{"id":6556,"date":"2021-09-06T08:32:51","date_gmt":"2021-09-06T08:32:51","guid":{"rendered":"https:\/\/florealpeleato.com\/?p=6556"},"modified":"2021-09-06T08:32:51","modified_gmt":"2021-09-06T08:32:51","slug":"la-voie-lactee-de-lespagne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/la-voie-lactee-de-lespagne\/","title":{"rendered":"La Voie Lact\u00e9e de l&#8217;Espagne"},"content":{"rendered":"<p>Un passage de <em>Campo cerrado <\/em>de Max Aub d\u00e9crit une r\u00e9union politique pendant la Guerre civile espagnole \u00e0 laquelle assiste\u00a0un Suisse qui d\u00e9clare :\u00a0<em>\u00ab En Espagne \u00eatre libre cela veut dire pisser o\u00f9 on veut et de pr\u00e9f\u00e9rence l\u00e0 o\u00f9 c\u2019est interdit.\u00a0\u00bb<\/em> (1) L\u2019observation exprim\u00e9e par le personnage suisse n\u2019est pas une caricature, elle repose sur une connaissance r\u00e9elle \u2013 celle de l\u2019auteur \u2013 de la vie en Espagne. En 1942, il s\u2019exile au Mexique o\u00f9 il devient l\u2019ami de Bu\u00f1uel.<\/p>\n<p style=\"text-align: left\">Plus enclin au \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb qu\u2019au \u00ab\u00a0oui\u00a0\u00bb, plus par principe que par conviction, plus indisciplin\u00e9 qu\u2019indocile, l\u2019Espagnol se montre d\u2019abord r\u00e9tif aux normes. C\u2019est ainsi que le rebelle us\u00e9 par l\u2019injustice revendique sa libert\u00e9. Pour le jeune Jean-Claude Carri\u00e8re frott\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9galitarisme r\u00e9publicain v\u00e9n\u00e9r\u00e9 en France la veine libertaire espagnole enracin\u00e9e chez Bu\u00f1uel a sans doute \u00e9t\u00e9 un stimulant d\u00e9concertant au d\u00e9but de leur collaboration.<\/p>\n<p>L\u2019avoir cotoy\u00e9 pendant vingt ans a laiss\u00e9 en lui une empreinte durable, parfois m\u00eame l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on s\u2019y attend le moins. Le protagoniste bougon de <em>Milou en mai<\/em> (1989), interpr\u00e9t\u00e9 par Michel Piccoli \u2013 acteur tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9 par Bu\u00f1uel \u2013, est une sorte d\u2019hidalgo d\u00e9sargent\u00e9 du Sud-Ouest aussi r\u00e9fractaire au travail que l\u2019\u00e9tait don Lope dans <em>Tristana<\/em> (1970). Loin des remous qui agitent Paris en Mai 1968 il pr\u00e9f\u00e8re une vie oisive aux cur\u00e9es professionnelles. Bien s\u00fbr, <em>La Controverse de Valladolid <\/em>(1992), film\u00e9e pour la t\u00e9l\u00e9vision par Jean-Daniel Verhaeghe, affiche un go\u00fbt certain pour l\u2019histoire d\u2019Espagne que Carri\u00e8re consid\u00e9rait passionnante et m\u00e9connue. D\u00e9j\u00e0 dans la s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e <em>Bouvard et P\u00e9cuchet <\/em>(1990), con\u00e7ue par le m\u00eame r\u00e9alisateur, la capacit\u00e9 d\u2019\u00e9merveillement des deux amis ins\u00e9parables en d\u00e9pit de leurs \u00e9checs r\u00e9it\u00e9r\u00e9s \u00e9voque Don Quichotte et Sancho jet\u00e9s dans le monde pour s\u2019en extraire aussit\u00f4t, lui pr\u00e9f\u00e9rant les aventures de l\u2019esprit au gr\u00e9 de conversations sans fin. Plus tard, l\u2019id\u00e9e des<em> Fant\u00f4mes de Goya <\/em>(2006) vient au sc\u00e9nariste face au buste du peintre \u00e0 Calanda \u2013 o\u00f9 est n\u00e9 Bu\u00f1uel \u2013 alors qu\u2019il guide Milos Forman \u00e0 la recherche d\u2019un projet situ\u00e9 en Espagne. Enfin, le pays lui inspire encore un reclus assez rev\u00eache mais bon enfant en la personne du peintre que Fernando Trueba (<em>L\u2019artiste et la mod\u00e8le<\/em>, 2012) isole aux pieds des Pyr\u00e9n\u00e9es pendant la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale. Tant d\u2019heures pass\u00e9es aupr\u00e8s de Bu\u00f1uel dans une chambre sobre ou dans le monast\u00e8re de El Paular au nord de Madrid ont imprim\u00e9 une aspiration\u00a0 \u00e0 la frugalit\u00e9 chez cet homme tr\u00e8s entour\u00e9, r\u00e9put\u00e9 pour son art de la conversation. Comme Bu\u00f1uel, il aurait pu dire\u00a0: <em>\u00ab\u00a0J\u2019aime la solitude quand quelqu\u2019un vient m\u2019en parler.\u00a0\u00bb <\/em><\/p>\n<p>L\u2019attachement de Carri\u00e8re \u00e0 l\u2019Espagne l\u2019a conduit \u00e0 traduire une oeuvre de Jos\u00e9 Bergam\u00edn puis \u00e0 \u00e9crire le savoureux <em>M\u00e9moire espagnole <\/em>dans lequel il affirme\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Si l\u2019on veut apprendre quelque chose sur la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un peuple, rien de tel que la fiction.\u00a0\u00bb<\/em> (2) S\u2019abreuver \u00e0 ses histoires aide \u00e0 mieux comprendre un pays. Bu\u00f1uel aura fait c\u00e9der pour lui les gonds des lourds portails de la culture espagnole officielle, sans n\u00e9gliger les portes d\u00e9rob\u00e9es de la tradition populaire.<\/p>\n<p>Celui qui a \u00e9crit plus tard le roman <em>Simon le Mage<\/em>, personnage contemporain du Christ, n\u2019a pas pu ne pas avoir \u00e0 l\u2019esprit Sim\u00e9on le Stylite (<em>Simon du d\u00e9sert<\/em>, 1965) et le p\u00e8re Nazario (<em>Nazar\u00edn<\/em>, 1958), tent\u00e9s par une foi sacrificielle. Le Fran\u00e7ais du Midi et l\u2019Espagnol du Nord \u00e9taient fascin\u00e9s par les P\u00e8res du d\u00e9sert et l\u2019h\u00e9t\u00e9doroxie religieuse \u00e0 l\u2019origine de <em>La Voie Lact\u00e9e <\/em>(1969). Le voyage des deux p\u00e8lerins vers Saint-Jacques-de-Compostelle justifie l\u2019itin\u00e9rance du r\u00e9cit divis\u00e9 en rencontres \u00e9pisodiques improbables.<a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/the-milky-way.jpg\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6563 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/the-milky-way-300x168.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"168\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/the-milky-way-300x168.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/the-milky-way.jpg 752w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Les deux auteurs vont plus loin encore dans<em> Le Fant\u00f4me de la Libert\u00e9 <\/em>\u00a0(1974) o\u00f9 les\u00a0 personnages des huit segments \u00e9chappent \u00e0 notre analyse jusqu\u2019\u00e0 fr\u00f4ler l\u2019abstraction d\u00e9sincarn\u00e9e. Ces chemins de traverse l\u00e9gitiment les sautes brusques, le refus de la logique rationnelle, l\u2019irruption de la fantaisie ou les r\u00eaves ench\u00e2ss\u00e9s dans <em>Le Charme discret de la bourgeoisie\u00a0<\/em>(1972). Il faut avoir une boussole int\u00e9rieure pour ne pas c\u00e9der au vertige de ces m\u00e9andres. Le vieil homme avait pour lui de conna\u00eetre mieux que son cadet les classiques picaresques o\u00f9 l\u2019enchev\u00eatrement des r\u00e9cits et parfois leur bri\u00e8vet\u00e9 s\u00e8che ou au contraire leur extr\u00eame longueur rend la lecture difficile.<a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/el-discreto-encanto-de-la-burguesia.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6562 alignright\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/el-discreto-encanto-de-la-burguesia-300x158.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"158\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/el-discreto-encanto-de-la-burguesia-300x158.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/el-discreto-encanto-de-la-burguesia-1024x538.jpg 1024w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/el-discreto-encanto-de-la-burguesia-768x403.jpg 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/el-discreto-encanto-de-la-burguesia.jpg 1200w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Bu\u00f1uel aimait \u00e0 rappeler que la traduction en espagnol de <em>Gil Blas de Santillane <\/em>de Lesage par le p\u00e8re Isla r\u00e9sumait l\u2019essence de l\u2019Espagne. Sur ce point il rejoignait Bergam\u00edn pour lequel il ne faut pas s\u2019insurger contre les clich\u00e9s parce qu\u2019ils condensent des traits authentiques. L\u2019erreur est de les r\u00e9p\u00e9ter par habitude au lieu de les transcender. Bu\u00f1uel go\u00fbtait la crudit\u00e9 sans compassion du roman picaresque espagnol. On ne s\u2019\u00e9tonnera pas que Carri\u00e8re, futur auteur du <em>Cercle des menteurs<\/em>, ait pris plaisir \u00e0 ces digressions narratives qui font aussi le sel de <em>La Bible en Espagne<\/em> de George Borrow et du <em>Manuscrit trouv\u00e9 \u00e0 Saragosse<\/em> de Potocki, dont Bu\u00f1uel aimait beaucoup l\u2019adaptation cin\u00e9matographique r\u00e9alis\u00e9e par Wojciech Has.<\/p>\n<p>Il aurait pu faire sienne une phrase de <em>Simon le Mage<\/em>\u00a0: <em>\u201cUn personnage doit \u00eatre une \u00e9nigme \u00e0 soi m\u00eame.\u201d <\/em>Les six films que les deux hommes co\u00e9crivent le confirment.\u00a0 Le cas le plus c\u00e9l\u00e8bre est celui de S\u00e9verine (Catherine Deneuve) dans <em>Belle de jour<\/em> (1967), d\u00e9chir\u00e9e par le besoin d\u2019explorer les territoires du d\u00e9sir et celui de la contrainte sociale. Cette nature double rend parfois impr\u00e9visible un personnage secondaire, l\u2019\u00e9v\u00eaque jardinier dans le ludique<em> Charme discret de la bourgeoisie, <\/em>pour n\u2019en citer qu\u2019un. Non moins troublant est le ma\u00eetre des lieux (Michel Piccoli) du <em>Journal d\u2019une femme de chambre <\/em>(1964). Toujours \u00e0 l\u2019aff\u00fbt d\u2019un jupon, il n\u2019a rien d\u2019un s\u00e9ducteur \u00e9pris de beaut\u00e9, d\u2019un esth\u00e8te pass\u00e9 ma\u00eetre dans la pratique du plaisir, plut\u00f4t est-il sous l\u2019emprise de ce que Bu\u00f1uel a souvent qualifi\u00e9 de tyrannie du d\u00e9sir.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ese-oscuro-objeto-cartel.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6561 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ese-oscuro-objeto-cartel-300x157.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"157\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ese-oscuro-objeto-cartel-300x157.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ese-oscuro-objeto-cartel.jpg 682w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Et qui mieux que Conchita (\u00c1ngela Molina\/Carole Bouquet) dans <em>Cet obscur objet du d\u00e9sir<\/em> (1978), son film d\u2019adieu, pour clore cette liste de personnages \u00e9trangers \u00e0 eux-m\u00eames. Tant\u00f4t d\u00e9esse, tant\u00f4t serve, irr\u00e9sistible et insupportable, elle incarne pour Bu\u00f1uel la toute-puissance de la femme myst\u00e9rieuse plac\u00e9e sur un pi\u00e9destal, quand elle n\u2019est pas honnie.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re sc\u00e8ne du film transpose en quelque sorte la fin de <em>Tristana<\/em>, le roman de Gald\u00f3s. Sans doute ce choix s\u2019est-il op\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019insu de Carri\u00e8re et peut-\u00eatre m\u00eame Bu\u00f1uel n\u2019en \u00e9tait pas pleinement conscient. Dans le film, par une nuit de neige, Tristana court au chevet de Lope \u00e9puis\u00e9 par une douleur dans la poitrine. Elle feint d\u2019appeler au t\u00e9l\u00e9phone le m\u00e9decin, ouvre grand la fen\u00eatre et laisse ainsi mourir son vieux mari. Dans le bref dernier chapitre du livre, Tristana et Lope vivent unis par le lien indissoluble du mariage. Lope est devenu un \u00ab\u00a0bourgeois pacifique\u00a0\u00bb \u00e9mu de planter un\u00a0 arbre ou de voir une poule pondre un oeuf. Tristana se d\u00e9couvre un go\u00fbt pour la p\u00e2tisserie dont son mari se d\u00e9lecte avant de louer Dieu.\u00a0 La derni\u00e8re phrase du livre se charge d\u2019ironie : <em>\u00ab\u00a0\u00c9taient-ils heureux l\u2019un et l\u2019autre\u00a0? &#8230; Peut-\u00eatre.\u00a0\u00bb <\/em><\/p>\n<p>Apr\u00e8s le dernier plan de <em>Cet obscur objet du d\u00e9sir<\/em>, Mathieu (Fernando Rey) et Conchita se d\u00e9testeront, s\u2019aimeront, s\u2019habitueront l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, puis s\u2019ennuieront mais ne se quitteront pas non plus. \u00ab\u00a0Ni avec toi, ni sans toi\u00a0\u00bb, pourrait \u00eatre la devise de Mathieu, mais tandis que le film de Truffaut que l\u2019on associe \u00e0 cette formule (<em>La Femme d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9<\/em>, 1981) exalte la passion romanesque, celui du r\u00e9alisateur espagnol souligne la r\u00e9signation produite par l\u2019impossibilit\u00e9 de comprendre la femme et par l\u2019interdiction de manquer \u00e0 son devoir. \u00c0 moins que la passion ne soit, puisqu\u2019il faut subir selon l\u2019\u00e9tymologie du mot, cette souffrance ch\u00e9rie et inassouvissable sans laquelle on ne peut atteindre l\u2019extase. Avec ou sans Carri\u00e8re, Bu\u00f1uel n\u2019a jamais film\u00e9 le plaisir, seulement un d\u00e9sir douloureux et persistant,\u00a0 presque toujours masculin, et quelquefois sa d\u00e9viance. Pour lui la fid\u00e9lit\u00e9 est une torture et le sexe hors mariage, un enfer. Coincidence\u00a0? Carri\u00e8re s\u2019est lui aussi tenu au fil des ann\u00e9es \u00e0 distance du th\u00e8me de l\u2019adult\u00e8re.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Belle-de-jour.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6560 alignleft\" src=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Belle-de-jour-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Belle-de-jour-300x225.jpg 300w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Belle-de-jour-768x576.jpg 768w, https:\/\/florealpeleato.com\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/Belle-de-jour.jpg 785w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Quelle que soit l\u2019interpr\u00e9tation que l\u2019on donne \u00e0 la fin de <em>Belle de jour<\/em> S\u00e9verine et Charles sont aussi li\u00e9s \u00e0 jamais. Pour le cin\u00e9aste, n\u00e9 en 1900, qui a v\u00e9cu un demi-si\u00e8cle avec son \u00e9pouse Jeanne Rucar, comme pour tant d\u2019autres hommes de sa g\u00e9n\u00e9ration le mariage \u00e9tait \u00e0 la fois une institution m\u00e9pris\u00e9e et b\u00e9nie. L\u2019on sait bien l\u2019homme\u00a0qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 : un compagnon sans faille, un mari jaloux \u00e0 l\u2019extr\u00eame, un p\u00e8re d\u2019une droiture s\u00e9v\u00e8re. Il faudrait \u00eatre aveugle pour ne pas voir dans Lope l\u2019autoportrait de Bu\u00f1uel. Lui-m\u00eame a dit se sentir tr\u00e8s proche de cet homme contradictoire\u00a0: r\u00e9volutionnaire au caf\u00e9 en compagnie de ses amis, protecteur et conservateur aux c\u00f4t\u00e9s de sa femme qu\u2019il faut garder \u00e0 l\u2019abri des regards de crainte de la perdre.<\/p>\n<p>Cela a \u00e9t\u00e9 dit souvent et c\u2019est vrai, les six films co\u00e9crits avec Carri\u00e8re n\u2019ont pas la rudesse des films mexicains et espagnols. Carri\u00e8re a assourdi et assagi les r\u00e9currences de son a\u00een\u00e9 et s\u2019est pr\u00eat\u00e9 bien volontiers \u00e0 ses redites. Bu\u00f1uel glisse \u00e0 plaisir d\u2019infimes d\u00e9tails gr\u00e2ce auxquels les films se r\u00e9pondent entre eux. La cape classique noire doubl\u00e9e de rouge que porte Alain Cuny au d\u00e9but de <em>La Voie Lact\u00e9e <\/em>est de m\u00eame coupe et couleurs que celle port\u00e9e par Fernando Rey dans <em>Tristana. <\/em>\u00a0Est-ce important\u00a0? Pas plus qu\u2019une coquetterie. Pas moins qu\u2019une confession \u00e0 demi-mot. Lorsque dans <em>Le Journal d\u2019une femme de chambre<\/em> le hobereau s\u2019appr\u00eate \u00e0 satisfaire son d\u00e9sir soudain avec une employ\u00e9e de ferme peu engageante Bu\u00f1uel propose une variation analogue au maladroit symbole du chat qui saute sur une souris utilis\u00e9 dans <em>Viridiana <\/em>(1961), apr\u00e8s que Francisco Rabal a jet\u00e9 son d\u00e9volu sur Margarita Lozano. Dans l\u2019avant-derni\u00e8re sc\u00e8ne de <em>Belle de jour<\/em> S\u00e9verine brode<em>, <\/em>tout comme, derri\u00e8re une vitrine, une main f\u00e9minine brode un tissu t\u00e2ch\u00e9 de sang \u00e0 la toute fin de <em>Cet obscur objet du d\u00e9sir<\/em>. La c\u00e9r\u00e9monie n\u00e9crophilique organis\u00e9e par le marquis dans <em>Belle de jour <\/em>prolonge le rituel impos\u00e9 par don Jaime \u00e0 Viridiana qui rev\u00eat la robe de mari\u00e9e de l\u2019\u00e9pouse d\u00e9funte le soir de ses noces. Cette variation autour de la virginit\u00e9 f\u00e9minine et de sa r\u00e9sistance face \u00e0 l\u2019insistance masculine est modul\u00e9e dans <em>Belle de jour <\/em>o\u00f9 S\u00e8verine se refuse \u00e0 son mari, puis dans <em>Cet obscur objet du d\u00e9sir <\/em>o\u00f9 le corset port\u00e9 par Carole Bouquet a tout d\u2019une ceinture de chastet\u00e9. Au lecteur de multiplier encore les exemples. Carri\u00e8re a eu le talent rare d\u2019h\u00e9riter des obsessions d\u2019un autre pour les f\u00e9conder.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0L\u2019essentiel est d\u2019apprendre \u00e0 regarder, \u00e0 \u00e9duquer notre oeil, et, ensuite. \u00e0 choisir.\u00a0\u00bb<\/em> (3) \u00e9crit le sc\u00e9nariste. Qui en douterait. Ce choix d\u00e9crit bien le tranchant de la narration assoupli par le go\u00fbt du cin\u00e9aste pour les\u00a0 travellings d\u2019accompagnement, les recadrages constants, une discr\u00e8te chor\u00e9graphie de personnages en mouvement. Si bien que s\u2019ins\u00e8re dans un sc\u00e9nario singulier, parfois hors-norme, une r\u00e9alisation qui pourrait \u00eatre celle d\u2019un film des ann\u00e9es trente et quarante, \u00e9poque \u00e0 laquelle Bu\u00f1uel s\u2019est form\u00e9.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 une conviction tr\u00e8s r\u00e9pandue Bu\u00f1uel n\u2019est pas un metteur en sc\u00e8ne radical et novateur, il est, ce qui n\u2019enl\u00e8ve rien \u00e0 son talent et le rend plus difficile \u00e0 d\u00e9chiffrer, classique dans son d\u00e9coupage jusqu\u2019\u00e0 l\u2019orthodoxie. V\u00e9tilleux, pourrait-on dire. Il a besoin d\u2019un paradoxal ordre imp\u00e9rieux pour exprimer le d\u00e9sordre. Son originalit\u00e9 proc\u00e8de du montage implicite d\u00e8s l\u2019\u00e9criture, gr\u00e2ce auquel on s\u2019engouffre vers l\u2019inexpliqu\u00e9. Ou pour le dire avec les mots de Carri\u00e8re<em>\u00a0<\/em>: \u201c<em>La beaut\u00e9 d\u2019une histoire vient presque toujours de l\u2019obscurit\u00e9.\u201d <\/em>(4)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>(1)Max Aub, <em>El laberinto m\u00e1gico I, Vol. II. Campo cerrado, <\/em>Biblioteca Valenciana, Generalitat Valenciana, 2001, p 187.<\/p>\n<p>(2) Jean-Claude Carri\u00e8re, <em>M\u00e9moire espagnole, <\/em>Plon, 2012, p 283.<\/p>\n<p>(3) Ibidem. P 120.<\/p>\n<p>(4) Jean-Claude Carri\u00e8re, <em>Le Cercle des menteurs, Contes philosophiques du monde entier, <\/em>Plon, 1998, p 20.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En este art\u00edculo publicado en junio de 2021 (Positif, n\u00ba 774) destaco algunos aspectos de la colaboraci\u00f3n entre Luis Bu\u00f1uel y Jean-Claude Carri\u00e8re, recientemente fallecido.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6557,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[9,51],"tags":[53,191,242,243,244,245,246,247],"class_list":["post-6556","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-cine-europeo","category-cine-hispanico","tag-fernando-trueba","tag-jean-claude-carriere","tag-jean-daniel-verhaeghe","tag-jose-bergamin","tag-luis-bunuel","tag-max-aub","tag-micel-piccoli","tag-milos-forman"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6556","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6556"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6556\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6557"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6556"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6556"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/florealpeleato.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6556"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}