{"id":6682,"date":"2023-03-10T11:21:10","date_gmt":"2023-03-10T11:21:10","guid":{"rendered":"https:\/\/florealpeleato.com\/?p=6682"},"modified":"2023-03-10T11:21:10","modified_gmt":"2023-03-10T11:21:10","slug":"la-musique-silencieuse-du-geste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/la-musique-silencieuse-du-geste\/","title":{"rendered":"La musique silencieuse du geste"},"content":{"rendered":"<p>LA MUSIQUE SILENCIEUSE DU GESTE<\/p>\n<p>Biographies de peintres \u00e0 l\u2019\u00e9cran<\/p>\n<p>Sous la direction de Patricia-Laure Thivat<\/p>\n<p>Presses Universitaires de Rennes, 2011, p 287-301.<\/p>\n<p>Floreal Peleato<\/p>\n<p><em>La Main<\/em><em> bleue<\/em> est n\u00e9 du d\u00e9sir, d\u00e9j\u00e0 lointain, de filmer l\u2019acte de cr\u00e9ation chez un artiste affranchi des modes, \u00e9loign\u00e9 de la rh\u00e9torique et des th\u00e9ories. Il est n\u00e9 aussi du d\u00e9sir de filmer la peinture, cette pens\u00e9e sans parole, ce langage lib\u00e9r\u00e9 des mots, apte \u00e0 une saisie du monde qui ne repose sur la raison. J\u2019ai imagin\u00e9 le film lorsque \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un s\u00e9jour \u00e0 Lisbonne, j\u2019ai vu Mathieu Sodore quelques instants dans son atelier. Jusqu\u2019alors je le connaissais peu mais j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 d\u00e9couvert son art volontiers narratif et n\u00e9anmoins peu descriptif ; sa touche sans aff\u00e9teries\u00a0; sa gamme chromatique r\u00e9duite \u2014\u00a0souvent des bruns, des noirs, des rouges\u00a0\u2013\u00a0; ses contrastes\u00a0soutenus ; ses couleurs mates\u00a0; ses toiles travers\u00e9es par un trait incisif\u00a0; ses visages creus\u00e9s par la gouge et le temps.<\/p>\n<p>Ce jour-l\u00e0, je ne l\u2019ai pas vu peindre mais proc\u00e9der \u00e0 quelques rituels\u00a0: d\u00e9placer un tableau, le couvrir, nettoyer les pinceaux, pr\u00e9parer des peintures, glisser sa main sur une toile. Aussit\u00f4t, j\u2019ai pris conscience que ses mains \u00e9taient expressives, et tout particuli\u00e8rement sa main gauche \u2014\u00a0il est gaucher \u2013, et sa cadence lente me faisait oublier la rumeur de la rue. Tout d\u2019un coup, derri\u00e8re les hautes portes de bois bleu \u00e9caill\u00e9 o\u00f9 aucun confort n\u2019attend le visiteur, sit\u00f4t oubli\u00e9s les motifs des toiles pos\u00e9es contre les murs, j\u2019ai eu l\u2019\u00e9trange sensation de me trouver chez un peintre des si\u00e8cles pass\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais encore fallait-il qu\u2019il accepte d\u2019\u00eatre film\u00e9 dans son atelier. Lorsque je le lui ai propos\u00e9, il s\u2019est senti flatt\u00e9, tout autant que r\u00e9tif\u00a0: personne \u2014\u00a0\u00e0 l\u2019exception d\u2019un ami de longue date et de Paulo Robalo, le peintre avec lequel il partage l\u2019atelier \u2013 ne l\u2019avait jamais vu peindre, pas m\u00eame sa famille, ses amis ou ses compagnes et l\u2019intrusion d\u2019une \u00e9quipe de trois personnes dans cet espace restreint lui semblait d\u00e9licate. La vraie raison, ce me semble, \u00e9tait de pr\u00e9server son territoire du regard d\u2019autrui. Jean Guitton \u00e9crit ceci \u00e0 propos de Bergson\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019aimait pas faire voir sa pens\u00e9e au travail, mais la montrer dans son \u00e9tat de perfection \u2014\u00a0<em>ancien<\/em> en cela et non pas <em>moderne<\/em>\u00a0<em>\u00bb<\/em><a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Accepter le film \u00e0 venir signalait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 quel point Mathieu Sodore est \u00e0 la fois classique <em>et <\/em>moderne.<\/p>\n<p>Au fil de nos conversations, il s\u2019est convaincu que notre pr\u00e9sence serait discr\u00e8te et respectueuse. Et puis je l\u2019ai assur\u00e9 qu\u2019il n\u2019y aurait aucun entretien, ni avec lui, ni avec un critique d\u2019art, un collectionneur ou un ami. Un entretien peut \u00eatre passionnant mais je n\u2019en ressentais pas le besoin et ne croyais pas \u00eatre \u00e0 m\u00eame d\u2019en tirer parti. Trop sou\u00advent en effet, l\u2019entretien sacralise les propos de l\u2019artiste, selon qu\u2019il s\u2019exprime par le biais de saillies, de longs silences ponctu\u00e9s de mots rares ou d\u2019anecdotes. Lors d\u2019un entretien radiophonique accord\u00e9, dans les ann\u00e9es quatre-vingt, par les auteurs d\u2019un livre sur Minnelli, le journaliste qui les recevait s\u2019est exclam\u00e9 avec enthousiasme que les propos du cin\u00e9aste \u00e9taient d\u2019une \u00ab\u00a0platitude admirable\u00a0\u00bb car ils ne r\u00e9v\u00e9laient rien de ses secrets<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. J\u2019appr\u00e9cie qu\u2019un artiste s\u2019exprime sans ambages et qu\u2019il ne s\u2019encombre pas de concepts et de formules \u00e0 l\u2019adresse du public. L\u2019artiste peut nous livrer des id\u00e9es longuement muries, des choix esth\u00e9tiques fermes, des principes \u00e9thiques (parfois rigi\u00addes), mais il est avant tout un \u00ab\u00a0d\u00e9couvreur\u00a0\u00bb, prot\u00e9geant son art d\u2019un syst\u00e8me o\u00f9 tout est pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9.<\/p>\n<p>Je ne voulais pas d\u2019entretien avec Mathieu Sodore mais sa parole pourrait aussi nourrir le film. Il pourrait \u00e9crire des r\u00e9flexions dont j\u2019utiliserais une partie pour une locution en <em>off<\/em>, destin\u00e9e \u00e0 accompagner certaines s\u00e9quences, mais jamais les sc\u00e8nes film\u00e9es dans l\u2019atelier. Il lui fallait assumer le risque d\u2019une plume moins souple que le pinceau. Pourtant, je pressentais que ses id\u00e9es concernant les arts m\u00e9ri\u00adtaient d\u2019\u00eatre partag\u00e9es avec le spectateur\u00a0: des ann\u00e9es d\u2019enseignement des arts plastiques devraient \u00e9viter l\u2019obscurit\u00e9 d\u2019une expression r\u00e9duite \u00e0 un exercice d\u2019\u00e9rudition contrite. La bri\u00e8vet\u00e9 et la densit\u00e9 de ses commentaires en <em>off<\/em> pourront g\u00eaner certains spectateurs mais je ne voulais pas d\u2019un faux naturel (phrases inachev\u00e9es, approximations, redites, ton familier, oralit\u00e9 feinte) ; j\u2019assumais qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un texte \u00e9crit.<\/p>\n<p>Curieusement au d\u00e9part, je croyais que Lisbonne et le Portugal \u2014\u00a0Pessoa est l\u2019une de ses passions\u00a0\u2013 auraient une forte pr\u00e9sence dans la locution en <em>off<\/em>\u00a0; mais au fil du tournage j\u2019ai renonc\u00e9 \u00e0 ins\u00e9rer des plans de Lisbonne qui n\u2019avaient pas de lien direct et je pr\u00e9f\u00e9rais que l\u2019on sente la ville, sans vraiment la voir. Pourtant, il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 simple d\u2019en filmer ses atours\u00a0: l\u2019atelier se trouve \u00e0 vingt m\u00e8tres de la cath\u00e9drale, aux pieds de l\u2019Alfama, et l\u2019appartement au c\u0153ur du Bairro alto. Peu \u00e0 peu, la peinture a occup\u00e9 presque tout l\u2019espace de la voix <em>off<\/em> qui n\u00b4\u00e9tait pas r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 quelques souvenirs.<\/p>\n<figure id=\"attachment_6745\" aria-describedby=\"caption-attachment-6745\" style=\"width: 210px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Seguiriya.jpg\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6745\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Seguiriya-210x300.jpg\" alt=\"\" width=\"210\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Seguiriya-210x300.jpg 210w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Seguiriya-717x1024.jpg 717w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Seguiriya-768x1097.jpg 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Seguiriya-1075x1536.jpg 1075w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Seguiriya.jpg 1120w\" sizes=\"(max-width: 210px) 100vw, 210px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-6745\" class=\"wp-caption-text\">OLYMPUS DIGITAL CAMERA<\/figcaption><\/figure>\n<p>Accord fut pris \u00e0 propos de la s\u00e9rie de toiles dont je pourrais filmer la gestation. Il s\u2019agirait de <em>La m\u00fasica<\/em><em> callada del cantaor <\/em>en r\u00e9f\u00e9rence, bien entendu, \u00e0 <em>La m\u00fasica<\/em><em> callada del toreo<\/em>, le livre d\u2019arabesques taurines \u00e9crit par Jos\u00e9 Bergam\u00edn<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, lui-m\u00eame inspir\u00e9 par un vers de Saint Jean de la Croix. Il s\u2019agirait de grands formats, des <em>close up<\/em> qui montreraient une expression d\u2019un chant flamenco en ne repr\u00e9sentant que la bouche et le bas du visage du <em>cantaor. <\/em>Le <em>cante jondo <\/em>est l\u2019une des passions les mieux enra\u00adcin\u00e9es de Mathieu Sodore, si bien que le flamenco et <em>los toros <\/em>\u2014\u00a0il a tor\u00e9\u00e9 dans sa jeunesse \u2013, sont l\u2019avers et le revers d\u2019une partie de sa production. A-t-il r\u00eav\u00e9 d\u2019\u00eatre effleur\u00e9 par le <em>temple<\/em>, comme d\u2019autres le sont par la gr\u00e2ce\u00a0? Je le crois. Sans doute l\u2019\u00e9clat bleu de la <em>chaquetilla de pur\u00edsima y oro<\/em> (d\u2019or et de bleu) l\u2019a-t-il longtemps hant\u00e9.<\/p>\n<p>J\u2019ai fait ce r\u00eave de filmer une <em>\u0153uvre en devenir<\/em>, tout en sachant que la mesure et la constance du peintre seraient peut-\u00eatre des obstacles \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une tension dra\u00admatique, que la \u00ab\u00a0peinture-peinture\u00a0\u00bb, selon la terminologie \u00e0 la mode, est moins spec\u00adtaculaire que <em>l\u2019action painting <\/em>et ses d\u00e9riv\u00e9s, ou qu\u2019une \u00ab\u00a0installation\u00a0\u00bb dans une usine d\u00e9saffect\u00e9e et que, hors des circuits d\u2019<em>aficionados<\/em>, la plupart des chants flamencos rete\u00adnus (<em>minera<\/em>, <em>petenera<\/em>, <em>grana\u00edna<\/em>, <em>polo<\/em>, <em>seguiriya<\/em>) sembleraient aussi \u00e9tranges que des chants zoulous ou maoris, d\u2019autant plus que j\u2019allais priver le spectateur de leur \u00e9coute\u00a0! Je devinais aussi qu\u2019un artiste m\u00e9connu, <em>a fortiori <\/em>figuratif, serait moins attirant pour un spectateur impatient qu\u2019un nom fameux, mais j\u2019accorde peu d\u2019importance \u00e0 la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9. Adam Zagajewski \u00e9crit dans son autobiographie : \u00ab\u00a0Les bons \u00e9crivains enveloppent l\u2019in\u00adconnu dans ce qui est connu. Les mauvais montrent l\u2019inconnu en surface\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Il en est ainsi pour toute expression artistique.<\/p>\n<p>D\u2019embl\u00e9e, j\u2019ai eu envie d\u2019une plong\u00e9e imm\u00e9diate dans l\u2019atelier\u00a0: c\u2019est la raison pour laquelle le deuxi\u00e8me plan en donne une vue d\u2019ensemble, d\u2019abord dans la p\u00e9nom\u00adbre, puis \u00e9clair\u00e9 par le jour naissant<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 la table de montage que j\u2019ai compris pourquoi j\u2019avais film\u00e9 ce plan\u00a0: la lumi\u00e8re impose avec douceur son emprise sur ce lieu hors du temps.<\/p>\n<p>J\u2019aurais pu filmer les barreaux qui surmontent les deux portes hautes \u2014 ils n\u2019apparaissent que vers la fin du film et dans le dernier plan \u2013, mais j\u2019ai eu tr\u00e8s vite la sensation que l\u2019atelier \u00e9tait pour le peintre sa \u00ab\u00a0cellule\u00a0\u00bb, de sorte qu\u2019il fallait accen\u00adtuer l\u2019effet d\u2019une claustration volontaire tout autant que lib\u00e9ratrice. Montrer les barreaux aurait cr\u00e9e une \u00e9quivoque et surtout aurait produit l\u2019effet d\u2019un symbole grossier, celui d\u2019une prison o\u00f9 souffre l\u2019artiste en qu\u00eate d\u2019inspiration.<\/p>\n<p>Jacqueline Kelen\u00a0nous rappelle fort \u00e0 propos que : \u00ab\u00a0le terme de r\u00e9clusion, caract\u00e9ristique de la vie monastique, n\u2019implique pas du tout la notion d\u2019enfermement mais au contraire, d\u2019apr\u00e8s le latin reclusio, signifie l\u2019ouverture. Le verbe latin recludere veut dire \u00ab\u00a0ouvrir une porte, des portes, y compris celles du destin\u00a0\u00bb. Tout solitaire qui choisit de demeurer en silence un certain temps se livre \u00e0 cette t\u00e2che subtile, tout int\u00e9rieure, d\u2019ouvrir en lui des portes, de devenir poreux, d\u2019\u00eatre travers\u00e9 par le monde au lieu de s\u2019en couper. Cela correspond, bien s\u00fbr, \u00e0 une ouverture de la conscience, \u00e0 un \u00e9largissement du coeur\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Jacqueline Kelen, <em>L\u2019esprit de soltitude<\/em>, Editions Albin Michel, Paris, 2005, p 202-203.<\/p>\n<p>Ne pas filmer la lumi\u00e8re du jour \u00e0 travers les barreaux me permettait \u00e9galement de maintenir une continuit\u00e9 visuelle et d\u2019\u00e9viter la froideur de l\u2019\u00e9clairage \u00e9lectrique qui enlai\u00addissait le lieu. Par ailleurs j\u2019ai remarqu\u00e9, avant le tournage, que dans les deux premi\u00e8res toiles, inspir\u00e9es respectivement par un <em>Tango<\/em> et un<em> Martinete, <\/em>la lumi\u00e8re r\u00e9pondait \u00e0 un autre souci que la \u00ab\u00a0logique\u00a0\u00bb et j\u2019ai pu ainsi user en toute libert\u00e9 d\u2019une lumi\u00e8re plus abstraite<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. Puis, d\u00e8s le troisi\u00e8me plan, le peintre para\u00eet\u00a0: seul, silencieux, calme, con\u00adcentr\u00e9, au travail. Dans ce d\u00e9but de film, il y a sans doute quelque inconfort pour le spectateur qui pourrait esp\u00e9rer un pr\u00e9ambule montrant son trajet dans Lisbonne ou son arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019atelier, mais je souhaitais voir au plus t\u00f4t Sodore, face \u00e0 la toile blanche. Je voulais commencer <em>in media res.<\/em><\/p>\n<p>Certaines personnes n\u2019ont pas manqu\u00e9 de me demander si j\u2019avais eu des r\u00e9f\u00e9\u00adrences cin\u00e9matographiques, notamment des films concernant la peinture. La r\u00e9ponse est non. Une personne a cru voir dans le plan du tableau film\u00e9 \u00e0 contre-jour une citation discr\u00e8te du <em>Myst\u00e8re Picasso <\/em>(1956). Je me suis empress\u00e9 de d\u00e9mentir. Soutenu par les personnalit\u00e9s de Clouzot et Picasso, ce film c\u00e9l\u00e8bre use pourtant de \u00ab\u00a0recettes\u00a0\u00bb\u00a0: le peintre y pose tel un athl\u00e8te sur le point d\u2019\u00e9tablir un record et le r\u00e9alisateur r\u00e9p\u00e8te \u00e0 l\u2019envi la m\u00eame trouvaille visuelle. Dans <em>La Main<\/em><em> bleue<\/em>, ce plan, en ombres chinoises en quelque sorte, est n\u00e9 du hasard. Un matin, au moment de la pause, j\u2019ai remarqu\u00e9 en sortant de l\u2019atelier un rai de lumi\u00e8re qui \u00e9clai\u00adrait la trame de la toile et r\u00e9v\u00e9lait ainsi l\u2019envers du tableau. J\u2019ai demand\u00e9 au directeur de photographie, Edmundo D\u00edaz Sotelo, s\u2019il pouvait pr\u00e9parer une lumi\u00e8re \u00e9quivalente. Il m\u2019a r\u00e9pondu que quelques minutes lui seraient n\u00e9cessaires. Voil\u00e0 tout. J\u2019ajoute que ce m\u00eame plan et celui dans lequel le peintre montre \u00e0 son petit gar\u00e7on comment il \u00e9crivait \u00ab\u00a0\u00e0 l\u2019envers\u00a0\u00bb, \u00e9tant enfant, ont donn\u00e9 naissance \u00e0 leur tour au premier plan du film \u2014 le dernier film\u00e9 \u2013, tourn\u00e9 en quelque sorte de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 d\u2019un miroir sans tain.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a donc aucune r\u00e9f\u00e9rence cin\u00e9matographique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e dans mon travail, mais je me rends compte maintenant qu\u2019un film m\u2019est revenu en m\u00e9moire lorsque j\u2019avais des doutes sur la forme \u00e0 adopter\u00a0: <em>Un condamn\u00e9 \u00e0 mort s\u2019est \u00e9chapp\u00e9<\/em> (1956). Comment filmer un homme seul et silencieux dans un espace confin\u00e9\u00a0? Comment la cam\u00e9ra peut-elle acc\u00e9der \u00e0 l\u2019int\u00e9riorit\u00e9\u00a0? Robert Bresson y est parvenu admirablement. \u00e0 coup s\u00fbr, mon plaisir \u00e0 filmer l\u2019enfermement volontaire du peintre en est un lointain \u00e9cho, autant que mon insistance \u00e0 traquer son regard. D\u2019une certaine mani\u00e8re, Mathieu Sodore est un \u00ab\u00a0condamn\u00e9 \u00e0 peindre\u00a0\u00bb qui s\u2019\u00e9chappe.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Foto-1_pages-to-jpg-0001.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6744 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Foto-1_pages-to-jpg-0001-300x212.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"212\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Foto-1_pages-to-jpg-0001-300x212.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Foto-1_pages-to-jpg-0001-1024x723.jpg 1024w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Foto-1_pages-to-jpg-0001-768x542.jpg 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Foto-1_pages-to-jpg-0001-1536x1085.jpg 1536w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Foto-1_pages-to-jpg-0001.jpg 1600w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>D\u2019embl\u00e9e aussi, j\u2019ai eu le d\u00e9sir d\u2019une saisie au quotidien de gestes r\u00e9p\u00e9titifs, voire routiniers, devenus rituels. J\u2019ai fait le pari que le <em>tempo<\/em> du peintre nous aiderait \u00e0 comprendre de mani\u00e8re concr\u00e8te, et non c\u00e9r\u00e9brale, les \u00e9tapes du processus de cr\u00e9ation, que je devrais \u00eatre tel un bambou fl\u00e9chi, au gr\u00e9 du vent. Comme le disait si bien Shitao\u00a0: \u00ab\u00a0Il est difficile de peindre avant de peindre\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0L\u2019essentiel de la peinture r\u00e9side dans la pens\u00e9e\u00a0\u00bb. L\u2019une des difficult\u00e9s majeures a consist\u00e9 \u00e0 ne pas m\u2019immiscer dans le travail du peintre mais \u00e0 l\u2019accompagner du premier trait qui couvre la toile blanche jusqu\u2019au moment de la signature. La lenteur de ce processus int\u00e9rieur et silencieux m\u2019a conduit \u00e0 choisir des cadrages stables, tout au long des pr\u00e9paratifs\u00a0; certains plans sont soutenus, m\u00eame \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019atelier, car j\u2019ai d\u00e9couvert \u00e0 ma grande surprise qu\u2019il \u00e9tait le m\u00eame homme pos\u00e9, en compagnie de ses amis et de son fils Miguel. \u00e0 tel point qu\u2019au montage, j\u2019ai per\u00e7u quelque chose qui m\u2019avait \u00e9chapp\u00e9 en cours de tournage\u00a0: la cam\u00e9ra avait capt\u00e9 chez l\u2019artiste une tendance \u00e0 s\u2019\u00e9vader d\u2019un contexte pour s\u2019installer dans <em>son <\/em>monde. \u00e9trangement et je n\u2019en ai pas \u00e9t\u00e9 conscient hors du studio, je l\u2019ai film\u00e9 surtout assis \u2014\u00a0\u00e0 son balcon, sur sa moto, en voiture, au restaurant, au British bar, au Pois Caf\u00e9, en partie dans la mine \u2013, ou immobile sur la rive du Tage, ce qui renforce son c\u00f4t\u00e9 \u00ab\u00a0zen\u00a0\u00bb, ainsi que la \u00ab\u00a0picturalit\u00e9\u00a0\u00bb du film. Plusieurs spectateurs ont qualifi\u00e9 le film de \u00ab\u00a0contemplatif\u00a0\u00bb et, un an apr\u00e8s le tournage, une personne m\u2019a rappel\u00e9 l\u2019\u00e9tymologie du mot\u00a0: il semble que cela signifie \u00ab\u00a0\u00eatre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du temple\u00a0\u00bb. C\u2019est en effet ce que j\u2019ai ressenti.<\/p>\n<p>Partir en qu\u00eate de l\u2019intensit\u00e9 calme du peintre e\u00fbt \u00e9t\u00e9 une erreur, mieux valait l\u2019attendre et l\u2019accueillir. Et puisque j\u2019allais filmer une \u0153uvre naissante, je n\u2019ai pas suivi de sc\u00e9nario, m\u00eame si je disposais de lignes directrices visuelles assez claires, voire dra\u00admatiques et que, jour apr\u00e8s jour, pendant le tournage, je prenais des notes et construisais le r\u00e9cit. Par exemple, j\u2019ai senti, au moment m\u00eame o\u00f9 je filmais la f\u00eate de San Antonio \u2014\u00a0la premi\u00e8re sc\u00e8ne film\u00e9e o\u00f9 les deux peintres transforment leur atelier en d\u00e9bit de boisson \u2013 qu\u2019elle devrait \u00eatre plac\u00e9e \u00e0 la fin du film, lorsque Sodore serait lib\u00e9r\u00e9 de son engagement avec lui-m\u00eame et que la s\u00e9rie serait termin\u00e9e. Et d\u00e8s ce premier bloc, m\u2019\u00e9loigner de l\u2019atelier et du peintre m\u2019ennuyait.<\/p>\n<p>Un paradoxe a surgi assez t\u00f4t. Claire Simon soutient : \u00ab\u00a0L\u2019opposition entre pein\u00adture d\u2019atelier et peinture sur motif a \u00e9t\u00e9 structurante pour moi. Le documentaire, c\u2019est la peinture sur motif. [\u2026] La peinture d\u2019atelier est beaucoup plus fictionnelle, pourrait-on dire\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Si la peinture de Mathieu Sodore est \u00ab\u00a0fictionnelle\u00a0\u00bb, peut-on la filmer sur un mode documentaire\u00a0? Cela ne conduirait-il pas \u00e0 construire un r\u00e9cit \u00e0 la lisi\u00e8re de la fiction, d\u2019autant que celle-ci se rapproche souvent du documentaire, lorsqu\u2019elle est des\u00adcriptive plus que dramatique, qu\u2019elle s\u2019appuie sur des interpr\u00e8tes non professionnels ou des com\u00e9diens cherchant \u00e0 gommer les appr\u00eats du m\u00e9tier, que les dialogues sont impro\u00advis\u00e9s, que le tournage a lieu en d\u00e9cors naturels ?<\/p>\n<p>J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019utiliser une cam\u00e9ra port\u00e9e lorsqu\u2019\u00e0 partir d\u2019une semaine de tour\u00adnage, un lundi apr\u00e8s-midi, Sodore s\u2019est litt\u00e9ralement transform\u00e9. Son geste s\u2019est pr\u00e9ci\u00adpit\u00e9, son \u0153il s\u2019est aiguis\u00e9 et il m\u2019a sembl\u00e9 n\u00e9cessaire de rompre l\u2019\u00e9quilibre cr\u00e9\u00e9 pour apporter une autre respiration, en accord avec son propre rythme. Il s\u2019agit de la longue s\u00e9quence film\u00e9e \u00e0 l\u2019atelier, situ\u00e9e juste avant le voyage vers l\u2019Alentejo. Ayant remarqu\u00e9 qu\u2019il effectuait chaque jour une m\u00eame s\u00e9rie de gestes en p\u00e9n\u00e9trant dans l\u2019atelier, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019introduire cette s\u00e9quence par quelques gros plans de ses mains qui r\u00e9p\u00e9taient ces m\u00eames gestes. Dans un sc\u00e9nario, la description de cette s\u00e9quence de huit minutes se limiterait \u00e0 une phrase\u00a0: \u00ab\u00a0filmer le peintre au travail\u00a0\u00bb. Durant le montage, Manel Barriere Figueroa et moi-m\u00eame avons cherch\u00e9 la continuit\u00e9 cach\u00e9e dans le flux de ces plans, pour la plupart des plans rapproch\u00e9s mont\u00e9s par blocs, sans transitions, tout en t\u00e2chant de pr\u00e9server une certaine fluidit\u00e9. \u00e0 mon insu, je cherchais \u00e0 capter ce que Daniel Arasse nomme le \u00ab\u00a0d\u00e9tail pictural\u00a0\u00bb. Il est \u00ab\u00a0de l\u2019ordre de la tache, de la <em>macchia<\/em>, et ne renvoie plus au message du tableau en g\u00e9n\u00e9ral, comme le d\u00e9tail iconique qui con\u00addense tout le syst\u00e8me du tableau, mais au contraire d\u00e9fait l\u2019ensemble du tableau. Il a un effet dislocateur. Car si on le remarque, on est fascin\u00e9 par rien. C\u2019est-\u00e0-dire au sens \u00e9tymologique, par la \u2018chose\u2019. \u2018Rien\u2019 vient de <em>res<\/em>, la chose. On est fascin\u00e9 par rien de repr\u00e9sent\u00e9 mais par cette chose qui repr\u00e9sente\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>. Ici la \u00ab chose \u00bb est ce qui palpite au c\u0153ur de la peinture, ce qui tient du \u00ab miracle cr\u00e9atif \u00bb. Et tant pis si le mot est trop fort<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, un montage <em>cut<\/em>, le <em>split-screen<\/em>, des filtres color\u00e9s, des dialogues inau\u00addibles, une bande sonore dissonante, une image trembl\u00e9e, un collage de citations, m\u2019in\u00adg\u00e9nier \u00e0 filmer en plans-s\u00e9quences, cam\u00e9ra \u00e0 l\u2019\u00e9paule, auraient permis de faire diver\u00adsion, d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer de mani\u00e8re artificielle le processus de cr\u00e9ation, de montrer un artiste au bord de l\u2019implosion, mais \u00e0 quoi bon\u00a0? J\u2019avoue avoir song\u00e9 un instant \u00e0 filmer de nom\u00adbreux plans \u00e0 moto, \u00e0 les monter \u00e0 la limite de la lisibilit\u00e9 et \u00e0 alt\u00e9rer la chronologie des fragments film\u00e9s dans l\u2019atelier. La possibilit\u00e9 de r\u00e9server la couleur aux s\u00e9quences film\u00e9es dans l\u2019atelier et de traiter les autres en noir et blanc m\u2019a \u00e9galement s\u00e9duit, mais j\u2019ai renonc\u00e9 bien vite \u00e0 toute recherche d\u2019effet appuy\u00e9 parfois confondu avec l\u2019ori\u00adginalit\u00e9, au profit de la transparence, au risque que le travail du peintre \u2014\u00a0et le mien\u00a0\u2013 ne paraissent trop sobres ou sages. \u00e0 mes yeux, la mode cors\u00e8te\u00a0; elle est souvent sus\u00adcit\u00e9e par la d\u00e9magogie, h\u00e9las favorable aux faussaires et aux bateleurs. La tradition f\u00e9conde lorsqu\u2019elle n\u2019est plus la gardienne rev\u00eache, trop soucieuse de normes. Quant \u00e0 la modernit\u00e9, elle lib\u00e8re au d\u00e9tour d\u2019avanc\u00e9es t\u00e2tonnantes et d\u2019\u00e9chapp\u00e9es buissonni\u00e8res pour red\u00e9couvrir l\u2019enfance et l\u2019\u00e9closion du d\u00e9sir. Sodore s\u2019abreuve dans les eaux paisibles d\u2019une rivi\u00e8re nomm\u00e9e tradition, autant que dans les eaux torrentueuses de la modernit\u00e9. Et, apr\u00e8s tout, pourquoi faudrait-il renoncer aux beaut\u00e9s de l\u2019olivier parce que nous s\u00e9duit l\u2019\u00e9tranget\u00e9 d\u2019arbres exotiques\u00a0? Il faut \u00eatre soi, et rien d\u2019autre.<\/p>\n<p>Souvent, l\u2019artiste est montr\u00e9 au cin\u00e9ma sous les traits du d\u00e9miurge, du voyant. En effet, l\u2019artisanat est moins spectaculaire que la <em>performance.<\/em> J\u2019ai le souvenir d\u2019avoir vu au coll\u00e8ge un court-m\u00e9trage consacr\u00e9 au peintre hollandais, Karel Appel, qui s\u2019aha\u00adnait devant de vastes toiles \u00e0 grands coups de brosses avec une \u00e9nergie \u00e9voquant celle d\u2019un <em>performer. <\/em>J\u2019avais envie du contraire mais je devine qu\u2019aux yeux de certains, Paulo Robalo \u2014\u00a0que l\u2019on voit peindre aux c\u00f4t\u00e9s de Mathieu Sodore\u00a0\u2013 est davantage \u00ab\u00a0artiste\u00a0\u00bb que celui-ci\u00a0: sa voix rauque, sa chevelure \u00e9bouriff\u00e9e, son visage de bourlin\u00adgueur, sa peinture \u00ab\u00a0mati\u00e9riste\u00a0\u00bb, parcourue de cire chaude et de poussi\u00e8re de marbre, le d\u00e9sordre color\u00e9 de la partie de l\u2019atelier qu\u2019il occupe, sont plus conformes \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019on se fait de ce qu\u2019est un artiste. Et justement, je voulais confronter ces deux mani\u00e8res, \u00e0 mon sens compl\u00e9mentaires et non oppos\u00e9es. Ne filmer que les moments d\u2019inspiration, c\u2019est-\u00e0-dire les climax ou les surprises, entendons les points d\u2019inflexion, e\u00fbt \u00e9t\u00e9 malhon\u00adn\u00eate. Un spectateur du film m\u2019a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Jamais je n\u2019aurais cru que cela puisse \u00eatre aussi dur de peindre, c\u2019est comme descendre tous les jours \u00e0 la mine, mais la p\u00e9pite dont on r\u00eave est rare\u00a0\u00bb. C\u2019est juste. Quelques mois apr\u00e8s le tournage, ce bref aphorisme de Rafael Argullol m\u2019a permis de mieux comprendre ce que je ressentais\u00a0: \u00ab\u00a0La peinture est l\u2019humble reconnaissance du monde\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>. Oui, la grandeur de la peinture est fortifi\u00e9e par son humble regard, et pourtant \u00f4 combien ambitieux. Qu\u2019un peintre tienne le monde dans l\u2019empan de sa main m\u2019a toujours fascin\u00e9.<\/p>\n<p>J\u2019ai peine \u00e0 croire que si C\u00e9zanne, Hieroshige, Corot, Chardin, Zurbar\u00e1n, Vermeer, D\u00fcrer, Fra Angelico, Giotto, Andrei Roublev \u2014\u00a0\u00e0 l\u2019origine du magnifique film de Tarkovski\u00a0\u2013 avaient \u00e9t\u00e9 film\u00e9s dans leur atelier, on e\u00fbt vu autre chose que l\u2019expres\u00adsion d\u2019un artisanat. Monet ne disait-il pas qu\u2019il peignait comme l\u2019oiseau chante\u00a0? Je ne suis pas certain que m\u00eame Bacon n\u2019ait, dans l\u2019intimit\u00e9 de l\u2019atelier, cet abandon, ce souci du d\u00e9tail, ces gestes repris \u00e0 l\u2019infini et ce visage lisse dans lequel l\u2019\u00e9motion la plus forte se lit \u00e0 peine dans un tressaillement. Sans comparer le travail de Sodore avec l\u2019un ou l\u2019autre de ces ma\u00eetres<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>, j\u2019ai cru voir en lui un officiant de rites anciens, capable de \u00ab\u00a0supprimer les signes, de se lib\u00e9rer des symboles, et de s\u2019approprier directement les images\u00bb. Qui sait s\u2019il peut dire avec Gao Xingjian\u00a0: \u00ab\u00a0Lorsque tu t\u2019es d\u00e9barrass\u00e9 de tous les concepts, tu peux revenir \u00e0 l\u2019esprit et au zen inexprimable\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s r\u00e9flexion, je crois qu\u2019un autre film a compt\u00e9 dans la gestation de mon projet, <em>El sur <\/em>(1983) de V\u00edctor Erice, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment les premi\u00e8res minutes dans la chambre d\u2019Estrella, cette bulle plac\u00e9e hors du monde \u2014\u00a0per\u00e7u gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019espace <em>off<\/em> \u2013 dans laquelle l\u2019adolescente apprend, en 1957, la mort de son p\u00e8re, Agust\u00edn. Celui-ci, dans la sc\u00e8ne suivante (situ\u00e9e en 1942) annonce \u00e0 sa m\u00e8re dans cette m\u00eame chambre, la naissance d\u2019une fille et enfin c\u2019est dans cette m\u00eame caverne qu\u2019il utilise, devant sa fille alors \u00e2g\u00e9e de huit ans, le pendule de sourcier. L\u2019atelier est aussi pour le peintre la caverne dans laquelle le temps est aboli et o\u00f9 la lumi\u00e8re prolonge un jour ou une nuit qui n\u2019en finit pas. L\u2019atelier est en quelque sorte le ventre de la baleine dont il est le Jonas prisonnier.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Foto-2_page-0001.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6742 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Foto-2_page-0001-300x212.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"212\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Foto-2_page-0001-300x212.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Foto-2_page-0001-1024x723.jpg 1024w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Foto-2_page-0001-768x542.jpg 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Foto-2_page-0001-1536x1085.jpg 1536w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Foto-2_page-0001.jpg 1600w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Sodore m\u2019a paru l\u00b4h\u00e9ritier s\u00e9culaire, presque mill\u00e9naire, d\u2019une pens\u00e9e f\u00e9cond\u00e9e par le geste. Comme il aime \u00e0 le dire, \u00ab\u00a0la peinture est un art de vieux qu\u2019il faut com\u00admencer jeune\u00a0\u00bb. Non sans raison, il admire dans les peintures chinoise et japonaise la pr\u00e9sence d\u2019un Tout diffus, perceptible, mais qui r\u00e9siste \u00e0 l\u2019analyse. Ceci renvoie au sacr\u00e9. Il m\u2019a dit un jour partager l\u2019opinion d\u2019Antoni T\u00e0pies selon laquelle \u00ab\u00a0L\u2019art doit \u00eatre spirituel mais non religieux\u00a0\u00bb. Ce Tout s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 moi au cours du tournage sous forme de strates de temps. Oui, sous mes yeux, le temps intangible et invisible prenait vie. R\u00e9cemment, j\u2019ai lu <em>L\u2019esprit du geste<\/em>, livre d\u2019Arnaud Cousergue sur les arts martiaux, et j\u2019ai l\u2019impression que sans le vouloir, pendant le tournage, j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019\u00e9coute de cet \u00ab\u00a0esprit du geste\u00a0\u00bb qu\u2019il d\u00e9crit ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0Quand le geste s\u2019affranchit de la pens\u00e9e pour n\u2019\u00eatre qu\u2019une r\u00e9action naturelle, m\u00e9canique, adapt\u00e9e \u00e0 la situation rencontr\u00e9e, on devient capable de faire sans faire.\u00a0[\u2026] C\u2019est en ne pensant pas \u00e0 ce qu\u2019il faut faire que s\u2019impose au corps ce qui doit \u00eatre fait\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>. Et ce pour \u00e9viter ce qu\u2019il nomme un \u00ab\u00a0geste sans esprit\u00a0\u00bb. Le peintre, l\u2019instrumentiste, le samoura\u00ef et le ma\u00eetre de th\u00e9 partagent, \u00e0 mon sens, le m\u00eame esprit du geste dont les variations sont infimes et infinies.<\/p>\n<p>La th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 feinte et l\u2019excentricit\u00e9 se pr\u00eatent davantage aux effets cin\u00e9mato\u00adgraphiques qu\u2019une vie quotidienne \u00ab\u00a0banale\u00a0\u00bb. Pourtant, \u00e0 la diff\u00e9rence de ses sembla\u00adbles, scind\u00e9s entre l\u2019\u00eatre et le para\u00eetre, entre la vie dite professionnelle et une autre vie, l\u2019artiste <em>est <\/em>ce qu\u2019il<em> fait<\/em> et, lorsque il ne se consacre pas \u00e0 sa t\u00e2che, il s\u2019y pr\u00e9pare. C\u2019est pourquoi il \u00e9tait utile de le filmer dans son environnement quotidien : le Pois Caf\u00e9 o\u00f9, tous les jours, il lit la presse et prend son caf\u00e9, la <em>Tasca<\/em><em> do Papagaio <\/em>o\u00f9 chaque ven\u00addredi il retrouve des amis, le <em>British Bar<\/em> qu\u2019il affectionne, son appartement, surtout le balcon \u00e0 partir duquel il a vue sur le Tage et sur le pont du 25 avril. N\u00e9anmoins, comme je voulais pr\u00e9server son intimit\u00e9, j\u2019ai fr\u00f4l\u00e9 l\u2019abstraction quand j\u2019ai film\u00e9 l\u2019appar\u00adtement\u00a0; nous n\u2019en voyons presque rien, un couloir vide et des murs blancs sur lesquels nous regardent Miquel Barcel\u00f3 et Paula Rego. Plus d\u2019une fois, il a \u00e9voqu\u00e9 la mine de S\u00e3os Domingos, au point que j\u2019ai voulu l\u2019y filmer. Et l\u00e0, j\u2019ai compris comment le feu qui calcine la mati\u00e8re compacte de ses tableaux, l\u2019ocre des terres premi\u00e8res, le noir de la fum\u00e9e et des cendres, le rouge du m\u00e9tal en fusion, tout cela s\u2019enracine en partie dans les veines de cette mine abandonn\u00e9e, situ\u00e9e dans le sud de l\u2019Alentejo.<\/p>\n<p>Le titre du film, <em>La Main<\/em><em> bleue<\/em>, s\u2019est impos\u00e9 lorsqu\u2019apr\u00e8s avoir remarqu\u00e9 l\u2019absence ou presque de la couleur bleue dans ses toiles, Mathieu Sodore m\u2019a dit\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est d\u2019autant plus \u00e9trange que c\u2019est ma couleur pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e\u00a0\u00bb. Et deux jours avant le tournage des toutes derni\u00e8res s\u00e9quences, quatre mois apr\u00e8s avoir film\u00e9 le bloc principal, il m\u2019a envoy\u00e9 un courriel dans lequel il relatait un \u00e9pisode survenu pr\u00e8s de trente ans plus t\u00f4t et ensuite oubli\u00e9. Il s\u2019agissait d\u2019une p\u00e9riode durant laquelle il avait peint une s\u00e9rie d\u2019autoportraits sur fond de tee-shirt bleu d\u00e9lav\u00e9. J\u2019ai song\u00e9 que ce r\u00e9cit pourrait accompagner les br\u00e8ves images du jardin de la Fondation Gulbenkian et, au moment de tourner, il est arriv\u00e9 v\u00eatu d\u2019un \u00e9clatant pull bleu et d\u2019une \u00e9charpe d\u2019un bleu tout aussi vif. Pur hasard de tournage car il ignorait mon intention d\u2019utiliser son commentaire sur cette sc\u00e8ne\u00a0!<\/p>\n<p>Il me faut distinguer \u00e0 pr\u00e9sent trois types de s\u00e9quences\u00a0: celles qui ont exist\u00e9 d\u00e8s la phase d\u00b4\u00e9criture, celles qui sont n\u00e9es devant la cam\u00e9ra et celles qui ont pris corps au montage. Deux s\u00e9quences \u00e0 peine ont \u00e9t\u00e9 planifi\u00e9es comme dans un film de fiction\u00a0: la premi\u00e8re est celle o\u00f9 l\u2019on voit Sodore dessiner le <em>Saint J\u00e9r\u00f4me<\/em> de D\u00fcrer <u>au Mus\u00e9e d\u2019Art ancien de Lisbonne<\/u>, car nous n\u2019\u00e9tions autoris\u00e9s \u00e0 filmer que pendant deux heures\u00a0; la deuxi\u00e8me se d\u00e9roule au Pois Caf\u00e9, lorsque le peintre regarde sur son ordinateur portable de tr\u00e8s gros plans de <em>cantaores<\/em>. Apr\u00e8s le plan moyen de Pepe el de la Matrona que l\u2019on voit appara\u00eetre en silence sur l\u2019\u00e9cran de l\u2019ordinateur, les immenses plans de bouches ont \u00e9t\u00e9 mont\u00e9s \u00e0 partir d\u2019une quarantaine de fragments que j\u2019avais rep\u00e9r\u00e9s sur YouTube. En effet, j\u2019avais demand\u00e9 au peintre s\u2019il lui arrivait d\u2019effectuer des recherches sur Internet pour \u00e9tudier avec soin des expressions\u00a0; sa r\u00e9ponse \u00e9tant positive, ins\u00e9rer ces plans me semblait une fa\u00e7on simple d\u2019exprimer ce besoin obsessionnel de penser \u00e0 son \u0153uvre, m\u00eame en dehors de l\u2019atelier. D\u2019ailleurs, nombre de spectateurs croient qu\u2019il voit r\u00e9elle\u00adment d\u00e9filer ces images sur l\u2019\u00e9cran, et c\u2019est tant mieux si l\u2019illusion est totale. Pendant la s\u00e9lection des extraits, j\u2019ai remarqu\u00e9 que ceux qui contenaient des plans susceptibles de m\u2019int\u00e9resser \u00e9taient anciens, en noir et blanc, film\u00e9s sur de petites sc\u00e8nes ou dans des f\u00eates priv\u00e9es, alors que dans les extraits modernes le micro cachait la bouche des <em>cantaores.<\/em> Et c\u2019est face au profil droit de Camar\u00f3n que j\u2019ai souhait\u00e9 filmer, quelques mois plus tard, le profil gauche de Sodore, en une sorte de champ\/contre champ. La plupart des s\u00e9quences ont surgi devant la cam\u00e9ra. Seule la lumi\u00e8re a d\u00e9termin\u00e9 le mo\u00adment du tournage sur le pont du 25 avril ou sur le <em>cacilhero <\/em>qui traverse le Tage, sc\u00e8nes pour lesquelles nous n\u2019avions pas d\u2019autorisation de filmer, ou encore dans l\u2019Alentejo. Dans l\u2019atelier, nous suivions les pas du peintre. J\u2019ai voulu pour la lumi\u00e8re du film, tant \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, des contours nets, des contrastes forts, des couleurs chaudes, parfois presque pures et, pour la composition des plans, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 naturellement port\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er un espace assez fortement g\u00e9om\u00e9trique.<\/p>\n<p>Il serait faux de dire que tout a \u00e9t\u00e9 improvis\u00e9, au nom d\u2019un sacro-saint \u00ab\u00a0respect du r\u00e9el\u00a0\u00bb, mais chaque fois la pr\u00e9vision a \u00e9t\u00e9 d\u00e9tourn\u00e9e. Pendant deux jours, Sodore m\u2019a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Pr\u00e9pare-toi, je vais bient\u00f4t signer\u00a0\u00bb. Et puis, insatisfait, il reportait le moment crucial, d\u2019heure en heure, jusqu\u2019\u00e0 ce que qu\u2019il m\u2019annonce \u00eatre pr\u00eat. Je lui ai demand\u00e9 comment il avait l\u2019habitude de faire, il m\u2019a r\u00e9pondu qu\u2019il sur\u00e9levait le tableau sur le chevalet\u00a0; mais voil\u00e0 qu\u2019apr\u00e8s la pause, il a chang\u00e9 de d\u00e9cision et nous n\u2019avons dispos\u00e9 alors que de quatre ou cinq minutes pour modifier axe, angle et lumi\u00e8res. Souvent les impr\u00e9vus ont donn\u00e9 lieu \u00e0 des sc\u00e8nes, ainsi en est-il de la pr\u00e9sence de son fils Miguel \u00e0 la <em>Tasca<\/em><em> do Papagaio <\/em>et surtout \u00e0 l\u2019atelier\u00a0; je l\u2019ai int\u00e9gr\u00e9 au r\u00e9cit lorsque son p\u00e8re m\u2019a autoris\u00e9 \u00e0 le filmer, mais il n\u2019\u00e9tait nullement pr\u00e9vu qu\u2019il soit l\u00e0. La derni\u00e8re sc\u00e8ne est aussi un exemple de pr\u00e9vision d\u00e9tourn\u00e9e de son cours\u00a0: pendant longtemps, j\u2019ai visua\u00adlis\u00e9 un <em>travelling<\/em> arri\u00e8re qui partirait d\u2019un tr\u00e8s gros plan de chacun des tableaux achev\u00e9s pour constituer un mouvement d\u2019ensemble dans lequel se superposeraient peu \u00e0 peu les toiles. Mais le jour du tournage, j\u2019ai d\u00fb improviser les d\u00e9placements de cam\u00e9ra en fonction de l\u2019espace, de la mini grue, et non plus de rails de <em>travelling<\/em> et du temps dont je disposais pour l\u2019utiliser. J\u2019y ai trouv\u00e9 plus de plaisir qu\u2019\u00e0 t\u00e2cher de reproduire le mouvement imagin\u00e9. Cette s\u00e9quence ne d\u00e9parerait pas dans un film de fiction car je n\u2019\u00e9tais plus alors \u00e0 l\u2019\u00e9coute du peintre, et je pouvais \u00ab\u00a0prendre la parole\u00a0\u00bb \u00e0 mon gr\u00e9, en donnant \u00e0 la lumi\u00e8re un \u00e9clat plus solennel.<\/p>\n<p>Durant le tournage, j\u2019ai d\u00e9couvert que la peinture est aussi un art sonore et tac\u00adtile, au point que j\u2019ai voulu rendre sensible cette \u00ab\u00a0toile sonore\u00a0\u00bb. Pour y parvenir, Filipe Tavares m\u2019a aid\u00e9 \u00e0 reconstruire les sons qu\u2019il avait enregistr\u00e9s lors du tournage. Ayant constat\u00e9, jour apr\u00e8s jour, que le peintre entendait peu les bruits de la ville, j\u2019ai fait en sorte qu\u2019ils soient pr\u00e9gnants pendant la premi\u00e8re moiti\u00e9 du film, puis qu\u2019ils soient rela\u00ady\u00e9s par les sons de l\u2019atelier lorsqu\u2019il est inspir\u00e9. Dans l\u2019atelier devaient r\u00e9gner le silence et les sons du pinceau ou de la brosse, rien ne pouvait y \u00eatre introduit qui ne f\u00fbt ou ne par\u00fbt naturel. Je paraphraserai Pierre Gamet, en affirmant\u00a0: \u00ab\u00a0Les sons sont la musique\u00a0 du film\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>.<\/p>\n<figure id=\"attachment_6746\" aria-describedby=\"caption-attachment-6746\" style=\"width: 208px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Granaina-scaled-1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6746\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/Granaina-208x300.jpg\" alt=\"\" width=\"208\" height=\"300\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-6746\" class=\"wp-caption-text\">OLYMPUS DIGITAL CAMERA<\/figcaption><\/figure>\n<p>En ce qui concerne la musique proprement dite, j\u2019ai demand\u00e9 au peintre en d\u00e9but du tournage s\u2019il entendait dans son for int\u00e9rieur de la musique <em>flamenca<\/em> lorsqu\u2019il peignait la s\u00e9rie\u00a0; sa r\u00e9ponse a \u00e9t\u00e9 laconique\u00a0: \u00ab\u00a0parfois\u00a0\u00bb. De la m\u00eame mani\u00e8re que je me posais la question, le spectateur pourrait aussi se la poser. Il faudrait \u00e0 tout prix \u00e9viter la musique pendant les s\u00e9quences film\u00e9es \u00e0 l\u2019atelier et celle-ci devrait aller \u00e0 l\u2019encontre des clich\u00e9s flamencos, comme peuvent l\u2019\u00eatre parfois une <em>buler\u00eda<\/em>, des <em>palmas<\/em>, le <em>zapateado<\/em> et une guitare enflamm\u00e9e. Le pari \u00e9tait d\u2019\u00e9voquer cette \u00ab\u00a0musique silen\u00adcieuse du <em>cantaor<\/em>\u00a0\u00bb, sans l\u2019entendre. Ma premi\u00e8re tentation a \u00e9t\u00e9 de faire appel \u00e0 un compositeur et les formes <em>flamencas<\/em> qui retenaient mon attention\u00a0\u00e9taient les plus archa\u00efques, parmi lesquelles le <em>martinete<\/em> \u2014\u00a0ce chant grave et puissant des forgerons, entonn\u00e9 <em>a palo seco<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire sans accompagnement musical autre, \u00e0 l\u2019origine, que le marteau qui frappe l\u2019enclume. \u00e0 la fin seulement, lorsque la s\u00e9rie est presque termin\u00e9e et que le peintre a quitt\u00e9 les lieux, je m\u2019autorise \u00e0 inclure le superbe <em>Kyrie <\/em>de la <em>Misa<\/em><em> flamenca <\/em>d\u2019Enrique Morente. Cette rencontre d\u2019un chant gr\u00e9gorien et d\u2019un <em>martinete<\/em> m\u2019a paru id\u00e9ale\u00a0; la lente mont\u00e9e en puissance semble sourdre des profondeurs et produit l\u2019effet d\u2019un ch\u0153ur, comme si les voix des <em>cantaores<\/em>, jusqu\u2019alors tues, chacune d\u2019elles \u00e9tant associ\u00e9e \u00e0 un <em>palo <\/em>diff\u00e9rent, chantaient \u00e0 l\u2019unisson pour r\u00e9v\u00e9ler enfin la chair vive de l\u2019art, lib\u00e9r\u00e9e des rigueurs de l\u2019artisanat.<\/p>\n<p>Le <em>Journal <\/em>de Delacroix, parmi les livres de chevet de Sodore, contient cette r\u00e9flexion simple et magistrale\u00a0: \u00ab\u00a0Il y a deux choses que l\u2019exp\u00e9rience doit apprendre\u00a0: la premi\u00e8re, c\u2019est qu\u2019il faut beaucoup corriger\u00a0: la seconde, c\u2019est qu\u2019il ne faut pas trop corriger\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a>. C\u2019est la condition d\u2019un travail vivant. Fallait-il terminer le film par la plong\u00e9e sur la s\u00e9rie de <em>La m\u00fasica<\/em><em> callada del cantaor<\/em>\u00a0? J\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e0 cette fin \u00ab\u00a0d\u00e9finitive\u00a0\u00bb, l\u2019\u00e9ternel recommencement du labeur car mon sujet \u00e9tait moins de filmer une s\u00e9rie que <em>la <\/em>peinture, comme me l\u2019a appris la fin du montage. Ainsi, j\u2019ai pris cong\u00e9 de Mathieu Sodore \u00e0 travers les barreaux de la prison qui garantit sa libert\u00e9. Je lui souhaite de se laisser surprendre toujours davantage tout au long de ce chemin escarp\u00e9 qu\u2019est celui de la cr\u00e9ation, afin d\u2019atteindre cet \u00e9tat o\u00f9 l\u2019on trouve sans chercher, o\u00f9 l\u2019on se d\u00e9passe sans fatigue, o\u00f9 l\u2019on est dans l\u2019oubli de soi et \u00e0 l\u2019\u00e9coute du monde.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a>. Jean Guitton, <em>Journal<\/em>, Paris, Plon, 1959,\u00a0Tome 1\u00a0:<em> Essais et rencontres,\u00a0 1952-1955<\/em>\u00a0; 1954, \u00ab\u00a0Lettre du 26 mai, Sur Bergson\u00a0\u00bb, p. 211.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a>. \u00c0 propos du livre de Patrick Brion, Dominique Rabourdin, Thierry De Navacelle, <em>Vincente Minnelli<\/em>, \u00e9d. 5 Continents, 1985.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a>. Le livre de Jos\u00e9 Bergam\u00edn a \u00e9t\u00e9 traduit en fran\u00e7ais par Florence Delay, sous le titre\u00a0: <em>La solitude<\/em><em> sonore du toreo<\/em>, Paris, Verdier, 2008.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a>. Adam Zagajewski, <em>En la belleza ajena<\/em>, Valencia, Pre-textos, 2003, p. 63.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a>. Au montage, j\u2019ai \u00e9limin\u00e9 les trois ou quatre plans de d\u00e9tails de l\u2019atelier qui n\u2019\u00e9taient que des scories.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> . Cependant je n\u2019ai conserv\u00e9 au montage qu\u2019un plan d\u2019une s\u00e9quence o\u00f9 la lumi\u00e8re \u00e9tait trop th\u00e9\u00e2tralis\u00e9e.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> . Elise Domenach et Laetitia Mikles, \u00ab\u00a0Le documentaire renouvelle le travail sur le sc\u00e9nario\u00a0\u00bb, entretien avec Claire Simon, in <em>Positif<\/em>, n\u00ba 585, novembre 2009, p. 97.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a>. Daniel Arasse, \u00ab\u00a0Pour une histoire rapproch\u00e9e de la peinture\u00a0\u00bb, in <em>Histoires de peintures,<\/em> Paris, Gallimard, Collection Folio, p. 289.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a>. Rafael Argullol, <em>Breviario de la aurora<\/em>, Barcelone, Acantilado, 2006, p. 252.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a>. L\u2019artiste lui-m\u00eame me reprocherait cette incon\u00ads\u00e9quence hasardeuse car ce \u00ab\u00a0condamn\u00e9 \u00e0 peindre\u00a0\u00bb doit encore se lib\u00e9rer.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a>. Gao Xingjian, <em>Por otra est\u00e9tica <\/em>seguido de <em>Reflexiones sobre la pintura<\/em>, El Cobre, Barcelona, 2004, pp.\u00a059 et 61.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a>. Arnaud Cousergue, <em>L\u2019Esprit du geste, Petite sagesse des arts martiaux<\/em>, Paris, Transbor\u00e9al, 2009, Collection \u00ab\u00a0Petite philosophie du voyage\u00a0\u00bb, pp. 86-87.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a>. Hubert Niogret, \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9motion du son direct\u00a0\u00bb, entretien avec Pierre Gamet, in Dossier \u00ab\u00a0Le Son aujourd\u2019hui\u00a0\u00bb, <em>Positif<\/em>, n\u00ba 589, mars 2010, p. 96.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> . Eug\u00e8ne Delacroix, <em>Journal<\/em>, Plon, Collection Les M\u00e9morables, Paris, 1981. p. 771, 10 mars 1860,<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LA MUSIQUE SILENCIEUSE DU GESTE Biographies de peintres \u00e0 l\u2019\u00e9cran Sous la direction de Patricia-Laure Thivat Presses Universitaires de Rennes, 2011, p 287-301. Floreal Peleato La Main bleue est n\u00e9 du d\u00e9sir, d\u00e9j\u00e0 lointain, de filmer l\u2019acte de cr\u00e9ation chez un artiste affranchi des modes, \u00e9loign\u00e9 de la rh\u00e9torique et des th\u00e9ories. 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