \u00eatre masculin fr\u00e9quent plus tard dans son oeuvre. On peut y voir l\u2019inconfort d\u2019un homme d\u00e9faillant face \u00e0 une Lilith capable de r\u00e9duire \u00e0 n\u00e9ant son besoin de tendresse. Dans ses films la femme appartient \u00e0 une autre esp\u00e8ce venue d\u2019un autre continent. Castratrice (<em>Le Lit conjugal, Le Harem<\/em>), monstre de foire (<em>Le mari de la femme \u00e0 barbe<\/em>), animalis\u00e9e (<em>Liza<\/em>), puissante m\u00eame lorsqu\u2019un m\u00e2le rageur la d\u00e9vore (<em>La Chair<\/em>). \u00c0 ses d\u00e9buts d\u00e9j\u00e0 il se d\u00e9tache de ses personnages pour \u00eatre le marionnettiste qui se joue de leurs mis\u00e8res. Sur ce point, dans l\u2019Espagne des ann\u00e9es cinquante il pouvait s\u2019offrir \u00e0 sati\u00e9t\u00e9 une <em>Grande bouffe <\/em>pour se repa\u00eetre de ce que lui faisait mal\u00a0: la veulerie de nos semblables.<\/p>\n<p>Selon certaines sources Ferreri aurait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 de la production ex\u00e9cutive de <em>Toro bravo <\/em>de Vittorio Cottafavi. D\u2019autres pr\u00e9tendent qu\u2019il d\u00e9tenait en Espagne la patente d\u2019une firme qui vendait des objectifs pour le proc\u00e9d\u00e9 Totalscope. Tr\u00e8s vite il cr\u00e9e Albatros Films et rencontre Rafael Azcona. Les deux larrons s\u2019entendent aussit\u00f4t. Ensemble ils \u00e9criront une douzaine de sc\u00e9narios. D\u2019abord la censure interdit plusieurs de leurs projets, notamment l\u2019adaptation d\u2019un roman d\u2019Azcona se d\u00e9roulant pendant une veill\u00e9e fun\u00e8bre. Puis ce dernier s\u2019inspire d\u2019un cas r\u00e9el survenu \u00e0 Barcelone pour \u00e9crire le roman qu\u2019il va adapter avec Ferreri. Isidoro Ferry, ancien champion de natation, s\u2019improvise producteur parce qu\u2019il apporte le capital gr\u00e2ce auquel le r\u00e9alisateur tourne son premier film et impose son nom au g\u00e9n\u00e9rique comme cor\u00e9alisateur, ce qu\u2019il n\u2019est pas.<\/p>\n<p>Alors que la crise du logement est \u00e0 son comble, Rodolfo qui par manque de moyens financiers ne veut vivre avec Petrita \u00e9pouse une octog\u00e9naire dans l\u2019espoir qu\u2019elle meure t\u00f4t et puisse ainsi conserver le droit d\u2019occuper l\u2019appartement en tant que locataire. On lit dans un document attenant au sc\u00e9nario dactylographi\u00e9\u00a0: <em>\u00ab\u00a0C\u2019est une histoire sans h\u00e9ros, sans espoir, sans solutions&#8230; de personnages fatalement tragiques et tra\u00een\u00e9s par leur destin.\u00bb<\/em> Le ton est donn\u00e9. Se m\u00ealent dans le film le rire ravageur d\u2019Azcona et le sarcasme triste de Ferreri. Le pauvre scribe est sous l\u2019emprise de sa fianc\u00e9e Petrita, incarnation du matriarcat espagnol le plus redoutable. Jamais depuis douze ans Rodolfo n\u2019a commis l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0irr\u00e9parable\u00a0\u00bb et supporte d\u2019\u00eatre soumis \u00e0 son acari\u00e2tre compagne. Voil\u00e0 une version de <em>la Femme et le pantin <\/em>o\u00f9 les eaux us\u00e9es remplacent les liqueurs enivrantes. Pas un habitant de la pension ne se hausse au-dessus de la m\u00e9diocrit\u00e9. Ce sont tous des survivants trop occup\u00e9s \u00e0 manger le lendemain. Ferreri se d\u00e9lecte de leur asphixie affective et compose en plans s\u00e9quence des sc\u00e8nes d\u2019ensemble dans des espaces exigus, peut-\u00eatre par peur d\u2019\u00e9tre pris en flagrant d\u00e9lit de compassion.<\/p>\n<p>En 1959 Eduardo Ducay fonde \u00c9poca Films et voil\u00e0 Ferreri lanc\u00e9 dans l\u2019\u00e9criture de <em>Los chicos <\/em>aux c\u00f4t\u00e9s de Leonardo Mart\u00edn. Class\u00e9 par la censure \u00ab\u00a0film de troisi\u00e8me cat\u00e9gorie\u00a0\u00bb il sort en salles tard, dans de mauvaises conditions et bien vite est oubli\u00e9. M\u00eame Ferreri parlera tr\u00e8s peu de cet opus d\u2019une nonchalance trompeuse. Dans cette tragicom\u00e9die du coin de la rue aucun \u00e9v\u00e8nement ne tire les quatre amis adolescents de leur vie terne et d\u00e9sargent\u00e9e. Chispa est le fils du propri\u00e9taire bo\u00eeteux et aigri d\u2019un quiosque \u00e0 journaux. Carlos, studieux, est le seul \u00e0 vivre dans un appartement spacieux. Joaqu\u00edn \u2013 El Negro \u2013\u00a0 se croit dur et Andr\u00e9s se r\u00eave tor\u00e9ador. Jeunes et adultes sont prisonniers du qu\u2019en-dira-t-on, au point que la m\u00e8re de Carlos fait repeindre son salon dans l\u2019attente d\u2019une visite de personnes plus ais\u00e9es. Au fil de cette succession de sc\u00e8nes presque documentaires on per\u00e7oit une violence en sourdine. Cependant, la sobriet\u00e9 de Leonardo Mart\u00edn adoucit les rigueurs de <em>Los olvidados<\/em>, qu\u2019\u00e9voquent la pauvret\u00e9 criante, le personnage du simple d\u2019esprit et la sc\u00e8ne du r\u00eave o\u00f9 le timide Carlos s\u2019imagine <em>espont\u00e1neo <\/em>(1) dans les ar\u00e8nes de las Ventas<em>.<\/em> Mise sur un pi\u00e9destal ou rabrou\u00e9e la femme est \u00e0 nouveau incomprise. <em>\u00a0<\/em>Les filles sont oblig\u00e9es de boire de la bi\u00e8re alors qu\u2019elles pr\u00e9f\u00e8rent le coca-cola, les femmes sont d\u00e9visag\u00e9es sans vergogne par des passants et une adolescente dit \u00e0 son pr\u00e9tendant\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Pourquoi tu veux que je fasse toujours ce que tu veux alors qu\u2019on est m\u00eame pas encore fianc\u00e9s\u00a0?\u00a0\u00bb <\/em><\/p>\n<p><em>La Petite voiture <\/em>(<em>El cochecito, <\/em>1960) est produit par le jeune Pere Portabella (Films 59) qui a d\u00e9j\u00e0 soutenu <em>Los golfos<\/em> puis coproduira <em>Viridiana<\/em> avant de s\u2019illustrer dans la r\u00e9alisation de films \u00e0 la limite de l\u2019exp\u00e9rimentation. Il permet \u00e0 Azcona d\u2019adapter son propre conte cruel sur la vieillesse, r\u00e9\u00e9criture d\u2019une nouvelle publi\u00e9e en 1957 dans la revue <em>La codorniz <\/em>puis reprise dans <em>Paral\u00edtico <\/em>publi\u00e9e en 1960 par la maison d\u2019\u00e9dition Ari\u00f3n. C\u2019est, selon Azcona, cette version qu\u2019aurait lue Ferreri. Le sc\u00e9nariste \u00e9tait pr\u00e9sent pendant le tournage pour \u00e9crire ou modifier certaines s\u00e9quences, si bien que le premier sc\u00e9nario publi\u00e9 en 1960 est diff\u00e9rent du film, beaucoup plus concis, et dont les dialogues en partie improvis\u00e9s doivent \u00eatre doubl\u00e9s durant le montage \u00e0 cause aussi d\u2019une prise de son d\u00e9fectueuse. Le manque d\u2019intimit\u00e9, d\u2019\u00e9coute, de respect, d\u2019opportunit\u00e9s, de fantaisie accentue la frustration du vieil Anselmo dont l\u2019ami Lucas poss\u00e8de une petite voiture pour personne handicap\u00e9e, en fait un tricycle motoris\u00e9. Il fera un caprice\u00a0: lui aussi voudra son <em>cochecito <\/em>\u00e0 quelque prix que ce soit, en feignant que ses jambes se d\u00e9robent \u00e0 lui. Lorsque son fils lui reproche son achat inconsid\u00e9r\u00e9 don Anselmo se venge en versant de la mort-aux-rats dans la marmite familiale. La censure juge la fin pr\u00e9vue contraire aux bonnes moeurs et impose que\u00a0 le vieil homme repentant t\u00e9l\u00e9phone chez lui pour pr\u00e9venir la famille de son forfait. La fin originale, disponible aujourd\u2019hui, montre don Anselmo face \u00e0 son immeuble tandis qu\u2019une ambulance \u00e9vacue les bless\u00e9s ou d\u00e9funts. Puis sur une route d\u00e9serte deux gardes civils l\u2019arr\u00eatent. Fac\u00e9tieux, il leur demande si en prison il aura le droit de conduire son <em>cochecito<\/em>. Azcona, toujours fascin\u00e9 par <em>\u00ab\u00a0l\u2019attendrissante stupidit\u00e9 collective\u00a0\u00bb, <\/em>d\u00e9crit le d\u00e9fil\u00e9 carnavalesque d\u2019une cour des miracles emprunt\u00e9e \u00e0 la picaresque. Un fils de marquise attard\u00e9, un commer\u00e7ant aigrefin, un festin pour pique-assiettes, un concours de petites voitures pour handicap\u00e9s, et chez chacun le m\u00e9pris de la souffrance d\u2019autrui. Conscient de son jeu de massacre Ferreri filme un unique gros plan de don Anselmo juste au moment o\u00f9 le vieil homme voit comment on sort les corps de ses proches. Peut-\u00eatre ressent-il alors le besoin de nous apaiser un peu.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s <em>El cochecito <\/em>Ferreri ne peut renouveler son permis de r\u00e9sidence en Espagne et repart en Italie o\u00f9 l\u00b4\u00e9loge de la fuite assum\u00e9 par don Anselmo irriguera <em>Dillinger est mort, Liza <\/em>et <em>R\u00eave de singe<\/em>. Pendant le monologue d\u2019ouverture de <em>Contes de la folie ordinaire\u00a0 <\/em>(1981) Ben Gazzara dit \u00e0 un public restreint\u00a0: <em>\u00ab\u00a0To do a dangerous thing with style is what I call art.\u201d<\/em> Accorder trop de prix au \u00ab\u00a0danger\u00a0\u00bb l\u2019a parfois \u00e9loign\u00e9 du \u00ab\u00a0style\u00a0\u00bb, mais sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 l\u2019a expos\u00e9 \u00e0 la solitude de celui dont on rejette la tendresse.<\/p>\n<p>(1) Dans l&#8217;Espagne des ann\u00e9es 50 et surtout 60 o\u00f9 la gloire des tor\u00e9adors fait oublier la grisaille quotidienne,\u00a0<em>e<\/em><em>spont\u00e1neo\u00a0<\/em>&#8211; \u00ab\u00a0spontan\u00e9\u00a0\u00bb &#8211; et d\u00e9signe ces apprentis tor\u00e9adors qui se lancent dans l&#8217;ar\u00e8ne \u00e0 la recherche d&#8217;un instant de gloire \u00e9ph\u00e8m\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>CI-G\u00ceT LA TENDRESSE IMPOSSIBLE Positif, n\u00ba 742, dec 2022 Les rondeurs d\u2019un boudha, la barbe en collier d\u2019un mormon, le cr\u00e2ne t\u00f4t d\u00e9garni, le roulement de tambour de ses invectives nous emp\u00eachent d\u2019imaginer Marco Ferreri jeune, et d\u2019ailleurs l\u2019a-t-il \u00e9t\u00e9\u00a0? 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