{"id":6667,"date":"2023-02-14T16:49:29","date_gmt":"2023-02-14T16:49:29","guid":{"rendered":"https:\/\/florealpeleato.com\/?p=6667"},"modified":"2023-02-14T16:49:29","modified_gmt":"2023-02-14T16:49:29","slug":"fandango-funebre-goya-en-burdeos-de-carlos-saura","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/fandango-funebre-goya-en-burdeos-de-carlos-saura\/","title":{"rendered":"Fandango fun\u00e8bre, &#8220;Goya en Burdeos&#8221; de Carlos Saura"},"content":{"rendered":"<p>Art\u00edculo publicado en Voix Off, n\u00ba7, &#8220;Temps, m\u00e9moire et repr\u00e9sentation&#8221; L&#8217;avant-sc\u00e8ne du cin\u00e9ma espagnol. CRINI (Centre de Recherches sur les Identit\u00e9s Nationales et l&#8217;Interculturalit\u00e9.) y Universit\u00e9 de Nantes, 2006.<\/p>\n<p>INTRODUCTION<\/p>\n<p>A l\u2019ouest de Madrid, sous le bloc de granit de la Ermita de San Antonio de la Florida g\u00eet le corps ac\u00e9phale de Goya. Au centre du bloc fut inscrust\u00e9e l\u2019inscription qui figurait sur sa tombe \u00e0 Bordeaux : Hic jacet Franciscus a Goya et Lucientes, Hispaniensis peritissimus pictor, magna que sui nominis. Quelque anatomiste, quelque lecteur fervent de romans gothiques ou quelque admirateur fou l\u2019a d\u00e9capit\u00e9 post mortem \u00e0 Bordeaux, afin sans doute d\u2019interroger son visage et fouiller son cerveau, croyant ainsi d\u00e9couvrir l\u2019\u00e9tincelle du g\u00e9nie. Rafael Alberti \u00e9crit dans son autobiographie (1) \u00e0 quel point le souvenir de ce corps sans t\u00eate peut aujourd\u2019hui encore impressionner. En effet, cette sorte de pelele sanglant digne d\u2019une Peinture noire nous plonge dans les affres d\u2019un Ailleurs terrifiant. Carlos Saura cl\u00f4t le g\u00e9n\u00e9rique et ouvre &#8220;Goya en Burdeos&#8221; (1999) avec le visage de Goya qui na\u00eet de la chair putrescente du B\u0153uf \u00e9corch\u00e9 peint par Rembrandt. Mati\u00e8re brute, chair malax\u00e9e, maltrait\u00e9e ; masque arrondi, orifice impur, origine obscure ; fronti\u00e8re incertaine entre le chaos et l\u2019embryon ; gouffre de la bouche qui vomit ou accouche dans un tournoiement de tons bruns. Voil\u00e0 donc le visage du peintre semblable \u00e0 ses cr\u00e9atures devant lesquelles nous d\u00e9tournons volontiers les yeux tout en les regardant en biais, atterr\u00e9s par ce que l\u2019artiste a vu et que nous ne savions ou nous ne voulions voir : un b\u0153uf crucifi\u00e9 dans lequel se devine toute l\u2019affliction de l\u2019homme.<\/p>\n<p>En mai 1828, quelques semaines apr\u00e8s la mort du peintre un adolescent inconnu apparaissait une lettre \u00e0 la main sur une place de Nuremberg et d\u00e9frayait la chronique allemande. Est-ce \u00e0 Goya que Werner Herzog a pens\u00e9 pour la fin de &#8220;L\u2019\u00e9nigme de Kaspar Hauser&#8221; (1974) lorsque apr\u00e8s la mort du jeune \u00ab orphelin de l\u2019Europe \u00bb on incise son cerveau ? Car le Romantisme que Herzog perp\u00e9tue se vouait sans fl\u00e9chir au g\u00e9nie, au fou, au saint et \u00e0 l\u2019enfant sauvage.<\/p>\n<p>Le film de Saura est suspendu entre deux phrases. L\u2019une d\u00e9dicace le film \u00e0 son fr\u00e8re, le peintre Antonio Saura\u00a0; l\u2019autre mentionne la derni\u00e8re phrase de Saturne, l\u2019essai consacr\u00e9 par Andr\u00e9 Malraux \u00e0 Goya. Entre ces deux phrases Saura sur le seuil du myst\u00e8re, comme ces personnages de Caspar David Friedrich qui nous tournent le dos et contemplent un espace sans contours d\u00e9finis o\u00f9 le ciel d\u00e9lave la terre issue de l\u2019arch\u00e9e. Oui, c\u2019est bien l\u00e0 Francisco Goya y Lucientes mais le sc\u00e9nariste et metteur en sc\u00e8ne emprunte une voie sans pareille pour nous conduire au sein d\u2019une matrice f\u00e9conde. Dans Goya en Burdeos s\u2019affirme le go\u00fbt de son auteur pour un cin\u00e9ma sans attaches\u00a0:<\/p>\n<p>\u201cYo abogo por la complejidad, por un cine que no est\u00e1 de moda, un cine sin las facilidades de la aventura superficial ; un cine que duda, que conmocione en las profundidades ; un cine de est\u00e9tica deslumbrante pero tambi\u00e9n de deslumbrante sencillez, o de deslumbrante complejidad ; un cine de autor porque detr\u00e1s de cada buena imagen hay alguien con talento que la crea\u2026 \u00bb (2)<\/p>\n<p>LE PROPOS DE L\u2019AUTEUR<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-10.jpg\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6673 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-10-300x189.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"189\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-10-300x189.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-10-768x485.jpg 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-10.jpg 1024w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Etre moderne c\u2019est avant tout \u00eatre libre, aime \u00e0 nous le rappeler Malraux dans un autre essai, justement \u00e0 propos de Goya.(3) N\u00e9anmoins, qui s\u2019attend \u00e0 une biographie du peintre sera \u00e0 juste titre d\u00e9\u00e7u car des pans entiers de sa vie sont absents : son enfance et son adolescence jamais ne sont dramatis\u00e9es ou comment\u00e9es. Les ann\u00e9es d\u2019apprentissage aux c\u00f4t\u00e9s de Jos\u00e9 Luz\u00e1n, le voyage en Italie, l\u2019arriv\u00e9e \u00e0 la cour, les appuis de Rafael Mengs et de Francisco Bayeu ne sont pas plus trait\u00e9s. Saura a surtout retenu trois p\u00e9riodes. Une premi\u00e8re p\u00e9riode de dur\u00e9e assez floue que nous pouvons situer entre 1777 et 1782, puis l\u2019\u00e9pisode consacr\u00e9 \u00e0 Cayetana, aux Caprices et aux fresques de San Antonio de la Florida (1797-1799)4, et enfin les deux derni\u00e8res ann\u00e9es \u00e0 Bordeaux (1827-1828). Il faut ajouter quelques sc\u00e8nes li\u00e9es \u00e0 la Quinta del sordo (5) et aux Peintures noires.<\/p>\n<p>Sont \u00e9galement absents du film Mart\u00edn Zapater, l\u2019ami de Saragosse avec qui il \u00e9changea une longue correspondance\u00a0; le collectionneur d\u2019\u0153uvres d\u2019art Sebasti\u00e1n Mart\u00ednez, l\u2019\u00e9crivain et ministre Jovellanos, et le duc d\u2019Osuna premier protecteur et commanditaire de Goya. L\u2019\u00e9crivain Leandro Morat\u00edn qu\u2019une amiti\u00e9 durable unit \u00e0 Goya \u2013 surtout dans les ann\u00e9es quatre-vingt-dix puis pendant l\u2019exil \u00e0 Bordeaux \u2013 est une simple figure. Josefa Bayeu fut la m\u00e8re des enfants de Goya qui tous moururent en bas \u00e2ge \u00e0 l\u2019exception de Francisco Javier (n\u00e9 en 1784) qui fut le p\u00e8re de l\u2019unique petit-fils du peintre, Mariano Goya Goicoechea. A peine Josefa est-elle une silhouette qui trouble l\u2019intimit\u00e9 naissante de Goya et de la duchesse d\u2019Albe quand le peintre fait le portrait de Cayetana. Saura concentre son attention autour de Leocadia Zorrilla, \u00e9pouse de Isidoro Weiss dont elle \u00e9tait s\u00e9par\u00e9e, Rosarito et surtout Mar\u00eda del Pilar Teresa Cayetana de Silva \u00c1lvarez de Toledo, treizi\u00e8me duchesse d\u2019Albe, plus simplement nomm\u00e9e dans le film, Cayetana. Mais les historiens ne s\u2019accordent pas \u00e0 attribuer \u00e0 Leocadia un r\u00f4le pr\u00e9\u00e9minent et certains doutent que Rosarito ait \u00e9t\u00e9 la fille du peintre.\u00a0 Par ailleurs, il en est qui soutiennent que la passion entre Goya et Cayetana est pure conjecture. Saura lui-m\u00eame est sceptique\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab \u2026 yo sinceramente creo que Goya estaba profundamente fascinado por esta mujer, digan lo que digan los estudiosos, que se haya acostado con ella o no me da igual. Yo creo que habr\u00e1 hecho lo posible, pero all\u00e1 \u00e9l. Tambi\u00e9n me parece a m\u00ed que Goya era un hombre de pocas mujeres, me da la impresi\u00f3n de que era muy estricto en eso, por lo que fuera. \u00bb (6)<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-7.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-6669 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-7.jpg\" alt=\"\" width=\"274\" height=\"184\" \/><\/a>Ce bref extrait suffit \u00e0 nous convaincre que &#8220;Goya en Burdeos &#8220;n\u2019est pas une biographie de Goya. Sans nul doute est-ce une interpr\u00e9tation de la vie de Goya, de quelques instants de sa vie, una enso\u00f1aci\u00f3n devrions-nous dire, une variation au sens o\u00f9 un compositeur met tout son talent \u00e0 s\u2019essayer \u00e0 la m\u00e9lodie d\u2019un autre musicien, car le metteur en sc\u00e8ne prend ici des privaut\u00e9s avec ce que l\u2019on voudrait \u00eatre la v\u00e9rit\u00e9 historique, inapte \u00e0 conna\u00eetre la cause de la surdit\u00e9 de Goya survenue en 1792 \u2013 syphilis d\u2019apr\u00e8s certains, saturnisme dirent d\u2019autres ; apoplexie selon Morat\u00edn \u2013 et l\u2019\u00e9tendue de son engagement politique, \u00e0 dater avec pr\u00e9cision l\u2019ex\u00e9cution d\u2019\u0153uvres aussi c\u00e9l\u00e8bres que La maja desnuda \u2013 entre 1797 et 1803 selon les auteurs \u2013 ou \u00e0 prouver que le \u00ab\u00a0\u00a0S\u00f3lo Goya \u00bb que d\u00e9signe de son index droit Cayetana n\u2019est pas apocryphe (Duquesa de Alba vestida de negro, peint en 1797 et qui se trouve au Hispanic Society \u00e0 New York).<\/p>\n<p>Qui r\u00e9clame de la part du r\u00e9alisateur l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la source du g\u00e9nie sera marri. Bien s\u00fbr, nous aimerions savoir quelle s\u00e8ve irrigue le flux cr\u00e9ateur du g\u00e9nie si diff\u00e9rent du talent, si d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9, si proche parfois du ratage, mais le g\u00e9nie s\u2019\u00e9rige comme un roc dont l\u2019ascension est impossible. Saura le sait bien et fort heureusement nous \u00e9pargne toute explication racornie. Sur ce point il prolonge une tradition espagnole hostile \u00e0 l\u2019auscultation de l\u2019artiste, \u00e0 la th\u00e9orisation de l\u2019art,\u00a0 \u00e0 la d\u00e9finition de concepts. Goya en Burdeos est peut-\u00eatre, plus qu\u2019une fiction pleine, un essai autobiographique gr\u00e2ce auquel Saura nous livre une \u0153uvre\u00a0 intime cependant jamais exhibitionniste. Parler de soi ne consiste pas \u00e0 raconter sa vie. M\u00eame lorsqu\u2019un cin\u00e9aste a soixante-dix ans.<\/p>\n<p>Qu\u2019a donc voulu faire Saura\u00a0?<\/p>\n<p>\u201cAt first when I proposed the film, the idea was that it would start during his old age and end at his birth. It was a much logical process. All the stages of his life were more clearly marked by time, but always going backwards. But I realized that it was too rigid, so I thought it would be better to look for a more visual rhythm, a visual narrative rather than being obligated to follow a rigid temporal order. That gave me more freedom. (\u2026)What I thought was that since I was dealing with an artist, I would allow myself greater freedom to make a pictorial film, with colors, where everybody has a more theatrical feel, more of a feel of a canvas, even a bit static at time.\u201d (7)<\/p>\n<p>C\u2019est dire si Saura a souhait\u00e9 renonc\u00e9 au corset d\u2019une narration classique au profit d\u2019une suite color\u00e9e de moins de quarante s\u00e9quences, tandis que le nombre moyen de s\u00e9quences pour un film d\u2019\u00e9gale dur\u00e9e est \u00e9quivalent au double. Au fil de cette suite color\u00e9e confluent plusieurs formes d\u2019expression\u00a0:\u00a0 la danse (chez les ducs de Osuna, puis Braulio Poc qui danse la jota dans la taverne), le th\u00e9\u00e2tre (la Fura del Baus qui repr\u00e9sente Les d\u00e9sastres de la guerre ou encore la recr\u00e9ation du miracle de Saint Antoine de Padoue qui sort de son cercueil), la tauromachie (cit\u00e9e seulement) et la musique (surtout No hay que decirle el primor, une sorte de j\u00e1cara du XVI si\u00e8cle chant\u00e9e par une voix f\u00e9minine associ\u00e9 \u00e0 Cayetana et le fandango du Quintette en r\u00e9 majeur opus 37 et le largo du Quintette opus 2 de\u00a0 Luigi Boccherini). Le choix de Luigi Boccherini sans doute est d\u00fb au fait qu\u2019il d\u00e9veloppa l\u2019essentiel de sa production \u2013 souvent pour cordes \u2013 en Espagne o\u00f9 l\u2019infant Don Luis, fr\u00e8re cadet de Charles III, l\u2019engagea en tant que compositeur et violoncelliste en 1769. Puis apr\u00e8s la mort de son m\u00e9c\u00e8ne errant il s\u2019installa \u00e0 Madrid\u00a0 sous la protection du marquis de Benavent qui lui passa commande d\u2019\u0153uvres de musique de chambre, tout particuli\u00e8rement pour la guitare dont le marquis \u00e9tait un fin interpr\u00e8te. Vraisemblablement aussi les compositions de Boccherini furent choisies pour le film parce que, comme Domenico Scarlatti quatre d\u00e9cennies plus t\u00f4t, il aima le folklore espagnol et sut l\u2019int\u00e9grer \u00e0 ses compositions classiques.<\/p>\n<p>Roque Ba\u00f1os qui a compos\u00e9 la musique originale du film et a proc\u00e9d\u00e9 aux arrangements des partitions classiques employ\u00e9es a exprim\u00e9 sa satisfaction concernant cette premi\u00e8re collaboration avec Saura\u00a0:<\/p>\n<p>\u201cCada vez que hablo de esta pel\u00edcula me emociono, porque fue especial para m\u00ed. Las bandas sonoras que he hecho con Carlos son muy originales e inclasificables, nadie me ha dicho en este caso que recuerdan a otra cosa. (&#8230;) Carlos me hablaba sobre Goya, cuando estaba aislado del mundo y hac\u00eda sus pinturas negras. A partir de esas ideas se me ocurri\u00f3 un tema muy obsesivo, que se repite en varias alturas. Creo que funcionaba muy bien. (&#8230;)El bloque de \u201cLos desastres de la guerra\u201d &#8230;es una aut\u00e9ntica pieza sinf\u00f3nica en miniatura.\u201d(8)<\/p>\n<p>LE VOYANT<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-1.webp\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6671 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-1-300x169.webp\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-1-300x169.webp 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-1-768x432.webp 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-1.webp 1024w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>\u201cEl arte, es como el rostro, una epifan\u00eda. As\u00ed, los grandes poetas ven, con espantosa nitidez, lo que las gentes presienten de manera m\u00e1s o menos imprecisa; esa rec\u00f3ndita verdad de nuestro ser que \u00fanicamente advertimos cuando nos encontramos solos. (&#8230;) A lo largo de mi vida, como escritor he intentado ser fiel a esa inquietante y enigm\u00e1tica verdad que se manifiesta en el momento en que acontece la creaci\u00f3n. Todo creador debe cuidar de ella, y ofrecerla a los hombres como su m\u00e1s alta y noble vocaci\u00f3n.\u201d(9)<\/p>\n<p>Rares sont les artistes pour lesquels l\u2019art est, selon le mot d\u2019Ernesto S\u00e1bato, une \u00e9piphanie. Parmi les artistes plus rares sont ceux dont le travail m\u00e9rite d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 une \u00e9piphanie. Face \u00e0 leur oeuvre nous sommes frapp\u00e9s d\u2019effroi par une sorte d\u2019\u00e9vidence. Ils sont des voyants aux prises avec des mondes inconnus dont parfois ils \u00e9chappent \u00e9branl\u00e9s. Goya fut l\u2019un de ces voyants qui nous dessillent les yeux. A Rosarito en qui Saura veut voir l\u2019h\u00e9riti\u00e8re de Goya, la d\u00e9positaire de son savoir, et peut-\u00eatre de sa sagesse, le vieux peintre dit \u00e0 propos de l\u2019imagination ceci\u00a0: \u00ab\u00a0S\u00f3lo hay un peligro\u00a0: no ser devorado por la oscuridad y la locura.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Et c\u2019est ainsi que le montre Saura. Le vieux peintre est un homme qui s\u00e9journe encore et encore dans le monde qu\u2019il a cr\u00e9\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre happ\u00e9 par la spire qu\u2019il esquisse du doigt sur la vitre embu\u00e9e, d\u00e8s la premi\u00e8re s\u00e9quence. Que Saura en aucun cas ne s\u00e9pare l\u2019en de\u00e7\u00e0 et l\u2019au-del\u00e0 du monde de Goya indique que pour le cin\u00e9aste il n\u2019y a pas de fronti\u00e8re que ne puisse franchir l\u2019esprit d\u2019un artiste visionnaire. La condition premi\u00e8re est l\u2019exigence du cr\u00e9ateur \u00e0 l\u2019\u00e9gard de lui-m\u00eame puisqu\u2019il ne peut trouver qu\u2019en lui les ressources de son art. Lorsque Goya regarde \u00e0 la loupe des lithographies Rosarito s\u2019approche pour lui montrer un dessin qu\u2019elle vient de terminer. Il lui tient ces propos\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Est\u00e1 bien copiar pero\u2026 (\u2026)Poco a poco tienes que encontrar tu propio camino\u2026 (..) Mejor o peor, pero lo tuyo\u201d<\/p>\n<p>Devons-nous consid\u00e9rer que les paroles attribu\u00e9es \u00e0 Goya r\u00e9sument le credo de Saura\u00a0? C\u2019est bien possible. Plus tard Goya dit face \u00e0 ses Caprices\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La fantas\u00eda unida a la raz\u00f3n es la madre de las artes \u201c Ici encore il s\u2019agit d\u2019une tardive d\u00e9claration programmatique. L\u2019extravagance est pour le peintre la voie du d\u00e9r\u00e8glement initiatique.<\/p>\n<p>A la diff\u00e9rence de l\u2019artiste de talent, le voyant, le g\u00e9nie si l\u2019on veut, n\u2019est pas l\u2019h\u00e9ritier d\u2019une tradition\u00a0; il semble devoir cheminer dans un long couloir \u2013 un labyrinthe\u00a0? \u2013 en qu\u00eate de son expression la plus personnelle. Deux \u00e9l\u00e9ments confirment ce choix de Saura. Tout d\u2019abord il fait dire \u00e0 Goya lorsqu\u2019il d\u00e9couvre Las Meninas,\u00a0et ce sont bien des paroles du peintre : \u00ab\u00a0Yo tuve tres maestros\u00a0: Vel\u00e1zquez, Rembrandt y la naturaleza.\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire que Goya ne cite pas ses professeurs (Jos\u00e9 Luz\u00e1n ou Rafael Mengs) ou des proches (Francisco Bayeu) mais plut\u00f4t des artistes prestigieux du pass\u00e9 dont il ne conna\u00eet pas la vie. Le silence de Velasquez et de Rembrandt est une nouvelle mani\u00e8re de l\u2019isoler pour le livrer \u00e0 son g\u00e9nie. En ce qui concerne Rembrandt signalons, d\u2019une part, que le marquis de la Ensenada avait acquis en 1769 Artemisa pour sa collection personnelle pour l\u2019exposer plus tard au Palacio Real et que tr\u00e8s rares \u00e9taient les toiles de Rembrandt que l\u2019on pouvait admirer en Espagne \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Il est vrai que Ce\u00e1n Berm\u00fadez pr\u00eata \u00e0 Goya des estampes du peintre hollandais. D\u2019autre part, le couloir de la m\u00e9moire qu\u2019arpente Goya jeune lui impose le souvenir des aristocrates qu\u2019il devait peindre. D\u2019eux il retient\u00a0:\u00a0 \u00ab\u00a0\u2026 la ignorancia, la corrupci\u00f3n y la calumnia\u00a0\u00bb. Le couloir sans fin taraude l\u2019esprit du peintre de cour \u00e9loign\u00e9 de sa vocation, plus soucieux alors d\u2019ajouter une particule \u00e0 son patronyme \u2013 les estatutos de l\u2019Acad\u00e9mie semble-t-il le permettaient \u2013, de porter des bottes anglaises, de parler fran\u00e7ais, de chasser en compagnie de l\u2019infant Luis de Borb\u00f3n, et de conduire un birlocho \u00e0 la mode. Comme il l\u2019\u00e9crit \u00e0 son ami Mart\u00edn Zapater\u00a0le 25 avril 1786 :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Para quatro d\u00edas que hemos de vivir en el mundo es menester vivir a gusto.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Si Goya est seul face au silence de ses ma\u00eetres c\u2019est aussi que le g\u00e9nie se manifeste en Espagne selon Saura, comme l\u2019entend le peintre Ram\u00f3n Gaya\u00a0:<\/p>\n<p>\u201cEl genio, en Espa\u00f1a, no parece tener continuidad. En todo lo espa\u00f1ol decisivo encontraremos esa contradicci\u00f3n dura, inh\u00f3spita, de lo irrepetible; es m\u00e1s bien como un defecto del genio espa\u00f1ol, casi una impotencia, una imposibilidad de sucederse. (&#8230;)El espa\u00f1ol es, principalmente, creencia, no tiene m\u00e1s remedio que ser creencia, porque no dispone de nada m\u00e1s; est\u00e1 como desamparado de todo, como hu\u00e9rfano de todo, y siente, sin duda, que su \u00fanica posibilidad es el genio (&#8230;) De ah\u00ed que la genialidad no lo entienda el espa\u00f1ol como una categor\u00eda m\u00e1xima, sino como un recurso desesperado.\u201d(10)<\/p>\n<p>Il est singulier que Goya jamais ne parle d\u2019art, pas m\u00eame en pr\u00e9sence de ses amis artistes et hommes politiques, si ce n\u2019est en compagnie de Rosarito.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-5.webp\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6675 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-5-300x198.webp\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"198\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-5-300x198.webp 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-5-768x506.webp 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-5.webp 800w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Si Goya est sous la cam\u00e9ra de Saura un voyant sous l\u2019emprise de son imagination il n\u2019est pas pour autant un illumin\u00e9 ou un incompris ou un imp\u00e9cunieux condamn\u00e9 \u00e0 l\u2019amertume. Comment pouvait l\u2019\u00eatre un homme qui fut nomm\u00e9 \u00ab\u00a0peintre du roi\u00a0\u00bb en 1786, \u00ab\u00a0peintre de la chambre\u00a0\u00bb en 1789, \u00ab\u00a0premier peintre de la chambre du roi\u00a0\u00bb en 1799\u00a0? C\u2019est avant tout sa solitude qui est mise en relief par le biais des d\u00e9ambulations du vieux Goya et de l\u2019attitude d\u2019\u00e9coute et de retrait qu\u2019adopte Goya jeune. Il est singulier que l\u2019accent soit mis sur l\u2019\u00e9coute puis sur la surdit\u00e9 r\u00e9elle et symbolique du peintre. L\u2019homme de cour cesse de peindre le monde \u00e0 l\u2019entour pour montrer les prisons que son esprit devine.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Para ocupar la imaginaci\u00f3n mortificada en la consideraci\u00f3n de mis males, y para resarcir en parte los grandes dispendios que me ha ocasionado, me dediqu\u00e9 a pintar un juego de cuadros de gabinete, en que he elogrado hacer observaciones a que regularmente no dan lugar las obras encargadas, y en que el capricho y la invenci\u00f3n no tienen ensanches.\u201d \u00c9crit-il\u00a0 a Bernardo de Iriarte le 04 janvier 1794.<\/p>\n<p>Est-ce \u00e0 dire qu\u2019il ne faut \u00e9couter personne pour parfaire son travail\u00a0?<\/p>\n<p>Alors qu\u2019il ne peut plus entendre les autres Goya \u00e9coute des sons inaudibles pour autrui. A Rosarito qui lui montre son dessin il dit\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0No oyes \u2026 el grito desgarrado de dolor, el estampido de los ca\u00f1ones, el disparo de fusiles, el aullido de una fiera. Escucha&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La surdit\u00e9 du peintre aggrave certes sa solitude mais elle la cons\u00e9quence d\u2019une maladie, non une condition d\u2019acc\u00e8s \u00e0 une compr\u00e9hension d\u2019ordre sup\u00e9rieur, ou un signe d\u2019\u00e9lection. Bien que Saura ne s\u2019identifie pas \u00e0 Goya il partage avec lui \u2013 avec l\u2019image qu\u2019il en donne \u2013 le besoin de solitude.<\/p>\n<p>\u201cEl aislamiento es para m\u00ed una necesidad vital, tan importante como el alimento o el amor. Debo confesar que mi soledad \u2013 encubierta a veces por la somnolencia \u2013 es relativa, y que nunca alcanza las cotas de la m\u00edstica o las del artista solitario\u201d (11)<\/p>\n<p>LA SPIRALE<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 la solitude l\u2019artiste aiguise sa r\u00e9ceptivit\u00e9 et capte ce que les autres hommes \u00e0 peine entrevoient. D\u00e8s la premi\u00e8re s\u00e9quence le vieux Goya dessine une spirale plane sur une vitre embu\u00e9e et dit\u00a0: \u00ab\u00a0La espiral es como la vida\u00a0\u00bb. Si Goya ne commentait pas le geste ce serait un signe, un beau signe, mais l\u2019ajout de la phrase en fait h\u00e9las le symbole \u00e9vident d\u2019un labyrinthe et d\u00e8s lors les partis-pris formels du film souffrent d\u2019en \u00eatre l\u2019illustration. Un artiste jamais ne doit partir d\u2019un symbole, pour aussi forte que soit la tentation, c\u2019est appauvrissant\u00a0;\u00a0 au mieux peut-il esp\u00e9rer trouver un symbole sans en \u00eatre pleinement conscient.<\/p>\n<p>Dans &#8220;Goya en Burdeos&#8221; la spirale dessin\u00e9e par Goya appara\u00eet trois fois : dans la sc\u00e8ne ci-dessus mentionn\u00e9e, dans le plan par lequel commence la sc\u00e8ne de la taverne situ\u00e9e au milieu du film et enfin quand Goya soliloque dans son lit peu avant de mourir, moment auquel succ\u00e8de le plan en contre plong\u00e9e d\u2019un escalier qui a la forme d\u2019une spirale. Dans les trois cas Goya est seul. Bien entendu, \u00e0 Bordeaux il est entour\u00e9 de quelques amis lib\u00e9raux exil\u00e9s mais il est malgr\u00e9 tout seul, prisonnier de l\u2019imagination et du souvenir, comme le confirment ses pas de danse \u00e0 la fin de la sc\u00e8ne alors que le leitmotiv musical associ\u00e9 \u00e0 Cayetana (No hay que decirle el primor) se fait entendre et couvre les sons de la taverne. Au cours de la troisi\u00e8me apparition de la spirale, le plan du doigt de Goya qui dessine dans l\u2019air une spirale ne peut qu\u2019\u00e9voquer le fameux monolithe noir de 2001 : l\u2019Odyss\u00e9e de l\u2019espace (Stanley Kubrick, 1968). Rappelons que le monolithe surgit \u00e0 la fin de \u00ab A l\u2019aube de l\u2019Humanit\u00e9 \u00bb puis en \u00ab 2001 \u00bb sur une station lunaire et enfin dans la derni\u00e8re partie intitul\u00e9e \u00ab Jupiter et au-del\u00e0 de l\u2019infini \u00bb. Le monolithe r\u00e9appara\u00eet alors lorsque Dave Bowman se voit vieillir \u2013 encore un effet de d\u00e9doublement \u2013 sous nos yeux dans\u00a0 l\u2019immense chambre blanche dont le d\u00e9cor est inspir\u00e9 par le mobilier du XVIII si\u00e8cle. Dans chacun des deux films, face \u00e0 deux hommes couch\u00e9s dans leur lit de mort se mat\u00e9rialise ou tout au moins est visualis\u00e9e une figure qui donne sens \u00e0 leur qu\u00eate. Comme l\u2019astronaute, Goya a effectu\u00e9 un p\u00e9riple et son voyage dans l\u2019esprit humain n\u2019est pas moins \u00e9puisant ni moins instructif. Ce voyage impose la solitude. Le film de Kubrick est une \u0153uvre sans personnages et celui de Saura vide l\u2019espace de personnages de chair et d\u2019os pour ne laisser que des figures. Etrange co\u00efncidence \u2013 mais en est-ce une ? \u2013, les derni\u00e8res images de 2001 sont consacr\u00e9es \u00e0 ce que plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de cin\u00e9philes nomment le \u00ab f\u0153tus astral \u00bb, si bien que l\u2019exploration galactique de Dave Bowman devient un retour vers l\u2019origine.<\/p>\n<p>SUR LES RIVES DU ROMANTISME<\/p>\n<p>Goya fut le contemporain des terreurs blafardes du monde romantique menac\u00e9 par l\u2019ombre de Satan, sur le point de succomber aux assauts du chaos originel, perdu entre l\u2019appel du sublime et les cris de l\u2019horreur. Ce Romantisme noir fort pr\u00e9sent en Allemagne et en Angleterre, entre la R\u00e9volution fran\u00e7aise et la geste de l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Am\u00e9rique latine, s\u2019enracina peu en Espagne. Pourtant Goya peignit l\u2019informe, l\u2019informul\u00e9 et l\u2019invisible avec la fougue rageuse des r\u00e9volt\u00e9s pour lesquels la po\u00e9sie n\u2019\u00e9tait pas un m\u00e9tier mais un combat.<\/p>\n<p>Diff\u00e9rence majeure\u00a0: pour le romantique le paysage exprimait un \u00e9tat \u00e9motionnel \u00e0 la limite de la fusion entre l\u2019homme et les \u00e9l\u00e9ments, alors que chez Goya\u00a0 pr\u00e9vaut un enfermement toujours oppressant.\u00a0 Nous pouvons d\u2019ailleurs nous demander pourquoi la tradition picturale espagnole \u2013 et m\u00eame la tradition cin\u00e9matographique \u2013 accueille aussi peu le paysage. Saura pour sa part n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 opposer les d\u00e9cors ensoleill\u00e9s de la maturit\u00e9 de Goya (Pradera de San Isidro, jardins d\u2019Aranjuez, \u00e9pisode de Sanl\u00facar de Barrameda) et la longue nuit de ses derniers moments.<\/p>\n<p>Une autre diff\u00e9rence l\u2019\u00e9loigne des romantiques : nombre d\u2019entre eux s\u2019exilaient du monde des hommes pour se tourner vers Dieu, et si leur appel restait sans r\u00e9ponse ils trouvaient refuge parmi les morts auxquels ils rendaient un culte\u00a0; la peinture de Goya fut toujours ath\u00e9e. Il a souvent \u00e9t\u00e9 comment\u00e9 que l\u2019essence des fresques de San Antonio de la Florida, par exemple,\u00a0 n\u2019est nullement religieuse mais populaire. Goya s\u2019est d\u00e9tach\u00e9 de la tradition au point de peindre des anges f\u00e9minins qu\u2019Emilia Pardo Baz\u00e1n d\u00e9signait sous le nom de \u00e1ngelas.<\/p>\n<p>Puis, peu \u00e0 peu, il s\u2019avan\u00e7a dans le pays des fant\u00f4mes et des monstres. La lutte de Goya n\u2019\u00e9tait pas prom\u00e9th\u00e9enne, aucune lumi\u00e8re ne l\u2019en r\u00e9compensait. Le Caprice n\u00b0 43 \u00ab\u00a0El sue\u00f1o de la raz\u00f3n produce monstruos\u00a0\u00bb , qui devait \u00eatre le premier de la s\u00e9rie, en est l\u2019exemple le plus c\u00e9l\u00e8bre. Au dessus de El autor so\u00f1ando\u00a0 assis \u00e0 sa table, on ne sait si endormi ou abattu, se d\u00e9ploient d\u2019\u00e9tranges oiseaux, mi hiboux, mi chauves-souris, peut-\u00eatre produits par son imagination enflamm\u00e9e.<\/p>\n<p>Saura maintient \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019enfermement de Goya une attitude sereine. Il \u00e9carte chez Paco Rabal qui a pour d\u00e9licate t\u00e2che d\u2019incarner Goya aux abords de la mort,\u00a0 la crise, le cri ou l\u2019impr\u00e9cation et leur pr\u00e9f\u00e8re une bonhomie bourrue beaucoup plus cr\u00e9dible, car apr\u00e8s tout il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 possible d\u2019imaginer Goya tordu par l\u2019horreur. Sa \u00ab\u00a0normalit\u00e9\u00a0\u00bb, son \u00e9paisseur, son \u00e2pret\u00e9, si bien rendues par un Paco Rabal \u00e0 la voix rocailleuse interdisent toute exaltation id\u00e9alis\u00e9e de l\u2019artiste. Selon les dires de l\u2019acteur, Bu\u00f1uel fut son mod\u00e8le. Il apporte un contrepoint bienvenu \u00e0 l\u2019image d\u2019un voyant hant\u00e9.\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab Mi inspiraci\u00f3n no fue otra que Bu\u00f1uel. Saura me lo insinu\u00f3, me pareci\u00f3 una excelente idea puesto que los dos eran sordos, aragoneses y geniales (\u2026)Bu\u00f1uel ha sido como una sombra amable que me ha conducido suavemente a trav\u00e9s de Goya. Y luego he le\u00eddo mucho sobre \u00e9l. (&#8230;) Tuve siempre a Bu\u00f1uel como referente: en la forma de caminar, de escuchar. Sin exagerarlo, que en el cine es muy importante la econom\u00eda del gesto. \u00bb(12)<\/p>\n<p>Comme le survivant d\u2019une \u00e9pid\u00e9mie entre en quarantaine dans un lazaret, Goya oscilla entre le monde diurne et les forces nocturnes et ce passage a lieu dans le film de Saura sans aucune douleur apparente. La sc\u00e8ne qui a lieu dans la Quinta del sordo au cours de laquelle Rosarito (six ans alors) vient trouver son p\u00e8re qui peint le montre bien. Rosarito a r\u00eav\u00e9 qu\u2019un chien la poursuivait. \u00ab No hay aqu\u00ed perro rabioso \u00bb lui dit le vieil homme qui commente pour elle El perro. Faut-il y voir un hommage de Saura \u00e0 son fr\u00e8re Antonio qui n\u2019a cess\u00e9 de citer cette \u0153uvre dans ses \u00e9crits et dans ses toiles ?(13) Cette insertion du Perro r\u00e9pond \u00e0 une trop claire articulation car le cauchemar de la fille annonce l\u2019explication du p\u00e8re. De ce fait cela devient didactique.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9ussi est l\u2019apaisement de Goya face \u00e0 son propre travail. Nous en trouvons un exemple dans la s\u00e9quence o\u00f9 Leocadia qui le voit peindre Aquelarre lui reproche de peintre des motifs inqui\u00e9tants. Il a une simple r\u00e9action d\u2019humeur mais pas une attitude d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0artiste\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0En las paredes de mi casa pinto lo que me venga en gana.\u00a0\u00bb Au cours de cette m\u00eame sc\u00e8ne Leocadia lui dit que la nuit est faite pour dormir \u00e0 quoi il r\u00e9torque\u00a0: \u00ab\u00a0Las noches se han hecho para dormir\u2026 y para pintar.\u00a0\u00bb Ce besoin de vivre la nuit s\u2019accorde bien avec la sensibilit\u00e9 romantique. Dans une s\u00e9quence post\u00e9rieure \u2013 mais situ\u00e9e presque trente ans plus t\u00f4t \u2013 la conversation propose une nouvelle variation sur la nuit. Goya peint le portrait en pied de Cayetana et il dit\u00a0: \u00ab\u00a0Los colores son m\u00e1s c\u00e1lidos y hermosos de noche\u2026(\u2026)La noche est\u00e1 hecha para dormir, para amar \u2013 ajoute Cayetana \u2013 y para pintar.\u201d<\/p>\n<p>Tout aussi romantique est la m\u00e9lancolie de Goya frapp\u00e9 d\u00e8s le berceau par l\u2019influence de Saturne. Ici, Saura n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 l\u2019id\u00e9e si fr\u00e9quente depuis la Renaissance que l\u2019artiste est, en vertu de la th\u00e9orie des humeurs, tenu de vivre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des hommes mais non parmi eux, que sa condition d\u2019artiste l\u2019expose aux attaques de la bile noire, que la m\u00e9lancolie est une maladie et non une aimable r\u00eaverie puisque qu\u2019elle consiste \u00e0 vivre et \u00e0 se regarder vivre. Il y a donc chez le m\u00e9lancolique un d\u00e9doublement : je suis ici mais je me trouve ailleurs et autrefois. La m\u00e9lancolie contient en puissance le th\u00e8me du double. Dans &#8220;Goya en Burdeos&#8221; le r\u00e9alisateur ne manque pas de montrer l\u2019alternance entre Goya jeune et Goya vieux quand le peintre d\u00e9file parmi la s\u00e9rie des Caprices, m\u00eame leurs voix se m\u00ealent.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, le baiser de Saturne rend l\u2019artiste obs\u00e9d\u00e9 soit par le passage du temps, soit par la bri\u00e8vet\u00e9 et la fragilit\u00e9 de la vie humaine. Les Vanit\u00e9s en vogue au XVIII si\u00e8cle ont certainement fait partie de la formation de Goya. Regardons le vieux peintre dans le film\u00a0: il erre hagard entre des silhouettes et ne trouve point de consolation \u00e0 la mort de Cayetana disparue pourtant en 1802. Avoir opt\u00e9 pour l\u2019hypoth\u00e8se de Cayetana morte empoisonn\u00e9e\u00a0est un nouvel argument en faveur du romantisme de Saura qui filme les r\u00e2les de la duchesse d\u2019une mani\u00e8re qui active le souvenir du corps meurtri de Lady Lyndon dans Barry Lyndon (Stanley Kubrick, 1975).\u00a0 Et quoi de plus romantique que le corps de Rosarito qui, telle Oph\u00e9lie, flotte comme un blanc lys dans un \u00e9tang\u00a0?<\/p>\n<p>L\u2019ombre de la femme aim\u00e9e est l\u2019un des motifs romantiques dont le cin\u00e9ma s\u2019est fait l\u2019\u00e9cho, notamment dans cette s\u00e9rie de films am\u00e9ricains classiques que Saura a pu voir durant son adolescence dans lesquels un homme est envo\u00fbt\u00e9 par le sortil\u00e8ge d\u2019un portrait f\u00e9minin, souvent d\u2019une morte ou suppos\u00e9e telle. (Laura, Otto Preminger, 1944\u00a0; La femme au portrait, Fritz Lang, 1946\u00a0; Jennie,William Dieterle, 1949\u00a0; Pandora, Albert Lewin, 1951\u00a0; La comtesse aux pieds nus, Joseph Manckiewicz, 1954\u00a0; Elle et lui, L\u00e9o Mac Carey, 1957\u00a0; Vertigo, Alfred Hitchcock, 1958). Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019ombre de Cayetana qui couvre le lit dans lequel Goya agonise, sorte de Volaverunt (Caprice n\u00b0 61 o\u00f9 l\u2019on voit une jeune femme, d\u2019apr\u00e8s la tradition la duchesse d\u2019Albe, qui vole en ouvrant les bras couverts par une mantille en guise d\u2019ailes mais qui appara\u00eet dans la sc\u00e8ne o\u00f9 Goya arpente le couloir couverts de Caprices) qui l\u2019emporte vers la mort, de la m\u00eame mani\u00e8re que son ombre a couvert Goya terrass\u00e9 par la maladie qui devait le frapper de surdit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans le film l\u2019amour appara\u00eet peu, bien que Goya dise \u00e0 Leocadia \u00ab\u00a0T\u00fa y la ni\u00f1a sois lo primero\u00a0\u00bb et que tout \u00e0 son souvenir il dise dans la sc\u00e8ne du \u00ab\u00a0couloir\u00a0\u00bb de la m\u00e9moire face au Caprice intitul\u00e9 Volaverunt\u00a0: \u00ab\u00a0Cayetana,\u00a0 mi amor, mi vida\u00a0\u00bb\u00a0 La fascination pour la femme \u2013 pour le corps f\u00e9minin \u2013 y occupe une place plus grande. Quand Godoy ouvre son cabinet secret \u00e0 ses invit\u00e9s il leur montre des tableaux jug\u00e9s \u00ab\u00a0obsc\u00e8nes\u00a0\u00bb par l\u2019Inquisition, parmi lesquels deux des tr\u00e8s rares nus de la peinture espagnole classique\u00a0: la V\u00e9nus au miroir de V\u00e9lasquez et La maja desnuda de Goya.<\/p>\n<p>AU PAYS DES FANT\u00d4MES<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-3.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6670 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-3-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-3-300x200.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-3.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>De nombreux choix de mise en sc\u00e8ne r\u00e9v\u00e8lent que &#8220;Goya en Burdeos&#8221; appartient de plein droit \u00e0 la lign\u00e9e du cin\u00e9ma fantastique. La perte des rep\u00e8res sensoriels et spatiaux de Goya qui erre au d\u00e9but dans une rue brumeuse de Bordeaux et se demande : \u00ab D\u00f3nde estoy ? \u00bb annonce le catalogue de motifs fantastiques contenus dans le film. La\u00a0 question de Goya dans son lit de mort \u00ab Qu\u00e9 soy ahora ? \u00bb en est l\u2019\u00e9cho ultime.<\/p>\n<p>L\u2019int\u00e9rieur et l\u2019ext\u00e9rieur sont abolis\u00a0; ils appartiennent \u00e0 une m\u00eame mati\u00e8re tant\u00f4t solide, tant\u00f4t gazeuse, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019absence si comment\u00e9e de d\u00e9cors, gr\u00e2ce \u00e0 ces voiles, ces changements de couleurs, cette perm\u00e9abilit\u00e9 des lieux.\u00a0 Les \u00eatres et les choses se m\u00e9tamorphosent\u00a0: le B\u0153uf \u00e9corch\u00e9 se transforme en Goya\u00a0; plus tard la mort du tableau El joven caballero y la muerte de Pedro de Camprob\u00edn prend les traits de Cayetana.<\/p>\n<p>Il y a parfois duplication des personnages, ainsi Saint Antoine de Padoue a le visage du cur\u00e9 qui en est le commanditaire. Jusqu\u2019\u00e0 un certain point le champ-contrechamp de Leocadia et Cayetana dans les jardins d\u2019Aranjuez agit aussi comme un effet de miroir, de sym\u00e9trie et de d\u00e9doublement, car les deux femmes se tiennent \u00e0 une assez grande distance l\u2019une de l\u2019autre et ne partagent aucune ligne de dialogue. Et cet effet\u00a0 de d\u00e9doublement est patent lorsque Goya vieux se porte au chevet de Goya terrass\u00e9 par la maladie qui provoque sa surdit\u00e9 puis Goya jeune veille sur Goya exil\u00e9 et alit\u00e9 peu avant la fin du film.<\/p>\n<p>Dans une autre sc\u00e8ne les personnages carnavalesques et grotesques qui semblent tir\u00e9s de La romer\u00eda a San Isidro s\u2019animent et encerclent Goya \u00e9puis\u00e9 par une crise. Le fantastique couvre le r\u00e9el comme une deuxi\u00e8me peau. Fantastique encore ce plan du sang qui coule de Saturno d\u00e9vorant son enfant. Par ailleurs, le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent s\u2019entrem\u00ealent d\u2019autant mieux que l\u2019\u00e9tat de veille et le r\u00eave se confondent. \u00ab\u00a0He so\u00f1ado\u2026 no s\u00e9 qu\u00e9 he so\u00f1ado\u00a0\u00bb dit Goya \u00e0 Leocadia qu\u2019il rejoint dans sa chambre.<\/p>\n<p>Jean-Louis Leutrat remarque fort judicieusement que\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab Toujours, on retrouve le temps gel\u00e9, le temps qui tourne en rond, le temps qui ne cesse de diviser, et les fant\u00f4mes, car le temps est spectral et les spectres viennent moins du pass\u00e9 qu\u2019ils ne sont ench\u00e2ss\u00e9s dans le pr\u00e9sent et qu\u2019ils t\u00e9moignent d\u2019un avenir en souffrance. Les fant\u00f4mes sont des \u00e9manations du temps, ils r\u00e9sultent de sa propension \u00e0 se d\u00e9doubler, \u00e0 se hanter lui-m\u00eame. \u00bb (14)<\/p>\n<p>Cependant il serait faux de percevoir dans le flottement temporel du film l\u2019indice suffisant que Saura a compos\u00e9 un film travers\u00e9 par le temps. Il ne suffit pas de rompre la chronologie pour que le sujet r\u00e9el d\u2019une \u0153uvre soit le temps. C\u2019est oublier que l\u2019expression romantique se nourrit d\u2019une esth\u00e9tique du fragment, d\u2019une esth\u00e9tique du secret.<\/p>\n<p>L\u2019HOMME DU PEUPLE<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-11.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-6672 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-11.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"168\" \/><\/a>Il a \u00e9t\u00e9 dit et \u00e9crit que si Goya n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 un homme du peuple il aurait \u00e9t\u00e9 moins grand. Saura y souscrit. Son Goya jeune a jusqu\u2019\u00e0 la crise qui l\u2019arrache au monde sonore la sant\u00e9 et la solidit\u00e9 d\u2019un homme de la Renaissance, une sant\u00e9 oppos\u00e9e aux artistes afflig\u00e9s de maux mortif\u00e8res. Goya \u00e2g\u00e9 a dans le film la rudesse d\u2019un homme des champs. Chez lui point de recherche de la beaut\u00e9, plut\u00f4t une vitalit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tat brut, \u00e0 l\u2019image de sa peinture sans aff\u00e9teries. Juan Gil-Albert \u00e9crit\u00a0:<\/p>\n<p>\u201cEn Espa\u00f1a, ya lo descubri\u00f3 M\u00e9rim\u00e9e, todo es pueblo. Todo lo que realmente cuenta: gracia, ingenio, comunicabilidad, donaire, desgarro, vida. (&#8230;) Lo te\u00f3rico encuentra poca raigambre en el alma hisp\u00e1nica&#8230;(&#8230;) Resulta muy significativo lo que en Espa\u00f1a se tiene, de una manera instintiva, por arte. (&#8230;)En un pa\u00eds que tuvo un teatro y una pintura de primer orden&#8230; todos son supremos catadores de la forma humana n el juego gracioso de la plasticidad; en la improvisaci\u00f3n de su donaire (&#8230;) Artista es aquel que con su cuerpo, en todas las gradaciones de lo f\u00edsico, est\u00e1tico o din\u00e1mico, emociona est\u00e9ticamente.\u201d(15)<\/p>\n<p>Est-ce pour cette raison que Saura a privil\u00e9gi\u00e9 les arts du mouvement, le th\u00e9\u00e2tre et la danse, et les paseos\u00a0 et les regards de velours\u00a0parmi les s\u00e9quences ant\u00e9rieures \u00e0 la surdit\u00e9 de Goya\u00a0?<\/p>\n<p>En 1820 avec les revendications du capitaine Riego qui r\u00e9clamait la Constitution de 1812 commen\u00e7ait le \u00ab\u00a0Trienio liberal\u00a0\u00bb suivi par la r\u00e9action absolutiste de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0Ominosa d\u00e9cada\u00a0\u00bb. Goya qui en 1824 trouva refuge chez le chanoine Jos\u00e9 Duaso puis sollicita apr\u00e8s le d\u00e9cret d\u2019amnistie l\u2019autorisation d\u2019aller\u00a0: \u00ab\u00a0tomar las aguas minerales de Plombi\u00e8res para mitigar las enfermedades y achaques que le molestan en tan avanzada edad\u00a0\u00bb fut-il un h\u00e9ros ou simplement un homme lass\u00e9 par la m\u00e9diocrit\u00e9 et la l\u00e2chet\u00e9\u00a0? Saura prend parti. Les lib\u00e9raux r\u00e9unis chez Braulio Poc peuvent boire \u00ab\u00a0Por una Espa\u00f1a libre de la tiran\u00eda\u00a0\u00bb leur cause est malgr\u00e9 tout perdue. Leur pays demeure un pays exsangue, arri\u00e9r\u00e9, ruin\u00e9 par l\u2019atavisme, la gabegie et l\u2019autarcie.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-8.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6674 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-8-300x124.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"124\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-8-300x124.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-8-768x317.jpg 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-8.jpg 969w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Que Saura ait ins\u00e9r\u00e9 une longue repr\u00e9sentation des D\u00e9sastres de la guerre est plus qu\u2019une citation picturale un hommage appuy\u00e9 au patriote tel que le per\u00e7oit le r\u00e9alisateur. Souvenons-nous que cette sc\u00e8ne, m\u00eame si elle ne figurait pas \u00e0 cet endroit dans le sc\u00e9nario original, a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e au montage juste avant la mort du peintre. Saura montre le vieil homme tourment\u00e9 par les souvenirs de l\u2019invasion napol\u00e9onienne\u00a0; l\u2019agonie individuelle prolonge ainsi le combat d\u2019un peuple pr\u00eat \u00e0 chasser les \u00ab\u00a0V\u00e1ndalos del Sena\u00a0\u00bb au prix d\u2019un sacrifice \u00e9norme.<\/p>\n<p>Il est une expression v\u00e9h\u00e9mente entre toutes qui souvent a grandi chez le peuple et que Goya a profond\u00e9ment admir\u00e9 : la tauromachie. D\u2019apr\u00e8s Morat\u00edn, Goya rev\u00eatait \u00e0 l\u2019\u00e2ge de quatre-vingts ans le &#8220;traje de luces&#8221;. Aux dires de certains Goya avait tor\u00e9\u00e9 durant sa jeunesse. Et lui m\u00eame l\u2019a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019envi. Qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 &#8220;diestro&#8221; ou non est de moindre importance. Ce qui nous occupe c\u2019est la constance avec laquelle Goya a repr\u00e9sent\u00e9 le monde de la fiesta. Des figures de l\u00e9gende (Pepe Hillo ou Pedro Romero)(16) et de Mariano Ceballos au t\u00e9m\u00e9raire Martincho pr\u00e9sents dans La tauromaquia (1813) jusqu\u2019aux Toros de Burdeos auxquels fait r\u00e9f\u00e9rence l\u2019une des quatre lithographies \u2013 Diversi\u00f3n de Espa\u00f1a \u2013 \u00e9dit\u00e9es par Gaulon en 1825 dans la sc\u00e8ne de l\u2019imprimerie situ\u00e9e \u00e0 Bordeaux, c\u2019est toujours l\u2019acuit\u00e9 d\u2019un regard puissant capable de montrer l\u2019homme aux prises avec ses d\u00e9mons. Au moment o\u00f9 Goya voit appara\u00eetre la lithographie ci-dessus mentionn\u00e9e il adresse \u00e0 Rosarito ce commentaire taurin :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ha llegado el momento de la verdad, la culminaci\u00f3n de la faena.\u201d<\/p>\n<p>FILMER LA PEINTURE<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-13.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6676 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-13-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-13-300x200.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/Goya-13.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Lorsqu\u2019un cin\u00e9aste d\u00e9cide de consacrer un film de fiction \u00e0 l\u2019art pictural d\u2019embl\u00e9e se pose \u00e0 lui au moins une triple question\u00a0: vais-je \u00e9voquer la vie d\u2019un peintre, analyser une ou plusieurs toiles ou proposer un trait\u00e9 sur la peinture\u00a0? Les ant\u00e9c\u00e9dents cin\u00e9matographiques sont nombreux et Saura a d\u00fb sans doute sinon s\u2019y r\u00e9f\u00e9rer du moins y r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n<p>Le cin\u00e9aste peut choisir de nous montrer l\u2019artiste au travail (V\u00e9rit\u00e9s et mensonges, Orson Welles, 1975\u00a0; El sol del membrillo,V\u00edctor Erice, 1992\u00a0ces deux films a priori documentaires se situent aux lisi\u00e8res de la fiction et de l\u2019essai ; La belle noiseuse, Jacques Rivette, 1991\u00a0; La jeune fille \u00e0 la perle, Peter Weber, 2003), de ne jamais ou presque nous le montrer face au chevalet\u00a0 (Andrei Roublev, Andr\u00e9i Tarkovski, 1966\u00a0; Van Gogh, Maurice Pialat, 1991). Il peut m\u00ealer biographie et \u00e9tude de son art (Cinq femmes pour Utamaro, Kenji Mizoguchi, 1946\u00a0; Frida, naturaleza viva, Paul Leduc, 1984\u00a0; Ivre de femmes et de peinture, Im Kwon-Taek, 2000\u00a0)\u00a0; privil\u00e9gier la reconstitution d\u2019une \u0153uvre (l\u2019\u00e9pisode des Corbeaux de Van Gogh dans R\u00eaves d\u2019Akira Kurosawa, 1990), d\u00e9crire les vicissitudes de l\u2019auteur (La vie passionn\u00e9ee de Vincent Van Gogh, Vincente Minnelli, 1956\u00a0; Montparnasse 19, Jacques Becker, 1957\u00a0; Pirosmani, Gueorgui Chenguela\u00efa, 1969\u00a0; Edvard Munch, Peter Watkins, 1973\u00a0; Cimabue, Salvatore Nocita, 1978\u00a0; Les modernes, Alan Rudolph, 1987\u00a0; Basquiat, \u00a0Julian Schnabel, 1996\u00a0; Artemisa, Agn\u00e8s Merlet, 1996\u00a0; Pollock Ed Harris, 2000 ).<\/p>\n<p>D\u2019autres choisissent de se consacrer au \u00ab\u00a0tableau vivant\u00a0\u00bb (Caravaggio, Derek Jarman, 1986\u00a0; Passion, Jean-Luc Godard, 1982\u00a0ainsi que plusieurs films de Pasolini et notamment La ricotta)\u00a0; d\u2019employer la peinture \u00e0 des fins ludiques et rh\u00e9toriques (Meurtre dans un jardin anglais, Peter Greeenaway, 1981\u00a0)\u00a0; d\u2019ins\u00e9rer une s\u00e9quence qui reproduit une toile (Le cauchemar de F\u00fcssli dans La marquise d\u2019O, Eric Rohmer, 1976\u00a0), de citer un tableau (L\u2019adoration des Mages de L\u00e9onard de Vinci dans Le sacrifice de Tarkovski, 1986)\u00a0; d\u2019\u00e9voquer la fascination produite par Las Meninas (Luces y sombras, Jaime Camino, 1988).<\/p>\n<p>Il est des films impr\u00e9gn\u00e9s par la picturalit\u00e9 d\u00e8s le stade de l\u2019\u00e9criture. Citons parmi de nombreux titres Les chaussons rouges (Michael Powell et Emeric Pressburger, 1948)\u00a0; Senso (Luchino Visconti, 1954)\u00a0; Lola Mont\u00e9s (Max Ophuls) 1955\u00a0; Le d\u00e9sert rouge (Michelangelo Antonioni, 1964)\u00a0; Sayat Nova (Serguei Paradjanov, 1969), Le conformiste (Bernardo Bertolucci, 1970)\u00a0; Barry Lyndon (Stanley Kubrick, 1975)\u00a0; Les moissons du ciel (Terrence Malick, 1978), La porte du Paradis (Michael Cimino, 1980)\u00a0; Francisca (Manoel de Oliveira, 1981)\u00a0; El Sur (Victor Erice, 1983)\u00a0; Ran (Akira Kurosawa, 1985)\u00a0; M\u00e8re et fils (Alexander Sokourov, 1997)\u00a0; In the mood for love (Wong Kar-wai, 2000).<\/p>\n<p>Que fait Saura dans Goya en Burdeos\u00a0? Il n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 proc\u00e9der \u00e0 un collage, \u00e0 un assemblage qui ne respecte nullement la rigueur d\u2019un puriste. Il propose plusieurs sortes d\u2019emploi de la peinture de Goya. Signalons quelques exemples.<\/p>\n<p>Dans la s\u00e9quence situ\u00e9e dans les jardins d\u2019Aranjuez il recr\u00e9e sans les citer de mani\u00e8re litt\u00e9rale des \u0153uvres de jeunesse telles que El quitasol ou El columpio (1777).Dans la s\u00e9quence situ\u00e9e sur les bords de la Pradera de San Isidro il filme sur un immense fond qui reproduit la petite toile La Pradera de San Isidro (42 x 90 cm) une sc\u00e8ne festive o\u00f9 d\u00e9filent majas, manolas et zancos. A la fin de la sc\u00e8ne qui \u00e9voque le miracle de Saint Antoine de Padoue il filme en contre-plong\u00e9e verticale et circulaire la coupole de la Ermita de San Antonio de la Florida. Au cours des s\u00e9quences situ\u00e9es dans la Quinta del sordo nous apercevons en deuxi\u00e8me plan certaines Peintures noires r\u00e9alis\u00e9es entre 1819 et 1823, comme El aquelarre, El Perro, Duelo a garrotazos, et Asmodeo. Et, bien s\u00fbr, Saturno. Et lors de la crise qui pr\u00e9c\u00e8de son \u00e9vanouissement en surimpression se devinent Asmodeo, Duelo a garrotazos puis prend vie la vision hallucin\u00e9e de La romer\u00eda de San Isidro.<\/p>\n<p>Dans l\u2019atelier de Goya \u00e0 Bordeaux se profile derri\u00e8re Rosarito assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son p\u00e8re La lechera de Burdeos (1827) qui r\u00e9appara\u00eet quand Rosarito veut \u00eatre trait\u00e9e comme une femme et non comme une enfant et que, par cons\u00e9quent, son p\u00e8re lui parle de Cayetana. Dans cette m\u00eame sc\u00e8ne nous voyons sur un chevalet le portrait de Jos\u00e9 P\u00edo de Molina (1827) puis le \u00ab\u00a0S\u00f3lo Goya\u00a0\u00bb consacr\u00e9 \u00e0 Cayetana plac\u00e9 sur un pivot. Et enfin lorsque p\u00e8re et fille s\u2019assoient \u00e0 table, Goya \u00e9voque la haine qu\u2019\u00e9prouvait la reine Mar\u00eda Luisa \u00e0 l\u2019endroit de la duchesse d\u2019Albe, alors apparaissent de fa\u00e7on frontale, quatre portraits de la reine projet\u00e9s sur le fond de la pi\u00e8ce obscure (Mar\u00eda Luisa con mantilla, Mar\u00eda Luisa con tontillo, Retrato, Mar\u00eda Luisa)<\/p>\n<p>En ce qui concerne les Caprices huit d\u2019entre eux, parmi lesquels El sue\u00f1o de la raz\u00f3n puis son \u00e9bauche, sont accroch\u00e9s dans le couloir que traversent\u00a0 tour \u00e0 tour Goya jeune et Goya vieux. Et dans ce m\u00eame couloir sont suspendus sur deux murs une vingtaine de portraits r\u00e9alis\u00e9s par le peintre alors courtisan.<\/p>\n<p>Enfin, peu avant la fin du film la sc\u00e8ne cl\u00e9 au cours de laquelle Goya d\u00e9couvre Las Meninas offre une r\u00e9flexion visuelle et verbale \u00e0 partir du th\u00e8me du miroir. Goya jeune s\u2019identifie \u00e0 l\u2019autoportrait de Velasquez avant de se trouver face \u00e0 trois miroirs dans lesquels se refl\u00e8tent sa silhouette ainsi que la toile du ma\u00eetre. Et Saura se mire dans les yeux de Goya qui scrute le regard de V\u00e9lasquez. Au fur et \u00e0 mesure que la sc\u00e8ne se d\u00e9veloppe la voix off de Goya vieux dit ceci\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Durante a\u00f1os buscaba yo algo. No sab\u00eda el qu\u00e9. Y all\u00ed estaba todo explicado. Claro, evidente, como una revelaci\u00f3n. Esa era la pintura que yo quer\u00eda hacer.\u201d<\/p>\n<p>La voix in de Goya jeune prend alors le relais :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Una pintura que pareciese inacabada, ligera, con la apariencia de hacerse sin esfuerzo. Fuera de todo tiempo espacio y lugar. (&#8230;)<\/p>\n<p>M\u00e1s all\u00e1 de toda realidad palpable, f\u00edsica, est\u00e1 otra realidad.<\/p>\n<p>\u00bf Qu\u00e9 es la pintura ?Un espejo deformante de la vida, un reflejo del instante, de la realidad m\u00e1gica donde todo es posible.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La toile composite du montage conf\u00e8re au monologue de Goya situ\u00e9 quelques minutes avant la fin du film l\u2019authenticit\u00e9 d\u2019une confession, d\u2019un autoportrait de l\u2019artiste en. Il est d\u2019ailleurs \u00e0 remarquer qu\u2019aucun autoportrait de Goya n\u2019appara\u00eet dans le film.<\/p>\n<p>Recr\u00e9ation d\u2019\u0153uvres, toiles accroch\u00e9es aux murs, fresques film\u00e9es, tableaux anim\u00e9s, galerie de reproductions, projections d\u2019\u0153uvres, portraits en cours d\u2019ex\u00e9cution\u00a0: Saura s\u2019autorise tout.<\/p>\n<p>Fabrice Revault d\u2019Allones \u00e9crit que\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab le baroque\u2026 rel\u00e8ve en tout cas d\u2019une sorte de gourmandise, d\u2019app\u00e9tit et de puissance gustative envers la lumi\u00e8re dans toute sa th\u00e9\u00e2tralit\u00e9, en ses \u00e9tats et formes innombrables ; de m\u00eame qu\u2019il n\u2019ignorera pas la luxuriance des couleurs. \u00bb(17)<\/p>\n<p>L\u2019approche de la lumi\u00e8re et de la couleur de Goya en Burdeos partage la libert\u00e9 d\u2019expression du baroque mais nous ne saurions affirmer de fa\u00e7on p\u00e9remptoire si le film est un film caress\u00e9 par lumi\u00e8re ou un film construit \u00e0 partir de l\u2019\u00e9tude des couleurs. Les couleurs du film fondues dans un maelstr\u00f6m nous invitent \u00e0 pencher pour cette deuxi\u00e8me hypoth\u00e8se. Si nous n\u2019avons pas mentionn\u00e9 jusqu\u2019ici la cin\u00e9matographie de Vittorio Storaro c\u2019est que sa signature imp\u00e9rieuse porte parfois ombrage aux cin\u00e9astes avec lesquels il travaille qu\u2019il se nomment Coppola ou Bertolucci alors m\u00eame qu\u2019il\u00a0 porte leur mise en image \u00e0 un point d\u2019incandescence. Saura avec lequel il avait collabor\u00e9 auparavant pour Flamenco (1995), Taxi (1996) et Tango (1997). N\u2019oublions pas que Saura est un excellent photographe et que d\u00e9j\u00e0 en 1965 nombreux \u00e9taient ceux qui attribuaient de mani\u00e8re erron\u00e9e les m\u00e9rites visuels de La caza \u00e0 son chef op\u00e9rateur Luis Cuadrado. Philosophique, symbolique et th\u00e9orique est la r\u00e9flexion de Storaro \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la lumi\u00e8re. A propos du Dernier empereur (1987) il disait\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab Le rouge, c\u2019est la vie. Donc, nous l\u2019avons utilis\u00e9 pour la sc\u00e8ne de la naissance. Quand le futur empereur \u00e0 5 ans, la dominante est plus orang\u00e9e. C\u2019est le temps de la famille. L\u2019enfant est tr\u00e8s entour\u00e9 par les moines. Quand il est couronn\u00e9 empereur, nous avons utilis\u00e9 beaucoup de jaune, qui est la couleur de la pubert\u00e9. Le vert, c\u2019est l\u2019\u00e2ge adulte, le moment de la compr\u00e9hension. Le bleu correspond \u00e0 la p\u00e9riode de la plus forte intelligence, entre 30 et 50 ans. L\u00e0 o\u00f9 on est le plus libre. Apr\u00e8s 50 ans, j\u2019utilise l\u2019indigo. Avant de terminer dans la neige avec le blanc qui est compos\u00e9 de toutes les couleurs. C\u2019est la maturit\u00e9, le moment o\u00f9 l\u2019ancien empereur comprend toute sa vie. \u00bb(18)<\/p>\n<p>Une telle conception du travail de directeur de la photographie transmet clairement la hauteur de vue de Vittorio Storaro, tout autant qu\u2019une \u00e9ventuelle rigidit\u00e9 de principes d\u2019un homme qui divise sa filmographie en trois \u00e9tapes\u00a0: la lumi\u00e8re, la couleur, les \u00e9l\u00e9ments.<\/p>\n<p>Dans Goya en Burdeos, qui appartient \u00e0 cette troisi\u00e8me \u00e9tape, Saura et Storaro modifient la lumi\u00e8re d\u2019un m\u00eame \u00ab\u00a0d\u00e9cor\u00a0\u00bb. Ainsi en est-il du couloir blanc qu\u2019arpente Goya qui d\u00e9bouche dans une rue de Bordeaux qui devient orang\u00e9 quand Goya accompagne Rosarito enfant \u00e0 le traverser apr\u00e8s son cauchemar.<\/p>\n<p>Avec fr\u00e9quence le r\u00e9alisateur et son directeur de la photographie changent de lumi\u00e8re dans un m\u00eame plan. Tout au long de l\u2019\u00e9pisode qui concerne Les d\u00e9sastres de la guerre, dont les fonds de \u00ab\u00a0d\u00e9cor\u00a0\u00bb rappellent les transparences du cin\u00e9ma classique ainsi que les toiles peintes du cin\u00e9ma muet, \u00e0 chaque d\u00e9tonation des soldats fran\u00e7ais le d\u00e9cor vire au vert et de d\u00e9flagration en fusillade le vert envahit les lieux.<\/p>\n<p>Un blanc mortif\u00e8re aspire les \u00eatres dans plusieurs sc\u00e8nes. Lors de son apparition dans son lit \u00e0 Bordeaux Goya baigne dans une lumi\u00e8re blanche aveuglante. Quand Rosarito meurt des touches blanches pars\u00e8ment les robes dans les jardins d\u2019Aranjuez. Et lorsque Goya agonise l\u2019ombre noire de Cayetana l\u2019absorbe puis le lit demeure vide, d\u2019une blancheur qui produit le vertige \u00e0 laquelle succ\u00e8dent les flocons de neige et la chambre par\u00e9e de blanc \u2013 murs, lits, v\u00eatements \u2013 o\u00f9 na\u00eet Goya.<\/p>\n<p>Saura et Storaro terminent de nombreux plans sur une tonalit\u00e9 bleu. Mentionnons\u00a0 le visage de Goya jeune bleut\u00e9 \u00e0 la fin de la sc\u00e8ne chez les ducs d\u2019Osuna lorsqu\u2019il se r\u00e9f\u00e8re aux ilustrados qui pouvaient modifier le cours du pays\u00a0; le visage bleut\u00e9 de Cayetana qui \u00e9voque une \u0153uvre de Man Ray ou le cin\u00e9ma muet quand elle sort du tableau El caballero y le muerte\u00a0; le visage bleut\u00e9 de Goya vieux \u00e0 la fin de la sc\u00e8ne dans laquelle Rosarito joue le menuet de Boccherini au piano\u00a0; les visages de Goya vieux et Rosarito assis c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te et qui parlent d\u2019art\u00a0; le visage bleut\u00e9 de Goya dans la Quinta del sordo sur le point d\u2019\u00eatre sujet \u00e0 une crise\u00a0; les visages de Goya et Cayetana \u00e0 Sanl\u00facar de Barrameda lorsque commencent les \u00e9bats des amants\u00a0; le visage de Cayetana empoisonn\u00e9e. Cette omnipr\u00e9sence du bleu peut \u00eatre observ\u00e9e encore dans les fonds bleus sur lesquels sont suspendus les Caprices,\u00a0 le visage bleut\u00e9 de Cayetana qui pr\u00e9c\u00e8de les figurants bient\u00f4t couverts de draps blancs\u00a0; le fond bleu sur lequel se d\u00e9tache la silhouette de Cayetana dont Goya fait le portrait en cap.<\/p>\n<p>EN GUISE DE CONCLUSION<\/p>\n<p>Pour la majorit\u00e9 des personnes l\u2019activit\u00e9 professionnelle est avant tout un gagne-pain que beaucoup se pressent d\u2019abandonner pour vaquer \u00e0 d\u2019autres occupations. Il en est tout autrement pour l\u2019artiste.\u00a0 L\u2019artiste est ce qu\u2019il\u00a0 fait. Sa vie, c\u2019est son \u0153uvre. Saura n\u2019est pas biographe, il puise dans la chair palpitante de la peinture de Goya pour mieux comprendre les arcanes des 1.900 \u0153uvres r\u00e9pertori\u00e9es. Son chemin sinueux le conduit de l\u2019ombre d\u2019une vie \u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019une \u0153uvre.<\/p>\n<p>Dans un roman m\u00e9connu Jules Verne \u00e9crit ceci\u00a0:<\/p>\n<p>\u201cQuand on part, sait-on toujours o\u00f9 l\u2019on va \u00bf dit Jean. \u00ab L\u2019inconnu, c\u2019est X de l\u2019existence, c\u2019est ce secret du destin que, dans les temps antiques, les hommes gravaient sur la peau de la ch\u00e8vre Amalth\u00e9e, c\u2019est ce qui est \u00e9crit dans le grand livre de l\u00e0-haut et que les meilleures b\u00e9sicles ne nous permettent pas de lire, c\u2019est l\u2019urne dans laquelle sont d\u00e9pos\u00e9s les bulletins de la vie et que tire la main du hasard (\u2026)C\u2019est le d\u00e9cor myst\u00e9rieux sur lequel va se lever le rideau d\u2019avant-sc\u00e8ne. \u00bb(20)<\/p>\n<p>C\u2019est bien l\u2019X de l\u2019existence auquel nous convie le fondu au blanc d\u2019une femme en g\u00e9sine par lequel termine Goya en Burdeos. Fuendetodos (21), 30 mars 1746, un b\u00e9b\u00e9 crie pour annoncer sa venue au monde. Il nous reste \u00e0 imaginer si Goya enfant s\u2019abreuva \u00e0 la corne d\u2019abondance de la ch\u00e8vre Amalth\u00e9e qui nourrit Zeus de nectar et d\u2019ambroisie ou si un bouc noiraud l\u2019attendait d\u00e9j\u00e0 pour l\u2019inviter \u00e0 un sabbat. Le rideau d\u2019avant-sc\u00e8ne auquel se r\u00e9f\u00e8re Jules Verne va se lever : la repr\u00e9sentation que Saura a choisi pour nous s\u2019ach\u00e8ve sur l\u2019incipit d\u2019une vie appel\u00e9e \u00e0 d\u00e9chiffrer l\u2019alphabet des r\u00eaves, fussent-ils noirs.<\/p>\n<p>1\u00a0 Rafael Alberti, <em>La arboleda perdida,<\/em> 3, Quinto libro (1988-1996), Alianza Editorial, Biblioteca Alberti, Madrid, 1999, p 127.<\/p>\n<p>2\u00a0 Cuadernos del Atlante 2, Filmoteca de Andaluc\u00eda, Junta de Andaluc\u00eda, Consejer\u00eda de Cultura y Medio Ambiente, C\u00f3rdoba, 1993. \u201cEl ritual del cine\u201d julio de 1991, para el festival de Cannes 1992, p 114.<\/p>\n<p>3\u00a0 Andr\u00e9 Malraux, <em>Le mus\u00e9e imaginaire,<\/em> Gallimard, Paris, 1965, p 33.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Ce qui est moderne en lui, c\u2019est la libert\u00e9 de son art.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>4\u00a0 Les 80 <em>Caprices <\/em>furent mis \u00e0 la vente au num\u00e9ro 1 de la Calle del Desenga\u00f1o apr\u00e8s la publication le 06 f\u00e9vrier 1799 dans le <em>Diario de Madrid <\/em>de l\u2019annonce suivante\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Colecci\u00f3n<\/em> <em>de asuntos caprichosos, inventados y grabados al aguafuerte, por Don Francisco Goya.\u00a0\u00bb.<\/em>Les fresques de San Antonio de la Florida furent inaugur\u00e9es le 11 juillet 1799, soit pr\u00e8s d\u2019un apr\u00e8s que Goya les eut termin\u00e9es.<\/p>\n<p>5\u00a0 La <em>Quinta<\/em><em> del sordo <\/em>situ\u00e9e sur la rive droite du Manzanares fut achet\u00e9e par Goya en 1819 \u00e0 Pedro Marcelino Moreno pour 60.000 r\u00e9aux. Les <em>Peintures noires <\/em>peintes sur ses murs et la <em>Quinta<\/em> furent l\u00e9gu\u00e9es au petit-fils de Goya en 1823. Elles devinrent propri\u00e9t\u00e9 du baron Charles Saulnier qui en 1833 les vendit au baron Emile d\u2019Erlanger qui, quelques ann\u00e9es plus tard, en fit don \u00e0 l\u2019Etat espagnol.<\/p>\n<p>6\u00a0\u00a0<em>De Goya \u00e0 Saura, \u00e9chos et r\u00e9sonances. Sous la direction de Jean-Paul Aubert et Jean-Claude Seguin.<\/em><\/p>\n<p>Grimh-LCE-Grimia, Lyon, 2005, p 249.<\/p>\n<p>7\u00a0 Carlos Saura Interviews, Edited by Linda M. Willem, University of Mississipi, Jackson, 2003, p 157-<\/p>\n<p>p 159.<\/p>\n<p>8\u00a0 Roberto Cueto, <em>El lenguaje invisible. Entrevistas con compositores del cine espa\u00f1ol.<\/em> 33 Festival de Cine de Alcal\u00e1 de Henares-Comunidad de Madrid, 2003, p 81-82-84.<\/p>\n<p>9\u00a0 Ernesto S\u00e1bato <em>Creaci\u00f3n y tragedia: La esperenza ante la crisis. <\/em>Feria del libro, Sevilla 2002, p 33<br \/>\n10 Ram\u00f3n Gaya, <em>Obra completa, Tomo I, <\/em>Pre-Textos, 1999, p 183-184.<\/p>\n<p>11 Filmoteca de Andaluc\u00eda, Junta de Andaluc\u00eda, Consejer\u00eda de Cultura y Medio Ambiente, Cuadernos del Atlante 2, C\u00f3rdoba, 1993, p 109.<\/p>\n<p>12\u00a0<em>Fotogramas, <\/em>diciembre de 1999. \u201cPaco Rabal, el patriarca\u201d entrevista realizada por Paula Ponga, p 144.<\/p>\n<p>13\u00a0<em>De Goya \u00e0 Saura, \u00e9chos et r\u00e9sonances. Sous la direction de Jean-Paul Aubert et Jean-Claude Seguin.<\/em><\/p>\n<p>Grimh-LCE-Grimia, Lyon, 2005. Jacques Terrasa, \u201cEl cuadro m\u00e1s bello del mundo\u00a0\u00bb Les citations du Chien de Goya dans l\u2019oeuvre d\u2019Antonio Saura, p 37-48.<\/p>\n<p>14 Jean-Louis Leutrat, <em>Vie des fant\u00f4mes, Le fantastique au cin\u00e9ma,<\/em> Cahiers du cin\u00e9ma,, Editions de l\u2019Etoile, 1995, p 16.<\/p>\n<p>15 Juan Gil-Albert, <em>Memorabilia, Drama patrio, Los d\u00edas est\u00e1n contados, <\/em>\u201cGenio y figura. Homenaje al estilo plateresco\u201d, Tusquets Editores, Tiempo de Memoria 38, 2004, p 331, p 335, p337-338<\/p>\n<p>16 Voir le portrait de Pedro Romero (peint entre 1795 et 1798) film\u00e9 dans la s\u00e9quence du \u00ab\u00a0couloir\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>17 Fabrice Revault d\u2019Allones, <em>La lumi\u00e8re au cin\u00e9ma, <\/em>Cahiers du cin\u00e9ma, Collection essais, 1991, p 37.<\/p>\n<p>18\u00a0Voir le beau livre intitul\u00e9 <em>Las fotograf\u00edas pintadas de Carlos Saura<\/em>, Editions El Gran Ca\u00efd, novembre 2005.<\/p>\n<p>19\u00a0<em>Le film fran\u00e7ais, <\/em>juin 2002. Propos recueillis par Patrick Caradec.<\/p>\n<p>20\u00a0Jules Verne, <em>Clovis Dardentor, <\/em>Chapitre 2 \u00ab\u00a0Dans lequel le principal personnage de cette histoire est d\u00e9cid\u00e9ment pr\u00e9sent\u00e9 au lecteur\u00a0\u00bb. Jules Verne naquit quelques semaines avant la mort de Goya.<\/p>\n<p>21\u00a0Dans les archives paroissiales disparues en 1936, l\u2019extrait de naissance signalait la venue au monde de \u00ab\u00a0Francisco Joseph Goya.\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pocas veces un director ha propuesto tantas maneras de mostrar la pintura en el cine: citas, \u00abtableaux vivants\u00bb, artista frente a su obra, desfile de lienzos en un pasillo de la memoria, pesadillas. Todo ello con el fin de sumergirnos en parte solamente en la mente poderosa de Goya. En este texto trato de comprender los pasos seguidos por Carlos Saura para hilvanar un relato poco conforme con las estructuras habituales para dar rienda suelta a su creatividad y de establecer filiaciones y diferencias con otras muestras de \u00abcine y pintura\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6668,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[51],"tags":[335,336,337,338,339,340,341,342,343,344,345,346,332,347,348,349,350,351,352,353,354],"class_list":["post-6667","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-cine-hispanico","tag-antonio-saura","tag-carlos-saura","tag-emilia-pardo-bazan","tag-ernesto-sabato","tag-francisco-bayeu","tag-jean-louis-leutrat","tag-jose-coronado","tag-jose-luzan","tag-juan-gil-albert","tag-leandro-moratin","tag-lugi-boccherini","tag-luis-cuadrado","tag-maribel-verdu","tag-pedro-romero","tag-pepe-hillo","tag-rafael-alberti","tag-rafael-mengs","tag-ramon-gaya","tag-roue-banos","tag-vittorio-storaro","tag-werner-herzog"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6667","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6667"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6667\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6668"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6667"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6667"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6667"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}