{"id":6593,"date":"2022-03-01T14:09:30","date_gmt":"2022-03-01T14:09:30","guid":{"rendered":"https:\/\/florealpeleato.com\/?p=6593"},"modified":"2022-03-01T14:09:30","modified_gmt":"2022-03-01T14:09:30","slug":"bunuel-transterrado","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/bunuel-transterrado\/","title":{"rendered":"Bu\u00f1uel transterrado"},"content":{"rendered":"<p>Art\u00edculo publicado en mayo de 2006 en el n\u00ba 543 de la revista Positif.<\/p>\n<p>L\u2019Espagne irrigua les racines et le tronc de l\u2019\u0153uvre bu\u00f1uelienne, elle apporta l\u2019humus et la s\u00e8ve \u00e9motionnelle, le drainage des images obsessionnelles. La France fortifia ses branches et fut le lieu des r\u00e9v\u00e9lations intellectuelles. Mais la principale r\u00e9colte eut lieu au Mexique. S\u2019il ne fut pas pour Bu\u00f1uel un pays de cocagne, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il devint cin\u00e9aste et \u00e0 bon droit les mexicains peuvent le consid\u00e9rer l\u2019un des leurs, n\u2019en d\u00e9plaise aux espagnols qui le d\u00e9couvrirent tard<a href=\"#_edn1\" name=\"_ednref1\">1<\/a> et aux fran\u00e7ais si enclins \u00e0 s\u2019approprier les talents \u00e9trangers.<\/p>\n<p>Trop souvent, s\u2019il ne trouve mati\u00e8re \u00e0 gloser sur les blasph\u00e8mes du subversif, le f\u00e9tichisme de l\u2019\u00e9rotomane, le cri\u00a0 surr\u00e9aliste en faveur de la libert\u00e9, le regard d\u2019entomologiste, la fl\u00e8che d\u00e9coch\u00e9e contre la bourgeoisie, l\u2019\u00c9glise et l\u2019arm\u00e9e, la revendication de l\u2019amour fou, l\u2019exploration de l\u2019inconscient, la c\u00e9l\u00e9bration du myst\u00e8re et du hasard, et autres motifs estampill\u00e9s,\u00a0 le commentateur reste coi. Voil\u00e0 le risque encouru par l\u2019\u0153uvre d\u2019un homme que les caudataires nomment Don Luis.<\/p>\n<p>La notion de <em>transtierro<\/em> propos\u00e9e par Jos\u00e9 Gaos (1900-1969) d\u00e9crit l\u2019abandon de la \u201cpatrie d\u2019origine\u201d et l\u2019acceptation de la \u201cnouvelle patrie\u201d mexicaine par ceux qui quitt\u00e8rent l\u2019Espagne \u00e0 la fin de la Guerre Civile. Elle exprime l\u2019arrachement au terroir autant que l\u2019enracinement dans une terre lointaine. Selon le philosophe espagnol, lui-m\u00eame <em>transterrado<\/em>, les affinit\u00e9s qui unissaient les deux pays offraient aux r\u00e9fugi\u00e9s la possibilit\u00e9 de concilier la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l\u00b4h\u00e9ritage espagnol et l\u2019adh\u00e9sion aux valeurs am\u00e9ricaines. Il y a lieu de croire que Bu\u00f1uel non plus ne se sentit pas vraiment \u00e9tranger dans ce Mexique o\u00f9 il v\u00e9cut d\u00e8s 1946 et dont il adopta la nationalit\u00e9 en 1949.<\/p>\n<p><em><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/el_gran_calavera-3.jpg\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6594 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/el_gran_calavera-3-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/el_gran_calavera-3-300x200.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/el_gran_calavera-3.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Le grand noceur <\/em>(1949) a l\u2019inconv\u00e9nient majeur de ne pas para\u00eetre un film de son auteur. Il s\u2019agit d\u2019un film alimentaire tourn\u00e9 en dix-huit jours et \u00e0 l\u2019\u00e9criture duquel Bu\u00f1uel ne prit pas part. De plus, ce fut un succ\u00e8s commercial, motif suffisant pour le vouer aux g\u00e9monies. Et pourtant, si le film \u00e9tait\u00a0 r\u00e9alis\u00e9 par Capra ou La Cava on le dirait classique. Hormis Miguel Mar\u00edas <a href=\"#_edn2\" name=\"_ednref2\">2<\/a> qui le situe parmi les meilleurs films du cin\u00e9aste, les autres critiques le toisent. Dommage, parce que la vertu cardinale de cette fable est d\u2019instruire et de divertir. Est pris qui croyait prendre. La famille qui souhaitait donner une le\u00e7on \u00e0 l\u2019oisif alcoolique\u00a0 est \u00e0 son tour prise dans un jeu de travestissements. Et par le biais de la com\u00e9die s\u2019amorce la critique d\u2019une morale veule, des masques sociaux, le m\u00e9pris aristocratique ou atavique du travail, un go\u00fbt certain de l\u2019irr\u00e9v\u00e9rence \u00e0 travers le personnage de Ramiro, sorte de Boudu embourgeois\u00e9. Et d\u00e9j\u00e0 l\u2019auteur a recours \u00e0 un enfermement, \u00e0 une parenth\u00e8se r\u00eaveuse dans la vie de ses personnages. Au cours de deux jolies sc\u00e8nes Pablo laisse le haut-parleur de sa camionnette connect\u00e9 : la premi\u00e8re fois par m\u00e9garde il avoue \u00e0 Virginia son amour au vu et au su de tout le quartier, la deuxi\u00e8me fois pour critiquer les femmes au moment o\u00f9 Virginia se marie avec un petit-ma\u00eetre. Ici la fluidit\u00e9 du rythme, l\u2019aisance des mouvements de cam\u00e9ra, la raret\u00e9 de l\u2019usage du champ contrechamp, des gros plans de visages et des s\u00e9quences de transition concours \u00e0 a\u00e9rer la ronde men\u00e9e avec verve par Fernando Morales. Bu\u00f1uel a dit : <em>\u201cJe me suis amus\u00e9 au d\u00e9coupage, aux cadrages et au montage. Tout cela m\u2019int\u00e9ressait parce que j\u2019\u00e9tais encore un apprenti dans le cin\u00e9ma disons \u201cnormal\u201d (\u2026)Certains disent que la technique ne m\u2019int\u00e9resse pas, mais je me souviens qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, elle me pr\u00e9occupait beaucoup, et que je voulais la mettre au service de la narration.\u201d<\/em><a href=\"#_edn3\" name=\"_ednref3\">3<\/a> Nous ne saurions lui en tenir grief.<\/p>\n<p><em>Don Quint\u00edn l\u2019amer <\/em>(1951) contient une image forte de l\u2019Espagne autarcique dans laquelle Bu\u00f1uel a v\u00e9cu. Que nous le voulions ou non il a grandi dans un pays o\u00f9 le <em>g\u00e9nero chico \u2013 <\/em>hybride entre le th\u00e9\u00e2tre de boulevard, le m\u00e9lodrame et l\u2019op\u00e9ra \u2013 \u00e9tait une forme d\u2019expression tr\u00e8s populaire. Bu\u00f1uel n\u2019a jamais cach\u00e9 son attachement aux rues, aux caf\u00e9s, aux chansons, au th\u00e9\u00e2tre, aux processions, aux bordels de sa jeunesse. L\u2019artiste peut soutenir les engagements de son \u00e9poque mais sa perception affective du monde est dict\u00e9e par les g\u00e9n\u00e9rations qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. Ainsi, les id\u00e9es de Bu\u00f1uel appartiennent au XX si\u00e8cle mais son appr\u00e9hension \u00e9motionnelle est ancr\u00e9e dans le XIX si\u00e8cle. Une \u0153uvre ne se b\u00e2tit pas \u00e0 partir des pr\u00e9f\u00e9rences de l\u2019auteur,\u00a0 elle s\u00e9dimente plut\u00f4t les influences re\u00e7ues, souvent \u00e0 son insu et parfois issues de mat\u00e9riaux d\u2019envergure m\u00e9diocre. De ce hiatus peut na\u00eetre la complexit\u00e9 du travail \u00e0 accomplir.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re surprise qu\u2019offre <em>Don Quint\u00edn l\u2019amer<\/em> (1951) est que cette version mexicaine est tr\u00e8s fid\u00e8le \u00e0 la version espagnole du c\u00e9l\u00e8bre <em>sainete <\/em>de Carlos Arniches produite par Bu\u00f1uel et film\u00e9e par Luis Marquina (1935)<a href=\"#_edn4\" name=\"_ednref4\">4<\/a>. Cependant quelques diff\u00e9rences notables l\u2019en distinguent. Alors que don Quint\u00edn est dans la premi\u00e8re sc\u00e8ne de la version espagnole leurr\u00e9 par l\u2019ombre de sa femme et de son ami qu\u2019il croit voir enlac\u00e9s, Bu\u00f1uel confirme l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une relation adult\u00e8re apr\u00e8s avoir consacr\u00e9 quelques minutes judicieuses \u00e0 pr\u00e9senter son protagoniste convaincu de sa malchance. Diff\u00e9rence encore : le m\u00e9lodrame mexicain est vital alors que la version espagnole est lest\u00e9e de tristesse. Et puis la femme n\u2019est plus dans la version mexicaine la victime afflig\u00e9e par le sort, bien que l\u2019emprise masculine s\u2019y d\u00e9ploie avec force. A la fin du film, Marta dit \u00e0 son p\u00e8re que son fianc\u00e9 est pour elle \u00e0 la fois mari, tuteur, amant et ami. Ceci prolonge l\u2019image du vieux chef d\u2019orchestre et annonce le profil de Francisco, Jaime, Lope et Mathieu. <a href=\"#_edn5\" name=\"_ednref5\">5<\/a> Son corollaire est le motif de la jeune mari\u00e9e et de la fianc\u00e9e (<em>Le grand noceur<\/em>, <em>La mont\u00e9e au ciel<\/em>, <em>Le r\u00edo de la mort<\/em>) \u00a0en qui s\u2019incarne la puret\u00e9, la fra\u00eecheur et l\u2019abn\u00e9gation, autant qu\u2019un d\u00e9sir masculin implosif et maladif. <a href=\"#_edn6\" name=\"_ednref6\">6<\/a> Le traitement d\u2019une ellipse suffit \u00e0 comprendre la diff\u00e9rence de nature des deux versions. Dans le film espagnol Marquina filme en l\u00e9g\u00e8re plong\u00e9e deux fillettes endormies dans un lit puis passe aux jeunes femmes allong\u00e9es dans le m\u00eame lit. Bu\u00f1uel lui choisit une ellipse dans l\u2019esprit de Guitry. L\u2019homme qui\u00a0 recueille Marta b\u00e9b\u00e9 ferme le placard d\u2019une cuisine dans laquelle est plac\u00e9e la cam\u00e9ra. L\u2019\u00e9cran demeure noir quelques secondes pendant que l\u2019on entend des cris \u2013 on devine que l\u2019homme frappe sa femme \u2013 puis Marta devenue une jeune femme ouvre le placard.<\/p>\n<p><em><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/SUBIDA-AL-CIELO.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-6595 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/SUBIDA-AL-CIELO.jpg\" alt=\"\" width=\"296\" height=\"170\" \/><\/a>La mont\u00e9e au ciel <\/em>(1952) a toujours b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une r\u00e9putation flatteuse. Est-ce d\u00fb au sc\u00e9nario du prestigieux po\u00e8te et \u00e9diteur Manuel Altolaguirre qui s\u2019est inspir\u00e9 d\u2019un voyage chaotique effectu\u00e9 dans l\u2019Etat de Guerrero, au prix du film d\u2019avant-garde (sic) gagn\u00e9 \u00e0 Cannes, \u00e0 l\u2019admiration de Bazin, Cocteau et Octavio Paz ? Comme <em>On a vol\u00e9 un tram, Le r\u00edo de la mort <\/em>et<em> Los olvidados, <\/em>le film commence par un commentaire en off descriptif. Selon la coutume du village les nouveaux mari\u00e9s passent leur lune de miel sur une \u00eele proche pour consacrer leur union. Ce souci d\u2019inscrire son histoire dans un contexte pr\u00e9cis r\u00e9v\u00e8le une approche documentaire<em>. <\/em>Au moment o\u00f9 il s\u2019appr\u00eate \u00e0 se marier Oliveiro doit entreprendre un voyage en autobus pour satisfaire la derni\u00e8re volont\u00e9 de sa m\u00e8re mourante. Les multiples haltes contrarient son d\u00e9sir, comme il adviendra plus tard aux personnages du <em>Charme discret\u00a0 de la bourgeoisie. <\/em>Cette fantaisie laborieuse est d\u2019un symbolisme outrancier lorsqu\u2019elle abandonne la cocasserie. Au cours d\u2019une nuit d\u2019orage Oliveiro atteint le col \u201cla mont\u00e9e au ciel\u201do\u00f9 il va enfin trouver le plaisir aupr\u00e8s de Raquel, la luronne d\u00e9lur\u00e9e, puis au terme du p\u00e9riple il d\u00e9couvre sa m\u00e8re morte. Et il y a fort \u00e0 parier que le surr\u00e9alisme de pacotille de la sc\u00e8ne de r\u00eave en a ravi plus d\u2019un. Bu\u00f1uel use dans le film de plans peu \u201clogiques\u201d et conventionnels comme lorsqu\u2019il filme Oliveiro et sa future femme au chevet de la m\u00e8re mourante. Il place la cam\u00e9ra derri\u00e8re le lit, c\u2019est-\u00e0-dire derri\u00e8re le mur.\u00a0 Mais parfois une maladresse cr\u00e9e le trouble chez le spectateur : un infirme battement de paupi\u00e8res de la petite fille plac\u00e9e dans un cercueil nous situe sur le seuil de la mort r\u00e9elle ou imagin\u00e9e.<\/p>\n<p><em>On a vol\u00e9 un tram <\/em>(1953) est le pendant urbain de <em>La mont\u00e9e au ciel. <\/em><\/p>\n<p>C\u2019est un film populaire au Mexique <a href=\"#_edn7\" name=\"_ednref7\">7<\/a> sans doute parce que le metteur en sc\u00e8ne dresse un \u00e9tat des lieux attachant de la vie quotidienne. Le tramway 133 doit \u00eatre remis\u00e9. Le\u00a0 conducteur et le receveur s\u2019y refusent, commence alors une \u00e9chapp\u00e9e belle. Le\u00a0 fil t\u00e9nu de l\u2019histoire est le sinueux trajet qu\u2019emprunte cette sorte de radeau de fortune pour revenir au port d\u2019attache. Jamais la structure \u00e9pisodique n\u2019\u00e9puise le charme de ce r\u00e9cit picaresque ni les atours de la com\u00e9die d\u2019apparence n\u00e9o-r\u00e9aliste ne freinent l\u2019irruption de l\u2019insolite. Une\u00a0 foule de personnages secondaires saisis d\u2019un trait se succ\u00e8dent au cours d\u2019une nuit et un jour ; des bouchers suspendent leurs quartiers de viandes qui am\u00e8nent \u00e0 la m\u00e9moire <em>Un chien andalou <\/em>et <em>Los olvidados<\/em>, des d\u00e9votes transportent une statuette du Christ, des coll\u00e9giens vont \u00e0 Xochimilco, un retrait\u00e9 rev\u00eache et souffreteux morig\u00e8ne les deux protagonistes qui bouffonnent malgr\u00e9 eux, des passagers s\u2019obstinent \u00e0 payer leur billet alors que le tramway n\u2019est officiellement plus en circulation. Et une fois encore le sortil\u00e8ge de la femme endormie \u2013 ici feint \u2013 aiguillonne le d\u00e9sir masculin.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Rio-y-la-muerte.png\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6596 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Rio-y-la-muerte-300x227.png\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"227\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Rio-y-la-muerte-300x227.png 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Rio-y-la-muerte.png 720w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Il en est des critiques comme des ex\u00e9g\u00e8tes, certains se soumettent \u00e0 l\u2019exc\u00e8s au canon fix\u00e9 par le dogme. Les doctrinaires excluent du corpus <em>Le r\u00edo de la mort <\/em>(1954) sous le pr\u00e9texte fallacieux qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un film \u00e0 th\u00e8se et que son auteur en parlait avec d\u00e9rision. <a href=\"#_edn8\" name=\"_ednref8\">8<\/a> La seule th\u00e8se d\u00e9fendue est l\u2019id\u00e9e d\u2019une r\u00e9conciliation possible entre les familles Anguiano et Menchaca d\u00e9cim\u00e9es par des duels dont l\u2019origine est un point d\u2019honneur sourcilleux. Mais que dire de <em>Robinson Cruso\u00e9, Cela s\u2019appelle l\u2019aurore, La fi\u00e8vre monte \u00e0 el Pao, <\/em>voire la deuxi\u00e8me partie de <em>Viridiana<\/em> et surtout le manifeste criard de <em>L\u2019Age d\u2019or <\/em>? Ne sont-ils pas des films \u00e0 th\u00e8se d\u00e9guis\u00e9s ? Ainsi, on refuse \u00e0 Bu\u00f1uel ce que l\u2019on accorde, par exemple, \u00e0 Fritz Lang auquel font penser la primaut\u00e9 du cadre, les l\u00e9gers travellings arri\u00e8re qui s\u2019ouvrent sur un gros plan, les brefs travellings lat\u00e9raux qui accompagnent les personnages, l\u2019absence relative de champ contrechamp, les contours d\u2019un western nocturne serti dans un long flash-back parsem\u00e9 de veill\u00e9es fun\u00e8bres et de r\u00e8glements de compte, la sensation d\u2019un cycle in\u00e9luctable qui emprisonne les personnages. Mais ici point de bestiaire \u2013 si ce n\u2019est l\u2019insert d\u2019un coq qui chante en pleine nuit au cours de la s\u00e9quence o\u00f9 l\u2019on voit Felipe et Mercedes r\u00e9unis dans un jardin \u2013 ou d\u2019onirisme pour satisfaire les assoiff\u00e9s de symboles.<\/p>\n<p>Bu\u00f1uel s\u2019est abouch\u00e9 avec l\u2019aragonais Julio Alejandro pour \u00e9crire quelques uns de ses meilleurs sc\u00e9narios. <em>Nazar\u00edn<\/em> (1958) fut leur premi\u00e8re collaboration. A l\u2019exception de la rencontre avec les ouvriers sur le chantier de construction et du r\u00eave final de Nazario l\u2019essentiel du roman de Gald\u00f3s est respect\u00e9, m\u00eame les amours d\u2019Andara et du nain Ujo. A tout moment le paysage du film \u00e9voque l\u2019Espagne en noir et blanc des eaux-fortes et acquatintes, des plaines poussi\u00e9reuses de la Mancha dont le sud-ouest madril\u00e8ne, lieu de l\u2019action dramatique du roman, perp\u00e9tue le mirage. Le surr\u00e9alisme tant vant\u00e9 de Bu\u00f1uel en appelle au r\u00e9alisme qui d\u00e9nude la face ombreuse de la vie. C\u2019est l\u2019\u00e2pre r\u00e9alisme espagnol qui, tel Saint Thomas, pointe son doigt vers la plaie. Prostitu\u00e9es au visage noueux des portraits de Zuloaga, d\u00e9cor d\u2019agonie des romans de Baroja. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019on croit voir de la cruaut\u00e9 il n\u2019y a que de la crudit\u00e9. La fixit\u00e9 du regard de Bu\u00f1uel produit l\u2019aimantation hypnotique du spectateur devant lequel se cotoient le r\u00e9el et son double. S\u2019il y a trace de surr\u00e9alisme dans ses films c\u2019est surtout par impr\u00e9gnation. Par chance le surr\u00e9el affleure davantage dans ses films que le surr\u00e9alisme qui plastronne.<\/p>\n<p>Pour qui fr\u00e9mit de d\u00e9plaisir devant la moindre soutane le film est l\u2019occasion d\u2019en d\u00e9coudre avec le christianisme. Pour d\u2019autres, comme Tarkovski, Nazario est l\u2019image d\u2019un \u00e9vang\u00e9lisme des premiers \u00e2ges bafou\u00e9 par une soci\u00e9t\u00e9 port\u00e9e aux simonies et peu dispos\u00e9e \u00e0 accueillir les \u00eatres purs. A moins de commettre un contresens, rien ne permet de trancher. L\u00e0 est l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du film. Et sa force. Bu\u00f1uel ne condamne pas Nazar\u00edn, il constate les effets de sa bont\u00e9. Octavio Paz en a donn\u00e9 une interpr\u00e9tation tr\u00e8s litt\u00e9raire. A la fin Nazar\u00edn cesserait d\u2019\u00eatre seul et n\u2019aimant plus Dieu il d\u00e9couvrirait la fraternit\u00e9.<a href=\"#_edn9\" name=\"_ednref9\">9<\/a><\/p>\n<p>L\u2019Espagne vit sous le joug de l\u2019Eglise catholique, apostolique et romaine depuis le troisi\u00e8me concile de Tol\u00e8de en 589. Au fil des si\u00e8cles s\u2019est forg\u00e9 un fascinant syncr\u00e9tisme m\u00e2tin\u00e9 de paganisme appel\u00e9 catholicisme espagnol auquel l\u2019auteur ne cesse de se r\u00e9f\u00e9rer. Que les partisans de l\u2019ath\u00e9isme brevet\u00e9 de Bu\u00f1uel, les amateurs de surr\u00e9alisme de salon et les libertaires qui montent en chaire s\u2019offusquent, il est grand temps de se demander s\u2019il n\u00b4\u00e9tait pas un croyant r\u00e9fractaire capable d\u2019enfouir sa foi et de la taire une vie durant par hostilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une morale r\u00e9duite \u00e0 une peau de chagrin impos\u00e9e par l\u2019Eglise, par haine de la b\u00eatise et de la soumission. Si tel \u00e9tait le cas il nous aurait jou\u00e9 l\u00e0 son plus beau tour et ne serait pas le premier espagnol \u00e0 agir de la sorte. Ne dit-il pas \u00e0 Max Aub \u201c<em>J\u2019ai beaucoup de respect pour la Vierge\u201d \u2013<\/em> comme beaucoup d\u2019espagnols \u2013 et plus tard<em> \u201cEt\u00a0 s\u2019il n\u2019y a pas de Dieu \u00e0 quoi sert la vie ?\u201d<\/em><a href=\"#_edn10\" name=\"_ednref10\">10<\/a> Hypoth\u00e8se absurde ? Il se disait ami du myst\u00e8re. Seul qui porte en lui le sacr\u00e9 est capable de nous inviter \u00e0 partager le myst\u00e8re. Qu\u2019il s\u2019en d\u00e9fende importe peu, qu\u2019il en ait conscience est souvent regrettable. Chez cet \u201cath\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 Dieu\u201d l\u2019humour d\u00e9tourne le s\u00e9rieux mais attention la d\u00e9rision peut \u00eatre une mani\u00e8re d\u2019occulter une conviction. D\u2019apr\u00e8s Jeanne, sa compagne captive, Bu\u00f1uel \u00e9tait contre tout. Une \u0153uvre juv\u00e9nile peut certes tirer son ferment du refus et de la dissonance mais ne nous laissons pas accroire : une \u0153uvre de maturit\u00e9 se fonde sur un consentement, quel qu\u2019il soit.<\/p>\n<p>Ces films mexicains m\u00e9connus, \u00e0 l\u2019exception de <em>Nazar\u00edn<\/em>,\u00a0 montrent que Bu\u00f1uel\u00a0 a gagn\u00e9 sous la contrainte le plus beau des paris : \u00eatre fid\u00e8le \u00e0 ce que l\u2019on est, c\u2019est-\u00e0-dire \u00eatre ind\u00e9pendant. On attribue \u00e0 Sartre la r\u00e9flexion suivante : <em>\u201cEtre libre ne signifie pas faire ce que l\u2019on veut mais ce que l\u2019on peut.\u201d<\/em> Qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 libre n\u2019est pas certain bien qu\u2019il n\u2019y ait aucun doute sur un point : Bu\u00f1uel a fait ce qu\u2019il a pu.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref1\" name=\"_edn1\">1<\/a> C\u2019est surtout gr\u00e2ce au long cycle diffus\u00e9 sur TVE2 (la deuxi\u00e8me cha\u00eene de service public) en 1985 que le public espagnol d\u00e9couvrit ses films, notamment les films mexicains.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref2\" name=\"_edn2\">2<\/a> <em>Nickelode\u00f3n<\/em>, n\u00ba 13, hiver 1998. p 83-84 et p 160-163.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref3\" name=\"_edn3\">3<\/a> Tom\u00e1s P\u00e9rez Turrent et Jos\u00e9 de la Colina, <em>Conversations avec Luis Bu\u00f1uel, Il est dangereux de se pencher au dedans, <\/em>Cahiers du cin\u00e9ma, 1993, p 66.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref4\" name=\"_edn4\">4<\/a> Trois des quatre films produits par la firme Film\u00f3fono en 1935 et 1937 dont Bu\u00f1uel \u00e9tait l\u2019un des coproducteurs furent tir\u00e9s d\u2019oeuvres d\u2019Arniches.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref5\" name=\"_edn5\">5<\/a> Respectivement dans<em> L\u2019Age d\u2019or<\/em>, <em>\u00c9l, Viridiana, Tristana, Cet obscur objet du d\u00e9sir.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ednref6\" name=\"_edn6\">6<\/a> Voir don Jaime dans <em>Viridiana <\/em>et dans <em>Belle de tour <\/em>S\u00e9verine v\u00e8tue de mari\u00e9e chez le n\u00e9crophile.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref7\" name=\"_edn7\">7<\/a> Pour le n\u00ba 100 la revue <em>Somos <\/em>a demand\u00e9 en 1994 \u00e0 ses collaborateurs de choisir leurs films mexicains pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s. Pr\u00e8s d\u2019une dizaine de films de Bu\u00f1uel en font partie, notamment <em>On a vol\u00e9 un tram.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ednref8\" name=\"_edn8\">8<\/a> Iv\u00e1n Humberto \u00c1vila Due\u00f1as a consacr\u00e9 un livre \u00e0 une vingtaine de films mexicains et pas une ligne au <em>R\u00edo de la mort. <\/em><em>El cine mexicano de Luis Bu\u00f1uel, Estudio anal\u00edtico de los argumentos y personajes, <\/em>Direcci\u00f3n General de Publicaci\u00f3n del Consejo Nacional para la Cultura y las Artes y el Instituto Mexicano de Cinematograf\u00eda, 1994.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref9\" name=\"_edn9\">9<\/a> Octavio Paz, <em>Luis Bu\u00f1uel : el doble arco de la belleza y de la rebeld\u00eda<\/em>, Galaxia Gutenberg, C\u00edrculo de lectores, 2000, p 37.<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref10\" name=\"_edn10\">10<\/a> <em>Luis Bu\u00f1uel, Entretiens avec Max Aub, <\/em>Belfond, 1991, p 162 et p 204.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A prop\u00f3sito de seis pel\u00edculas de Bu\u00f1uel que no todas se encuentran entre sus m\u00e1s conocidas.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6597,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[51],"tags":[244],"class_list":["post-6593","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-cine-hispanico","tag-luis-bunuel"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6593","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6593"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6593\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6597"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6593"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6593"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6593"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}